dimanche 4 décembre 2016

David Goodis, à la recherche du noir parfait

Pour les lecteurs de David Goodis, tout a commencé par l’amour de la Série noire. Dans la France de l’après-guerre, au jeu des trois familles des amants du mauvais genre, on distinguait les lecteurs du Masque sous casaque jaune. C’étaient d’ailleurs plutôt des lectrices, des dames qui se rêvaient en Miss Marple. On pouvait aussi appartenir à la famille Fleuve noir. Mais si, souvenez-vous, les couvertures de Gourdon, sagement dénudées et déclinées en couleurs ou en noir et blanc, selon que la collection était policière, d’angoisse ou d’espionnage. Le Fleuve noir était la vraie littérature de gare à l’époque où on lisait encore dans les gares, même quand on était un prolo de retour du turbin. Et puis il y avait la Série noire. Sa couverture rigide et janséniste avec jaquette au liseré blanc tranchait, sans compter que l’ombre tutélaire de Gallimard lui valut l’onction des intellectuels qui y virent des contes de fées modernes.
Des noms nouveaux apparaissaient, des noms qui peu à peu allaient devenir des classiques : Hammett et Chandler, les pères fondateurs, mais aussi la génération suivante avec notamment Jim Thompson, Chester Himes et bien entendu David Goodis. Marcel Duhamel, le fondateur de la Série noire, aurait préféré comme ses confrères que le chaland achète une marque de fabrique plutôt que le nom d’un écrivain. Il n’y est pas parvenu et c’est tant mieux. La Série noire s’est caractérisée par une bonne quantité de titres illisibles aujourd’hui mais aussi quelques révélations qu’il faudra bien se résoudre à qualifier de littéraires.

David Goodis en fait partie. Et Retour vers David Goodis, le livre que lui consacre à nouveau Philippe Garnier après une première enquête parue en 1984, Goodis, la vie en noir et blanc, lui donne sa pleine dimension. Il n’est pas certain malgré tout que ce Nerval du roman noir, qui a donné ses lettres de noblesse à une poésie urbaine du sordide et à la femme fatale vue par les yeux d’hommes redevenus des enfants perdus, dise forcément quelque chose aujourd’hui aux lecteurs si ce n’est, indirectement, par le cinéma. Goodis a très vite et très souvent été adapté et, ce qui aurait tendance à prouver son universalité, pas seulement par quelques grands noms d’Hollywood comme Delmer Daves ou Jacques Tourneur. En France, nous rappelle Garnier, c’est dès 1960 que Truffaut adapte avec Charles Aznavour Tirez sur le pianiste, un roman publié aux États-Unis seulement quatre ans plus tôt : « Si son film était si fidèle à Goodis par le ton, c’est justement que rien n’est français dans son “Pianiste” ». Puis il cite Truffaut lui-même : « Aznavour est arménien, et même en France a cet air lunaire venu d’ailleurs. Je crois que c’est important, ça, si on veut garder cette idée de pays imaginaire, ce qu’est au fond la Série noire. »
Goodis, né en 1917 et mort cinquante ans plus tard plutôt usé, plutôt alcoolique, aura été presque malgré lui la silhouette près du réverbère qui attend une blonde au coin de la rue sans savoir, ou bien trop tard, si elle représente sa rédemption ou sa chute. Nous sommes chez lui toujours dans l’archétype ou la névrose d’une scène primitive qui diffracte à l’infini : Cauchemar, Cassidy’s Girl, La nuit tombe, Les Pieds dans les nuages, Goodis aura finalement toujours écrit le même roman, et ce n’est pas pour rien que l’un de ses titres les plus célèbres est Obsession. Écrire toujours le même livre, comme Modiano ou Simenon, est un privilège des grands écrivains : ils ne se répètent pas, ils modulent, ils jouent subtilement de variations sur un même thème. Celles des grands romans de Goodis sont comme les monochromes de Soulages : elles cherchent le noir parfait, celui que l’on atteint, pour reprendre un autre titre célèbre de Goodis, Sans espoir de retour. La trame goodisienne est simple, comme le sont les tragédies : sur des airs de jazz et de be-bop, au milieu de truands minables ou de flics corrompus, un homme seul, déchu, se noie dans l’alcool pour oublier qu’il a été autrefois un type bien.
L’influence de Goodis demeure pourtant importante, au moins sur les écrivains de noir. En témoigne Laurent Guillaume, une des plumes les plus prometteuses du polar français, qui a rédigé la préface d’une réédition récente de Vendredi 13 : « Vendredi 13 est la parfaite incarnation du roman noir non en ce qu’il raconte une histoire de braquage, car il ne s’agit là que du prétexte qui réunit les personnages. Vendredi 13 est un roman noir en ce qu’il montre par le menu les interactions entre des personnages de la rue, des ratés, des petits malfrats. Le roman noir est plus dans le décor que montre Goodis que dans l’intrigue qu’il bâtit. »
Le malentendu sur sa postérité à éclipses est sans doute dû au fait que Goodis est un grand écrivain sans vraiment l’avoir voulu. Dans son livre construit comme un road-movie, Garnier recueille des témoignages dans les trois points névralgiques de la vie de Goodis : Philadelphie, sa ville natale, New York, où il a fait ses débuts dans les pulps (ces magazines bon marché qui publiaient des nouvelles à la chaîne), et Hollywood, où il connaîtra, comme nombre de ses confrères de l’époque, une carrière aléatoire de scénariste. Il démonte la légende d’un homme qui aurait fini par ressembler à ses personnages au point de disparaître de longs moments dans les bas quartiers ou de séjourner dans des cellules de dégrisement de Phily, obsédé sexuellement par les femmes noires ou plus fortes que lui. Goodis, nous dit en substance Garnier, n’est pas un personnage. Ou alors pas du roman qu’on croit, plutôt celui d’un homme qui a lutté désespérément pour être comme les autres, qui a été hanté par l’écriture tout en ayant peur de la folie d’un frère cadet qu’il a protégé jusqu’au bout.
Au début des années 1980, quand Garnier démarrait sa première enquête, Goodis était pratiquement indisponible dans toutes les librairies américaines, et absent des histoires littéraires. Depuis, nous apprend Garnier, il semblerait qu’on le relise et qu’on commence à l’étudier sur le plan universitaire. Il serait même devenu une « cottage industry », une attraction touristique, dans sa ville natale de Philadelphie.
Il faut croire que cet écrivain d’un pessimisme radical très contemporain, conjugué au vieux romantisme de la nuit, est aujourd’hui une voix que l’on peut à nouveau entendre, qu’il faut à nouveau entendre.

Retour vers David Goodis de Philippe Garnier ( La Table Ronde)
Vendredi 13 de David Goodis (Folio Policier)

(article paru dans Causeur Magzine de Novembre 2016)