lundi 26 décembre 2016

Brautigan, écologiste de l'imaginaire.


Pourquoi ne lit-on plus de poésie aujourd’hui ? Pourquoi est-elle cantonnée à quelques colloques universitaires où des poètes-chercheurs, mais qui ne cherchent plus depuis belle lurette l’or du temps cher à André Breton, s’échangent leurs publications subventionnées de laborantins du verbe? Est-ce une raison pour autant, de désespérer de la poésie et de constater son avis de décès, au moins auprès du grand public ?
Il suffit pourtant d’un peu de curiosité pour trouver ces jours-ci, sur les tables des libraires, au moins un poète éminemment lisible dont la volonté est que la poésie soit le moyen privilégié de laisser nos sensations retrouver leur autonomie grâce à cette « écologie de l’imaginaire »  que réclamait naguère Annie Le Brun dans Du trop de réalité et ainsi de mieux lutter contre un monde saturé d’images invasives et préfabriquées.
Ecologiste de l’imaginaire, voici une définition qui convient merveilleusement à Richard Brautigan (1935-1984) dont le Castor Astral publie, en version bilingue, les oeuvres poétiques complètes sous le tire C’est tout ce que j’ai à déclarer. On signalera d’emblée que cette édition est unique au monde. Même au USA, patrie de Brautigan, sa poésie est difficilement trouvable. Il est vrai que cet écrivain mythique, suicidé au mitan des années 80, compagnon de route de la beat generation, du flower power et du mouvement des Diggers de San Francisco, ces hippies anars et situationnistes, très provocateurs mais non violents, est plus connu pour quelques romans et recueils de nouvelles qui jouent toujours, sur le mode de l’humour décalé, avec les mythes trop calibrés de la fiction américaine comme le polar ou le western.
Brautigan, pourtant, n’a cessé toute sa vie d’écrire de la poésie, une poésie où l’on retrouve également cette atmosphère d’étrangeté et d’humour, cet art subtil de la retombée qui, pour Barthes, définissait le style. On découvrira ici la vingtaine de recueils, parfois très courts, qui des années 50 aux années 70, trace le portrait d’une époque, celle de la contre-culture, et d’une sensibilité, celle d’un Buster Keaton fasciné par le Japon qui cache sa dépression dans des poèmes-haïkus où s’inscrivent entre les lignes un mal de vivre qui ne hausse jamais le ton, comme dans ce « 7 avril 1969 » :
Ca va tellement mal aujourd’hui
que je vais écrire un poème
Je m’en fiche, n’importe quel poème, ce
poème.
L’apparente facilité que l’on pourra qualifier de minimaliste et qui a donné à tant de faiseurs l’illusion que ce qui était de l’ordre de la Grâce pouvait être imité, est en fait un piège. Il faut insister sur le soin que prenait Brautigan à la mise en page de ses textes, à sa science délicate du blanc entre les vers, à son art de mettre en perspective le presque rien, à sa vision du poème comme une plante en devenir qui poussera, plus tard, dans le lecteur comme on le découvre, au sens littéral, dans S’il vous plait, plantez ce livre (1968) dont l’édition originale comprenait des sachets de graines correspondant à chaque poème.
Brautigan n’aimait pas seulement, avec excès, les armes, l’alcool et les filles, il aimait aussi Baudelaire, héros de plusieurs de ses textes, parce que Baudelaire, avant lui, avait tenter de faire disparaître la frontière entre le vers et la prose, l’important pour lui, au bout du compte, se résumant en un axiome d’une simplicité lumineuse : « Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles, même s’il faut pour ça retourner cette planète sens dessus dessous ».
Peut-être, avec cet art de traverser le temps et la mort qui n’appartient qu’aux poètes, retouvera-t-on un de ces jours Brautigan dans une ville incertaine.
Babylone ferait très bien l’affaire, je pense:  « A mon avis, l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais fait un bon détective privé c'est que je passe trop de temps à Babylone."

Richard Brautigan, C'est tout ce que j'ai à déclarer (Castor Astral, 2016)