samedi 26 avril 2014

Michel Lang est mort. Ma jeunesse aussi.



Paru sur Causeur.fr

Il faut bien que vous compreniez, jeunes gens, que nous avons vu disparaître un monde ancien, nous qui avons connu les affres de la puberté entre les deux chocs pétroliers, dans une France qui se vivait encore comme la jolie fille des Trente glorieuses, cherchant dans l’optimisme un second souffle historique par le modernisme pompidolien puis le libéralisme avancé de Giscard.

Nous avions deux cinéastes pour représenter cette société des seventies où nos cousines avaient des robes à smoke, nos mères des mini-shorts et des lunettes de soleil remontées dans les cheveux et nos pères d’incroyables cravates à motif avec des costumes rouille à pattes d’eph et des bottines à talonnettes. Tout ça leur donnait une allure folle quand ils sortaient des R12 TS à siège baquet. Les deux cinéastes s’appelaient Sautet et Lang. Claude Sautet, c’était Vincent, François, Paul et les autres, des histoires d’adultes qui avaient des problèmes d’adultes derrière la vitre des cafés parisiens où ils buvaient des demis au comptoir en fumant des Gitanes maïs avant de décider s’ils allaient quitter Léa Massari pour Romy Schneider ou pas.

Et puis il y avait Michel Lang. Michel, pas Fritz. Pardonnez-nous nos offenses mais notre cinéphilie est d’abord née avec les films du dimanche soir sur la première chaine de l’ORTF. Et c’est comme ça que l’on finit par trouver, même quarante ans plus tard, À nous les petites anglaises plus important que Le tigre du Bengale.

Michel Lang vient de mourir et c’est notre jeunesse qui s’en va. On trouve que la faucheuse aurait pu mieux choisir son Lang. Il y avait aussi Jack ou même Carl. Michel Lang, né en 1939, a au moins donné deux films, Hôtel de la plage et À nous les petites anglaises que l’on qualifiera de « culte » par manque d’imagination alors qu’ils sont d’abord de formidables reportages sur le bonheur qu’il y avait d’être français dans les années 70, cette Atlantide temporelle où ont sombré nos dernières illusions historiques et sentimentales. Sautet faisait dans la chronique, Lang dans la comédie. Sautet s’occupait de la crise de la quarantaine chez des mâles hétérosexuels blancs à fort pouvoir d’achat (mais dans les seventies, tous les mâles étaient hétérosexuels, blancs et à fort pouvoir d’achat, même les ouvriers portugais) tandis que Michel Lang, lui, s’occupait de la crise d’adolescence chez des filles et des garçons qui étaient trop petits pour avoir connu mai 68 et qui croyaient vivre pour l’éternité (« ça aurait pu durer un million d’années » comme chantait Nino Ferrer à la même époque) dans un monde où les seuls soucis que l’on connaissait à 17 ans n’étaient ni la drogue, ni la précarité, ni le chômage de masse mais les émois du cœur. Et ce désir fou de ne pas oublier le corps de Sophie Barjac à seize ans que l’on serre contre soi comme si la vie en dépendait pendant que Mort Shuman chante “Un été de porcelaine” dont la mélodie nous poursuivra jusqu’à notre dernier souffle, comme la petite phrase de Vinteuil accompagne Swann jusque dans son agonie.

On repassera sans doute Hôtel de la plage, ces jours-ci, à la télévision. Il faudra bien regarder ce film. Il ne vaut pas seulement parce qu’un jeune homme y est initié par une jolie bourgeoise dans un lit-clos breton par une après-midi pluvieuse d’août où l’on ne trouve plus rien d’autre à faire que de chiner chez un antiquaire du côté de Morlaix. Non, Hôtel de la plage nous parle d’une époque où l’on ne reprochait pas au Français moyen d’être un assisté insuffisamment préparé à la compétition mondiale. On ne lui reprochait pas non plus d’avoir le temps de partir un mois en vacances à la mer. Et dans un hôtel deux étoiles à pension complète, s’il vous plait, en emmenant avec lui ses deux enfants, sa belle mère, voire sa maîtresse alors qu’il n’était jamais que garagiste à Montargis ou clerc de notaire à Pontoise. C’est vous dire si le pouvoir d’achat de Daniel Ceccaldi, qui était à Michel Lang ce que Piccoli fut à Claude Sautet, c’est-à-dire l’archétype masculin de ce temps-là, ferait pâlir les salariés d’aujourd’hui dans la France de l’éternelle rigueur.

On pourra peut-être revoir aussi, si les programmateurs ont un peu d’imagination, Une fille cousue de fil blanc (1977). C’est l’équivalent des Choses de la vie chez Sautet, un film construit comme un flash back sur une jeune fille qui meurt écrasée à vélo la veille de son mariage. Bref, c’est une tragédie intime où l’on voit un Reggiani au mieux de sa forme et des actrices féminines jolies comme des cœurs qui ont disparu des écrans radar : France Dougnac et Aude Landry. Michel Lang se faisait grave, poignant et tant pis si on trouve le compliment exagéré mais il y avait dans La fille cousue de fil blanc quelque chose de L’incompris de Comencini.

Comme quoi, Michel Lang, comme tout artiste, se caractérise par l’intuition et celle qui préside à sa Fille cousue de fil blanc, c’est que tout ça, les étés heureux, la France des R16, les seins de Martine Sarcey et le sourire de Myriam Boyer (à moins que ce ne soit le contraire), ça n’allait pas pouvoir continuer encore bien longtemps.
        

Un peu de Mort Schuman, donc, grâce à l'ami Roland Jaccard qui nous fait de la pub: