jeudi 23 janvier 2014

Le Front de gauche va mieux: merci Hollande!


 paru sur Causeur.fr
Le Front de gauche va mieux : il n’est pas allé au cimetière à pied. En tout cas, il va un peu mieux.  Pour commencer, Pierre Laurent, secrétaire national du Parti Communiste et Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche se sont rencontrés le 17 janvier dans un restaurant des Buttes-Chaumont. Un restaurant, quand il y a de l’eau dans le gaz dans un couple, ce n’est pas une mauvaise idée, ça permet de se retrouver ailleurs et se rappeler pourquoi on s’aime, au fond, malgré les vicissitudes du quotidien. De toute manière, il était inconcevable de se rencontrer Place du Colonel-Fabien, chez les communistes. Mélenchon n’aurait pas voulu, et il était déjà assez énervé comme ça. Ensuite, autre signe de convalescence, le groupe Front de Gauche à l’Assemblée Nationale va refuser comme un seul homme de voter la confiance au gouvernement sur le « pacte de responsabilité ».

Il faut inlassablement rappeler parce que ce ne sont pas les médias qui feront de la pédagogie là-dessus (c’est moins sexy que Julie Gayet),  que le Front de gauche n’est pas un parti, c’est une alliance électorale portée par un programme commun, L’Humain d’abord, toujours disponible chez Librio au prix de 2 euros.

Je précise ça pour les curieux ou les adorateurs de Tina (There is no alternative), qui pensent qu’il n’y a pas d’idées et de propositions autres que celles d’une soumission définitive et sans conditions au libéralisme et à l’Europe, telle qu’elle ne se construit pas.

Si l’idée un peu folle vous en prenait, vous ne pourriez  pas adhérer directement au Front de gauche. Il faudrait choisir entre le PCF de Pierre Laurent, le PG de Mélenchon, Ensemble de Clémentine Autain, Gauche Unitaire de Christian Picquet et quelques autres organisations issues de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la gauche radicale.

Cela peut paraître compliqué, voire ridicule, cette galaxie d’organisations. C’est que contrairement aux simplifications médiatiques, les idées du Front de Gauche ne sont pas des éructations tribuniciennes, que chaque mouvement a son histoire propre, sa culture. Pour aller vite, cette propension à la scissiparité à la gauche de la gauche (« deux trotskistes, trois tendances ») qu’il est de bon ton de railler est surtout la preuve que pour les militants des organisations en question, les idées sont plus importantes que les éventuels succès électoraux et qu’il vaut mieux perdre des élections que son âme. Quand on a un corpus idéologique solide, on préfère rompre que de rester ensemble pour de mauvaises raisons, comme ces couples, justement, qui ne vont plus au restaurant en amoureux mais font semblant à cause des enfants. Par exemple, ce n’est pas au Front de gauche, que l’on trouvera un François Bayrou qui a appelé à voter Hollande en 2012 et accepte le soutien de Jean-François Copé pour conquérir la mairie de Pau en 2014.

Autre  rappel utile, Mélenchon n’est pas le chef du Front de gauche. Il en a été le candidat pour l’élection présidentielle. Le problème, quand on est dans une Vème république où l’on continue de croire, par une forme de pensée magique, que la présidentielle, c’est la « rencontre du peuple et d’un homme », il est difficile de ne pas procéder à l’identification des deux. C’est bien pour cela que le Front de gauche souhaite une VIème république où le Parlement retrouverait un rôle prééminent et où un homme seul cesserait de compter davantage que les idées qu’il porte. En plus, ça éviterait aux citoyens-électeurs ces éternelles désillusions devant les trahisons du Président qui oublie son programme à peine élu au nom du principe de réalité, ou de que l’on nous présente comme la réalité. Dernier exemple en date, la conférence de presse de François Hollande, le 14 janvier, qui a dû faire hurler de plaisir le FN tant cela confirme ses propos sur « l’UMPS ».

Pourquoi le Front de gauche allait moins bien ces derniers temps ? À cause des élections municipales. Alors que le but du Front de gauche est de créer une force autonome sur la gauche du PS et, à terme, de le dépasser comme en Grèce où Syrisa a renvoyé le PASOK au rôle de supplétif de la droite pour devenir la première force de gauche.

En France, on en est loin, c’est le moins qu’on puisse dire. Tandis que le PG de Mélenchon qui est un parti récent refuse tout accord avec le PS, le PCF qui dispose encore de nombreux maires et élus dans de vieilles alliances locales avec les socialistes, a décidé dans certains cas de les reconduire. Et notamment à Paris, ce qui a mis en fureur Mélenchon. Paris est le centre du monde, dans tous les domaines, et pour la gauche de la gauche aussi. Peu importe que dans de nombreuses villes, y compris des grandes comme à Lille, le PCF ait rompu avec le PS, l’exemple de Paris fait tâche. Que le PCF ait voulu sauver des élus, c’est évident. Il faut le comprendre aussi, le PCF : grâce au Front de Gauche et à la belle campagne de 2012, il a retrouvé des couleurs, une audience et des adhésions mais depuis 2008, date de la création du FDG, malgré les jolis scores aux Européennes et aux Régionales de 2009 et 2010, il a quand même perdu des sièges car en bon camarade, il a partagé les places avec ses nouveaux copains.

Pierre Laurent a donc estimé assez sagement pour ces municipales que s’il y avait une stratégie nationale d’opposition à la politique de François Hollande, il n’était pas inutile parfois de « rassembler les forces de gauche pour mettre en œuvre, au plan local, des politiques utiles aux populations». Pragmatisme et dialectique, sans doute, mais on sait que ceux qui ont les mains trop blanches n’ont plus de mains.

Jean-Luc Mélenchon a assez mal pris la chose. Il faut le comprendre, lui aussi. Il se voyait déjà en haut de l’affiche, « en dix fois plus gros que n’importe qui son nom s’étalait ». C’est le syndrome Vème république, encore une fois. Ayant instrumentalisé les médias autant qu’ils l’ont instrumentalisé, Mélenchon a oublié les sages paroles de l’Internationale « Il n’est pas de sauveur suprême. » Il a par exemple fait un très gros caprice mal compris de ses propres militants, en décembre, lors du congrès du PGE (parti de la gauche européenne) à Madrid dont Pierre Laurent a été réélu président. Il a refusé de prendre part au vote et a décidé de se mettre en congé du PGE. Là, on a vraiment cru que c’était la fin.
Et puis le ton s’est radouci, de plus en plus, jusqu’à cette rencontre des Buttes Chaumont dont tout le monde est ressorti raisonnablement optimiste. C’est que personne, au Front de gauche, n’a intérêt à voir disparaître cette alliance. Pour des raisons pratiques : aucune chance de retrouver cinq députés européens en mai si tout le monde part sur des listes séparées et aussi, plus nobles, pour des raisons politiques : l’union est le seul moyen, même si c’est difficile, de concurrencer le Front National qui a siphonné le programme du Front de gauche en le pimentant avec ces vieilles épices démagogiques que sont l’immigration et la sécurité, ou plutôt le sécuritarisme.

Le Front de gauche peut aussi dire merci à François Hollande. La conférence de presse présidentielle a montré que les électeurs de gauche, y compris une bonne partie des socialistes, étaient orphelins et que la place existait pour ce que Mélenchon a appelé une « opposition de gauche. »
Et une opposition de gauche, par les temps qui courent, ce n’est pas du luxe face à un autre programme commun économique, celui qui est partagé par les socialistes et l’UMP dont on voudrait nous faire croire que la seule qui le refuse est Marine Le Pen.