vendredi 17 janvier 2014

La gauche radicale et ses tabous: entretien avec Aurélien Bernier.






  Paru sur Causeur.fr  
Dans La gauche radicale et ses tabous (Seuil), Aurélien Bernier, ancien dirigeant d’Attac, proche du Front de Gauche, se livre à une critique aussi argumentée qu’impitoyable des errements de notre camp. Comment expliquer en effet, alors que la situation économique européenne pourrait ouvrir un boulevard aux idées de cette gauche de rupture (FDG, Attac…), que ce soit le Front National qui récupère la mise depuis plus de vingt ans ? Parce que cette gauche-là, tétanisée par la peur de dire la même chose que le FN, lui laisse aujourd’hui le monopole de la critique de l’UE et du libre-échange. Aurélien Bernier cherche à faire sortir la gauche de la gauche de ce piège mortel et propose les pistes concrètes  pour qu'elle trouve le chemin de la victoire. A l'époque où le Front de Gauche tangue un peu, il serait plus que temps de l'écouter, le camarade Aurélien.

Jérôme Leroy : Vous observez que l’émergence du Front national suit chronologiquement le tournant de la rigueur de 1983. Mitterrand et le Parti socialiste en sont donc les premiers responsables…

Aurélien Bernier : Si le FN a en effet émergé sur la scène politique aux élections européennes de juin 1984, la responsabilité n’en incombe pas seulement aux socialistes. Ce bond électoral est le résultat direct du tournant de la rigueur engagé en mars 1983 par le gouvernement Mauroy qui réunissait l’ensemble de la gauche. Ce que le Parti communiste a alors refusé de voir, englué dans ses contradictions, car les ministres communistes sont restés en poste jusqu’en juillet 1984, seize longs mois après la trahison socialiste ! Qu’il le veuille ou non, le PCF a donc cautionné le virage libéral de 1983. Cela lui coûtera d’autant plus cher dans les urnes qu’il récidivera en 1997 en entrant dans le gouvernement de « gauche plurielle » constitué autour de Lionel Jospin et de Dominique Strauss-Kahn.

Le Parti communiste et le Front de Gauche semblent avoir tiré les leçons de ces erreurs puisqu’ils ne participent pas au gouvernement Ayrault…

Certes, mais la gauche radicale commet une nouvelle erreur en pratiquant la politique de l’autruche face à la montée du Front national. Aujourd’hui, c’est au sein du milieu ouvrier, dans des régions culturellement de gauche que le vote frontiste progresse fortement. Et ces électeurs répètent inlassablement le même message : « La gauche a trahi l’électorat ouvrier », considérant que le programme du FN est celui qui les défendrait le mieux. Pour toute réponse,  la gauche radicale dénonce la flambée du racisme, de l’individualisme, et de la « démagogie ». C’est un peu court.

Si je vous lis bien, aux yeux des classes populaires, le FN répond aux aspirations antilibérales des plus fragiles. Comment le parti du « Reagan français », tel que se définissait Jean-Marie Le Pen dans les années 1980, en est-il arrivé là ?

Dès 1992, au moment du traité de Maastricht, le FN a engagé un véritable tournant « antimondialiste ». Jean-Marie Le Pen a alors compris qu’il devait abandonner son discours ultralibéral des années 1980, car la critique de la mondialisation constituait un terreau électoral bien plus fertile. A présent, le FN est le seul à proposer un protectionnisme national, une rupture avec l’ordre juridique et monétaire de l’Union européenne. C’est cette image « anti-système » qui le fait progresser, dans les urnes et en termes de popularité.

Pourtant le PCF a longtemps  été très eurosceptique…

En effet, jusqu’en 1997, le PCF défendait la souveraineté nationale, luttait contre le principe même de la construction européenne et refusait la monnaie unique. On lisait dans L’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale. » Une analyse parfaitement visionnaire… Malheureusement, Robert Hue a bradé ces positions historiques du PCF pour entrer dans la « gauche plurielle ». Comme cinq ans plus tôt, le FN était devenu « antimondialiste », ce revirement a laissé le champ libre à l’extrême droite.

Vous avez particulièrement dans votre viseur les trotskistes et les écologistes. Pourquoi vous semblent-ils encore plus vulnérables que le PCF  à surmonter les tabous qui permettraient de vraiment se démarquer du néolibéralisme ?

A la différence du PCF, le refus du protectionnisme et de la désobéissance européenne est culturel chez les trotskistes et les écologistes. Pour eux, toute solution nationale est suspecte de nationalisme. Mais les choses évoluent : certains trotskistes admettent qu’il peut exister un protectionnisme de gauche, que la désobéissance européenne est nécessaire, que la sortie de l’euro ne doit pas être taboue. J’espère une évolution similaire du côté des partis « verts ».


Aujourd’hui, le FN n’a pas le monopole du discours anti-système opposé à la mondialisation libérale. Pourquoi ne jugez-vous pas crédibles les propositions du Front de Gauche visant à construire une Europe sociale ?

Pour une raison très simple : au regard du droit européen, aucune des grandes mesures économiques du Front de gauche – ni d’ailleurs du NPA – n’est applicable. Une loi de renforcement des services publics, par exemple, serait contraire au traité de Lisbonne et à la directive « services ». Comme le traité de Lisbonne est inscrit dans la Constitution française, cette loi serait immédiatement déclarée inconstitutionnelle. La gauche radicale n’ose pas dire cette évidence : il faut restaurer la primauté du droit national sur le droit communautaire. C’est la seule définition possible de la « désobéissance européenne » que j’appelle de mes vœux.

Cette désobéissance européenne s’applique-t-elle aussi à l’euro ?

Oui, pourquoi faire croire qu’on peut le réformer de l’intérieur alors que c’est strictement impossible. Pourquoi ne pas assumer la sortie de l’euro ? Pour une seule raison : la peur de « dire la même chose que le Front national ». Le FN est donc le carcan intellectuel de la gauche radicale. C’est extrêmement grave, car c’est finalement Marine Le Pen qui fixe les limites programmatiques du Front de gauche et du NPA.

Justement, pour se démarquer du Front national, l’extrême gauche n’hésite pas à prôner l’ouverture totale des frontières. Dans votre livre, vous rappelez les discours de Georges Marchais contre l’immigration de travail encouragée par le grand capital. Mais faut-il vraiment regretter la mutation idéologique du PCF sur ce sujet ?

En tout cas, le PCF et l’extrême gauche actuels brillent par leur absence de réflexion sur l’immigration. Cela ne veut pas dire que le FN propose des solutions viables en la matière. Si l’on se donnait pour objectif de supprimer le chômage grâce à la relocalisation et à la création de nouveaux emplois dans le secteur non marchand, financés par la taxation des richesses et par un peu de création monétaire, la question de l’immigration ne se poserait plus du tout de la même manière. Il n’en reste pas moins que, même si elle régularise tous les sans-papiers, la gauche radicale devra définir une politique concernant les flux migratoires à venir au lieu de marteler des slogans abstraits.

Sur le protectionnisme aussi, les deux fronts s’opposent radicalement. En quoi le fantasme autarcique du FN serait-il plus crédible que les positions plus nuancées du Front de gauche ? Comment on articule ce retour à une souveraineté populaire et l'internationalisme?

Il est vrai que le protectionnisme que défendent le Front national et une partie de la droite ne vise qu’à redresser la position du capitalisme français dans une concurrence internationale inchangée. Mais le Front de gauche n’ose pas défendre une véritable régulation du commerce et des capitaux apte à casser le chantage aux délocalisations, stopper la fuite des capitaux (pour les taxer), relocaliser, restaurer le plein emploi… Loin d’un repli national, ce protectionnisme doit s’appuyer sur des accords bilatéraux de « juste échange ». Nous devrions payer les matières premières un prix correct aux pays du Sud afin de les faire gagner en autonomie. Coopérons dans des domaines utiles aux peuples – l’éducation, la santé, les transports, l’énergie… – plutôt que de vendre des armes pour redresser la balance commerciale.

Dans les faits, faute de pouvoir renverser le capitalisme, vous promouvez un “néo-capitalisme d’Etat” (Raoul Vaneigem) redistributeur. On est loin du Grand Soir…

Votre appréciation s’appliquerait plutôt au Front de gauche, qui semble parfois immergé dans une sorte de néo-keynésianisme qui nécessite d’ailleurs un retour de la croissance économique et qui pose donc un véritable problème écologique. De mon côté, je défends un triptyque (contrôle des marchandises et des capitaux, désobéissance européenne et sortie de l’euro) qui doit permettre d’en finir avec le capitalisme.

Par quels biais ? On a vu ce que le programme révolutionnaire de Mitterrand a donné après 1983…

Il faudrait nationaliser les grands moyens de production. Mais pas comme le Parti socialiste l’a fait en 1981, pour ne quasiment rien changer à la gestion des entreprises. Il faut transformer les modes de décision, redéfinir avec les salariés et la population les choix de production. La nationalisation des multinationales françaises doit servir de point d’appui pour transformer les relations internationales. Si la gauche radicale expropriait Total ou Vinci, elle pourrait proposer des partenariats radicalement différents aux pays du Sud. Là, nous serions dans un vrai projet révolutionnaire et dans la refonte concrète de l’ordre international. Mon mot d’ordre, en quelque sorte, serait : démondialiser et coopérer. Mais l’un ne se fera pas sans l’autre.

La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier, Seuil, 2014.

Pour compléter, le blog d'Aurélien, Démondialiser et coopérer