lundi 23 décembre 2013

Auguste n'aimait pas Rouen

C'est une de mes vues préférées de Rouen, cette pente douce de la rue Louis Ricard qui monte jusqu'à la fontaine Sainte Marie que l'on voit au bout. Sur la droite, vers le haut de la rue se trouve mon vieux Lycée Corneille et, presque en face, le jardin du Musée des Antiquités. Il y avait aussi, au premier plan à gauche, là où une enseigne se termine par -au, le café de ma jeunesse perdue, Le Château d'O.
Au dos de cette carte postale, on peut lire:


Rouen, le 22-4-17

Chère Marthe

Je suis en bonne santé, aujourd'hui dimanche nous avons l'après-midi libre, il fait bien beau temps aussi on va aller se promener un peu car je crois que ce sera le dernier dimanche passé à Rouen, il paraît que nous devons partir dans la semaine pour Mignières comme je vous l'avais déjà dit. Il y a déjà un départ demain matin et les autres nous devons suivre de très près. Je quitterai Rouen sans regret car jamais il ne m'a plu, il paraît que nous passons à la 5ème région alors ce sera Orléans au lieu de Rouen. Hier,  j'ai eu la lettre de maman du 17. Aujourd'hui je n'en ai pas. Vous avez toujours du mal pour la farine, il doit y avoir du malentendu parce que ici les boulangers n'en souffrent pas c'est la faute des directeurs de chez vous. Je ne vois plus rien à vous annoncer. Je vous embrasse bien tendrement. Celui qui vous aime.
Auguste

Je ne saurai rien d'Auguste, sinon qu'il n'aimait pas Rouen et que manifestement, il était soldat. Il s'apprête à quitter la ville. On peut sans doute penser qu'il s'agissait de mouvements de troupes annonçant la sanglante offensive Nivelle de mai 17 qui se conclut par des mutineries réprimées par le nouveau commandant en chef Philippe Pétain. 
Auguste, qui ne semble pas tenir en haute estime "les directeurs", a-t-il fait partie des fusillés pour l'exemple à cause de sa forte tête? Ou a-t-il trouvé la mort dans le carnage du Chemin des Dames? Ou, heureuse hypothèse, est-il rentré auprès de Marthe, la gueule pas trop cassée, pour vivre un amour heureux?
C'est une malédiction particulière que d'aimer les cartes postales du monde d'avant et les textes d'inconnus que nous ne retrouverons que le jour du Jugement Dernier, s'il y en a un. La rêverie qu'elles suscitent est soyeuse, mélancolique, infinie et stérile.
Je ne sais pas si mon ami Sébastien Lapaque en parle dans sa Théorie de la carte postale (Actes Sud) que je m'apprête à lire, et qui sera en librairie début février 2014. Je pense que oui. Nous souffrons de maux assez semblables, lui et moi.