dimanche 24 novembre 2013

Tonton Lautner n'est pas mort flingué: étonnant, non?


paru sur causeur.fr
Georges Lautner est mort et la France pleure. Georges Lautner a bien fait de mourir très vieux, à 87 piges et mèche. Il a suivi le conseil de Corneille, à la fin du Cid : « Laisse faire le Temps, ta vaillance et ton roi. » Cela va lui permettre d’avoir des hommages universels, y compris du côté où l’on devrait détester, en théorie, tout ce qu’il représentait. Vous voyez ce que je veux dire, non ? Cette critique médiatique et ce personnel politique qui vomissent aujourd’hui tout ce qu’il incarnait hier mais qui ne peuvent pas tout de même se retrouver en rupture totale avec une mythologie française.
Imaginez, pour rire, comment objectivement on doit regarder Les Tontons flingueurs du côté d’Aurélie Filippetti (qui ne salue pas la mort de Gérard de Villiers) ou de Najat Vallaud-Belkacem dont le cabinet est tenu par les khmers d’un néoféminisme plus préoccupé par ce qui se passe dans les calbutes, les petites culottes et la grammaire que dans le monde du travail où les femmes continuent de morfler sévère.
Parce que tout de même, dans les films de Lautner, la domination hétérofasciste du mâle blanc quinquagénaire, de surcroît enveloppée par les dialogues de Michel Audiard, c’est quand même une constante. Les Tontons Flingueurs, dont on célèbre en ces jours-ci le demi-siècle et qui se voit élever au rang de chef d’oeuvre national, la critique de l’époque l’a taillé en pièce ou dans le meilleur des cas, l’a traité en pochade. Oui, Les Tontons flingueurs, qui raconte une guerre de succession et illustre sur le mode farce le conflit entre légitimité et légalité, le rôle prépondérant des fidélités féodales contre les logiques d’appareils, l’importance de la tradition contre les ruptures irréfléchies et affirme la nécessité d’un ordre juste, comme chez Thomas d’Aquin et Ségolène Royal, voilà ce film essentiellement réactionnaire célébré par des gazettes qui ne supportent pas que l’on oublie un « e » à auteur si l’auteur est une femme.
Soyons clair, Lautner tournerait aujourd’hui, il serait crucifié. Son cinéma a beau être aimablement surréaliste, dans une subversion assez habile des codes du film de genre, il célèbre quand même les mecs, les mecs qui parlent fort, qui ont le sens de l’honneur, qui aiment la bonne bouffe, les filles parfois vénales et défourailler à tout bout de champ pour régler les complications de l’existence.
Aujourd’hui, cette cabale des dévots, la voilà confite d’admiration (ou obligée de faire semblant) pour un type qui allait chercher ses scénarios dans les romans noirs dont les auteurs oscillaient entre le machisme, le poujadisme et l’extrême droitisme. Quelques messieurs trop tranquilles, qui célèbre le bon sens madré des paysans berrichons et leur alliance objective avec des hippies contre des mafieux partisans de la concurrence libre et non faussée, est un roman d’ADG. Et Mort d’un pourri, où l’on retrouve encore une fois le duel entre ces deux concentrés de testostérone à l’état pur que furent Ronet et Delon, raconte les turpitudes du giscardisme immobilier et est accessoirement l’adaptation du roman éponyme de Raf Vallet, alias Jean Laborde, pas franchement un gauchiste, ni même un centriste. Le même Jean Laborde, qui sous le pseudonyme de Jean Delion, écrivit Pouce ! adapté également par Lautner dans Le Pacha, avec Jean Gabin en vieux flic solitaire. Jean Gabin, un pionnier de la théorie du genre comme chacun sait, s’offre même dans le filme le luxe d’assister à l’enregistrement de Requiem pour un con de Serge Gainsbourg. Requiem pour un con, ça dit quoi, de ça, du côté d’Osez le féminisme ? Parce que du point de vue de la polysémie…
Bien sûr, chez ces gens là, on n’a pas vu Galia, ce film admirable, nocturne et lumineux à la fois, où Mireille Darc trouve son meilleur rôle, (avec peut-être Les seins de glace, autre film de Lautner), dans un jeu libertin innocent et mortifère, façon Liaisons dangereuses sur fond de twist. Mais quand bien même cette cabale des dévots l’aurait vu, ils ne l’auraient pas compris parce qu’ils ne peuvent pas comprendre qu’on peut parler à la fois comme Boyer d’Argens, Laclos ou comme Michel Audiard et Simonin, alors que ce sont les deux faces de la même pièce française.
Il faut remercier Lautner pour ses films. Mais aussi pour avoir été, à l’occasion de sa mort, un formidable révélateur de l’hypocrisie ambiante.
En fait, le politiquement correct ne se nourrit que de la faiblesse de ses cibles. Et oui, un Lautner de notre temps serait « abject », « nauséabond », « indigne ».
Sauf, évidemment, s’il commence à faire plus de deux millions d’entrées.

 


Gainsbourg et Gabin dans Le Pacha (1968) par clkleb