jeudi 21 novembre 2013

Pasolini, encore une fois.

paru dans Le Matricule des Anges d'octobre 2013



J’ai besoin, plus que jamais, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, ce qui se passe vraiment, du Pasolini des Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes ou encore de Contre la télévision. C’est là que je retrouve de la manière la plus forte, -une manière presque brutale-, cette « vitalité désespérée » dont PPP parle dans sa Poésie en forme de rose. Je lis, par exemple, à la date du 11 juillet 1974 dans les Ecrits corsaires,  que « la fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ».  Cet « ordre non énoncé » est encore là aujourd’hui, aussi fort, aussi tyrannique, dans toute l’Europe et sans doute dans tout l’Occident.
Pasolini me force également à me poser sans cesse une question gênante, effrayante dans une certaine mesure, quand on vient d’un milieu progressiste. Comment se fait-il que toute critique radicale du monde d’aujourd’hui, de sa capacité à mettre en avant de fausses libérations pour faire oublier les vraies aliénations, nous force à une posture presque réactionnaire ? Pasolini comprend parfaitement cette ruse du système. Mais il ne cherche pas à la contourner. Son attitude consiste à dénoncer systématiquement « l’anarchisme du pouvoir » comme il qualifie ce qui se passe dans Salo, Salo étant la métaphore de cet hédonisme poussé à l’extrême, cet hédonisme suicidaire et dépressif qui continue à régner aujourd’hui.
PPP assume, il connaît les risques. Ils sont simples, évidents : vous  devenez, au propre comme au figuré, l’homme à abattre. Il faut revenir à cet entretien que Pasolini donne la veille de sa mort : « Dis moi, maintenant, si le malade qui songe à sa santé passée est un nostalgique ? » qu’il conclut par un prophétique « Nous sommes tous en danger. »
Ce que Pasolini comprend avec 68 et l’Italie des années 70 qui est le laboratoire de l’Europe d’aujourd’hui où le vrai pouvoir s’exerce dans une transparence tellement aveuglante que le citoyen ne le voit plus, c’est que le progrès n’est qu’un leurre, en tout cas le progrès imposé dans le cadre d’une société de marché totalitaire. Cela ne se dit pas, cela est inconvenant. Tout est fait pour nous persuader que les sociétés de marché sont forcément, au contraire, des démocraties parfaites.
Pasolini n’a de cesse de montrer qu’il n’en est rien. Big Brother nous regarde, mais surtout il veut qu’on le regarde, hier comme aujourd’hui : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leurs téléviseurs pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir. »