mardi 5 novembre 2013

Je te laisse parler, Gus...



A Louis Bouilhet, 30 septembre 1855,

"Causons un peu, mon pauvre vieux. La pluie tombe à torrents, l'air est lourd, les arbres mouillés et déjà jaunes sentent le cadavre.(...)
Nous vivons dans un monde où l'on s'habille d'habits tout confectionnés. Donc tant pis pour vous si vous êtres trop grand; il y a une certaine mesure commune; vous resterez nu. (...)
Mais nous qui ne profitons de rien, nous sommes seuls, seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, nous serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan. -Et toujours, incessamment, jusqu'à notre dernière goutte d'eau, jusqu'à la dernière palpitation de notre coeur.
Quand nous crèverons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin, et d'avoir navigué dans le Grand.
Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. J'en veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXème siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes..."