jeudi 17 octobre 2013

Mémoires mélancoliques d'un électeur de gauche

paru sur Causeur.fr

Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…
Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.
Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.
Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.
En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.
Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…
électrice de gauche mélancolique

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.
Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.
Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »
On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.
Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.
Tu t’es trompé.
Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».
Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.
Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.
Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.
La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.
Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…