samedi 26 octobre 2013

Ecole 2.0: demain, les monstres.

paru sur Causeur.fr



Un instant, vraiment, j’ai cru à une parodie. La technolâtrie du dernier article de David Angevin sent tellement bon le positivisme fin de siècle que ce ne pouvait être que de l’humour. Et c’est de la fin du XIXème siècle que je parle car rien n’est plus vieilli, suranné et finalement attendrissant que cette foi en la puissance émancipatrice de la science et de la technique alors que chaque jour nous apporte la preuve évidente de ses ravages écologiques, sociaux, humains.

David Angevin, moderne Auguste Comte, moque le prof de techno qui apprend aux enfants cyberautistes de ces temps qui sont les nôtres, à quoi sert une souris. Il fait des gorges chaudes devant tant de nullité obsolète. Il serait à la place du ministre Peillon, il réfléchirait à comment faire entrer un peu plus encore nos chères petites têtes connectées et déjà prisonnières du présent perpétuel digital dans l’ère radieuse, je cite, des NBIC (nanotechs, biotechs, informatique et sciences cognitives).

Si on mesure l’inanité d’un projet à la laideur de son acronyme, celui-ci bat des records. Qui voudrait prévenir David Angevin que rien ne se démode plus vite que le progrès ? Dans une autre vie, où je me suis retrouvé à orienter des élèves de troisième dont j’étais le professeur principal, des partenaires extérieurs (entendez des chefs d’entreprise) venaient doctement expliquer leurs besoins en fonction de la société de demain. On devait être vers 1990 et ils croyaient aux NBIC de l’époque. Par exemple, et je m’en suis souvenu quand j’ai acheté mon premier appareil photo numérique, l’un d’entre eux avec une joyeuse conviction, affirmait que nous entrions dans une société de loisirs et que mes élèves seraient bien avisés de faire un de ces nouveaux BEP qui assuraient une formation efficace pour apprendre à développer des… pellicules.

Mais je m’avise que ce brillant prophète avait sans doute raison. Oh, pas pour les appareils photos, mais pour la société de loisirs qui finalement est bien advenue avec la troisième génération de Français qui entre dans le chômage de masse.

Oui, il y a décidément du monsieur Homais chez David Angevin. Le pharmacien de madame Bovary aime tellement la science qu’il encourage Charles, le mari d’Emma, à opérer le pied-bot du pauvre Hyppolite, le jeune homme à tout faire de l’auberge du Lion d’Or. C’est dit, Hyppolite ne boitera plus ! L’opération, téléguidée par Homais, semble réussir dans un premier temps avant que la jambe ne se gangrène et qu’on doive appeler en urgence un spécialiste, un vrai, pour amputer Hyppolite qui de boiteux se retrouve unijambiste.

David Angevin veut opérer les écoliers, tous les écoliers. Il les trouve boiteux. Le problème, c’est qu’il va finir par les amputer du peu de sensibilité qui leur reste, à ces petits mutants technophiles avec lesquels il devient de plus en plus difficile de tenir une conversation. Le monde de David Angevin, le monde NBIC, est le paradis de la Ritaline, en fait. Ce médicament est devenu le seul moyen de calmer l’effrayante épidémie d’hyperactivité qui s’est abattue sur les enfants de l’Occident, d’abord aux USA, matrice de toutes les catastrophes en matière de décivilisation, et maintenant en Europe.

On n’a pas fini – mais a-t-on commencé ? – de mesurer les dégâts sanitaires et anthropologiques de ces jeunes vies définitivement engluées dans le virtuel, celui des jeux hyperviolents et des réseaux sociaux où l’on retrouve sous une forme 2.0 les pires travers de l’humanité d’antan : commérages, délations, envies de meurtres, conformisme villageois mortifère, indignations sur commande. Mais qu’importe, David Angevin veut encore aller plus loin, plus vite. On retrouve d’ailleurs dans son raisonnement cette logique discrètement totalitaire qui veut que si les résultats d’une politique se font attendre, c’est que cette politique ne va pas assez loin. Le libéralisme ne fonctionne pas très bien ces temps-ci ? Mais voyons, c’est parce que nous ne sommes pas assez libéraux ! Nous ne sommes pas assez adaptés à la société NBIC ? Mais enfin c’est à cause des profs de techno qui font des colliers de nouilles et sans doute des médecins qui oublient, au moment de l’accouchement, d’insérer un port USB à la base de la nuque des nourrissons.

Que David Angevin se rassure. Il a déjà gagné. Il y a belle lurette que plus personne ne pense à suivre l’excellent conseil de Paul Morand : « Aimons la vitesse qui est le merveilleux moderne, mais vérifions toujours nos freins. » Ceux qui vérifieront leurs freins, comme d’habitude, seront les enfants des classes favorisées économiquement et culturellement. Ceux-là, en famille, continueront à lire, à penser, à apprendre par cœur des poèmes, à philosopher pendant que dans l’école NBIC, d’où toutes ces vieilleries auront été chassées, les profs modernisés fabriqueront les petits monstres de demain dans une odeur de charnier électronique.