jeudi 19 septembre 2013

Fils, fils, pourquoi m'as-tu abandonné?




Le bon père de Noah Hawley (Série Noire)

Vous trouverez  Le bon père de Noah Hawley dans la Série Noire. Il serait dommage que cela vous arrête si par hasard vous aviez quelques préventions contre la littérature de genre car Le bon père appartient de plain pied à la littérature tout court. Après tout, si on y réfléchit un peu et sans forcer la note, L’étranger de Camus aurait très bien pu, en son temps, paraître dans la collection fondée par Marcel Duhamel aux côtés de Monsieur Zéro de Jim Thompson comme Monsieur Zéro aurait très bien pu paraître en collection blanche car Monsieur Zéro est aussi un très grand roman de l’absurde. 
C’est d’ailleurs tout à l’honneur de la Série Noire que de prendre le risque d’éditer de tels romans qui risquent de dérouter un lecteur venu chercher sa ration de péripéties calibrées . Le bon père de Noah Haley est d'abord un de ces grands romans américains qui abordent, à l’américaine évidemment, un thème universel, les rapports entre un père et son fils. D’ailleurs, il vaut mieux que ce thème soit abordé à l’américaine sinon cela donne le Zubial d’Alexandre Jardin sur son père Pascal Jardin qui lui, au moins, en avait écrit un bon sur le sien : La guerre à neuf ans.
Dans Le bon père, ce n’est pas le fils qui raconte le père, mais le contraire. Le père est un grand rhumatologue new-yorkais, le docteur Paul Allen. C’est typiquement un bourgeois de gauche, un démocrate pur jus qui rejoint chaque soir sa belle maison d’une banlieue chic dans le Connecticut. Le docteur Paul Allen en est à son deuxième mariage et le premier chapitre nous décrit le bonheur insoutenable d’une vie parfaitement réussie, un bonheur dont on fait semblant de ne pas se rendre compte à quel point il est étouffant et subtilement mortifère. 
Lors de la soirée pizza maison du jeudi, alors que la famille, le père, la mère et les deux jumeaux regardent des jeux télévisés, un flash spécial annonce que le candidat démocrate à l’élection présidentielle a été assassiné de plusieurs coups de feu. Comme le remarque Noah Hawley, et c’est à des formules de ce genre que l’on reconnaît les grands écrivains, « La nature a horreur du vide et CNN encore plus » : en quelques minutes, des photos du meurtrier présumés arrivent sur l’écran et le tueur n’est autre que David Allen, le fils aîné de Paul, issu d’un premier mariage avec une artiste hippie de la Côte Ouest.
Quand votre monde s’effondre, vous pouvez vous effondrer avec lui ou réagir. Le bon père est l’histoire de cette réaction. Le docteur Paul Allen, et il insiste là-dessus, veut garder sa froideur de grand diagnosticien pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Tout accuse David qui était devenu l’année précédant son acte un « hobo », un de ces vagabonds lyriques héritiers de Kerouac.
Le bon père est donc à la fois un grand roman d’amour et aussi un grand roman politique sur la violence inhérente à cette démocratie trop sûre d’elle-même. Le roman progresse sur trois plans : avec l’enquête du père, l’errance du fils reconstituée et aussi avec des chapitres neutres, objectifs, racontant les différentes assassinats de masse ou de personnalités politiques aux USA : la tuerie de Colombine, celle de la fac d’Austin par un tireur fou en 66 mais aussi celui de Robert Kennedy par Siran Siran en 68 ou encore la tentative de John Hinckley contre Reagan en 81 et encore d’autres, bien d’autres, comme si notre rhumatologue voulait appliquer ce qu’il est convenu d’appeler un diagnostic différentiel pour comprendre ce qui a pu se passer avec son fils.
Et c’est dans une grande mélancolie que Noah Hawley fait baigner Le bon père, au bout du compte : ce père qui a perdu son fils, cette société qui a perdu son innocence, peut-on les réparer comme le ferait un médecin ou doit-on se contenter de mettre en marche un protocole compassionnel ? Que le jeune David soit coupable ou non, et nous ne vous le révélerons évidemment pas, laisse intacte cette question lancinante : « Si mon fils avait fait ça, je ne comprenais pas le monde dans lequel je vivais. Et je
n’avais pas envie d’y vivre. »