lundi 17 décembre 2012

Pourquoi je préfère Norman Rockwell à Norman Woodland

paru sur Causeur.fr

Il y a comme ça des noms qu’on ne connaissait pas et qui pourtant sont parmi les principaux artisans du cauchemar (mal) climatisé dans lequel nous vivons de manière de plus en plus manifeste et qui donne des envies d’aller se réfugier à Tarnac.
Norman Woodland est mort, il avait 91 ans et il était à l’origine d’une des inventions les plus inquiétantes de l’après-guerre, loin devant le collant pour femmes, les caméras de surveillance et le vin en tetra pack. Norman Woodland a en effet inventé le code-barres quand il était enseignant au DIT (Drexel Institut of Technology) de Philadelphie. Il a été aidé par un autre malfaiteur de l’humanité, Bernard Silver qui avait surpris la conversation d’un gérant de supermarché avec le doyen du DIT.
Le gérant aurait voulu qu’on entreprenne des recherches pour capter automatiquement les informations des produits qu’il vendait. Le doyen, qui devait être du monde d’avant,  a refusé. On commence avec les produits, on continue avec les animaux et on finit avec les humains, au nom de la sacro-sainte traçabilité. Mais Silver en a parlé à Woodland et les deux se sont mis au travail avec succès, leur technologie étant au point dès les années 70.
Ils n’avaient pas trente ans et on était en 1947 quand ils ont commencé, comme tous les lou ravis du Progrès, à œuvrer pour un monde plus pratique, plus rationnel, plus sympa. Orwell était pourtant sur le point de publier 1984 et Günther Anders, réfugié aux USA, découvrait effaré dans les salons d’arts ménagers californiens « l’obsolescence de l’homme » et sa « honte prométhéenne » devant des inventions qui le dépassaient.
Le code-barres est l’illustration même du cauchemar totalitaire à la mode capitaliste, la bonne conscience en plus. Plus besoin de miradors et de polices politiques quand il suffit de passer un code-barres devant un rayon laser pour avoir le prix d’un produit ou sur les bracelets des patients dans les hôpitaux pour les classer un peu plus vite.
On ne peut s’empêcher de penser à l’Apocalypse selon Saint-Jean quand on voit ces petites barres noires et ces suites de chiffres sur à peu près tout ce qu’on consomme et même, Ô sacrilège, sur les livres : «  Il lui fut donné d’animer l’image de la Bête, de sorte qu’elle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n’adorerait pas l’image de la Bête. À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front. Et nul ne pourra acheter ou vendre, s’il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom. »
En même temps, Woodland disparaît au moment où sa technologie de surveillance et de domestication de l’être humain est remplacée par une autre, infiniment plus inquiétante : celle des puces à radio fréquence (RFID). Grâce à elles, le contenu d’un poids lourd peut-être contrôlé en une seconde et sans ouvrir la moindre caisse.
Et quand on vous la greffera sous la peau à la naissance, pour votre bien, vous serez enfin définitivement libre et protégé puisqu’on ne vous perdra jamais plus de vue.