mercredi 12 décembre 2012

Cool

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Cool est un polar de Don Winslow. On pourrait reprocher cette tendance de plus en plus fréquente dans le polar et dans le cinéma à ne plus traduire les titres anglo-saxons. Ici, ça se justifie parfaitement. Il serait très difficile de traduire Cool qui renvoie à la fois à une attitude existentielle faite de décontraction, d’hédonisme et d’absence totale de morale. Mais aussi à des situations où l’on se sent heureux, détendu, décontracté : en faisant du surf, en ayant un rapport sexuel satisfaisant, en jouant aux cartes, en fumant un joint fortement dosé en THC sur une plage du comté d’Orange ou en prenant son petit déjeuner quotidien au Coyote Grill: café noir, œufs machana(1), serveuse eurasienne belle à tomber par terre, lecture de la Dame Grise comme on appelle le New-York Times à cause de son abondance de textes et de son peu d’images.
Cool est un polar californien. La différence entre un polar californien et un polar qui n’est pas californien est due à l’impression que dans le polar californien rien n’est vraiment grave même si c’est tragique. En plus, dans les polars californiens, il y a plus souvent des jeunes que dans les autres polars américains car en Californie on peut faire du surf et consommer de la drogue au soleil, ce qui est plutôt un truc de jeunes. En plus, depuis les années du Flower Power et le Summer of love, la Californie a une certaine expérience en matière de jeunes qui ne veulent rien faire sinon écouter de la musique planante et savoir prendre avec une planche la bonne vague au bon moment. On les appelait les beatnicks, les hippies et on se dit qu’ils n’étaient pas si mal, quand on voit ceux qui fréquentent les écoles de commerce.
Cool est un polar qui raconte l’histoire de trois jeunes d’aujourd’hui, il y a Ben qui est un intellectuel, Chon qui est membre des forces spéciales et Ophélie (O pour les intimes) qui est amoureuse de Chon, mais aussi de Ben. Ils ne font rien et ne veulent rien faire. Même Chon qui tue plein de terroristes (mais ça reste hors champ dans le roman) ne le fait pas pour la plus grande gloire de Bush junior mais pour les primes qui lui permettent de glander entre deux opérations. Comment ne rien faire et s’éclater en même temps, sans que se pose le problème de l’argent ? En montant son affaire. Après tout on est au pays de la libre entreprise.
Chon ramène d’Afghanistan un plant de cannabis très rare. Ben trouve le moyen de le cultiver hors sol dans des serres hydroponiques. O trouve ça très bien comme idée et ça lui permet d’échapper à sa mère qui est riche, liftée, et doit en être à son cinq ou sixième mari. Elle l’appelle RAPU (reine agressive passive de l’univers). Le roman de Winslow est plein de ces acronymes inventés, fantaisistes et précis, qui scandent plaisamment sa narration.
Cool est un polar qui raconte l’impossibilité de la libre entreprise. En France, c’est à cause du code du travail et des syndicats archaïques mais en Californie, c’est à cause de la concurrence qui a noyauté et corrompu la police antidrogue pour garder le monopole. Les événements vont donc tourner de manière assez violente mais Marx a bien expliqué que le capitalisme, c’était la guerre de tous contre tous.
Cool est un polar nostalgique. En parallèle aux déboires de Ben, Chon et O, Winslow raconte ceux de leurs parents au même âge qui faisaient la même chose mais avec l’espérance de changer le monde. En même temps, la violence était déjà là mais pas aussi violente.
Cool reste pourtant un polar cool car il fait l’apologie de la drogue, du triolisme et des filles de dix neuf ans à la sexualité exultante. Et il est temps d’offrir à notre jeunesse une littérature enfin édifiante. En plus, Cool est remarquablement écrit dans le genre épileptique déstructuré avec des bouffées de poésie pure comme on a des bouffées délirantes.
Mais les amateurs de Don Winslow connaissaient déjà ses qualités d’écrivain  et avaient lu Au plus bas des hautes solitudes, La griffe du chien et Savages, adapté au cinéma par Oliver Stone, avec les mêmes personnages que dans Cool.
Les autres lecteurs, eux, auront de la chance : ils découvriront avec Cool une version un peu particulière de Jules et Jim, mais qui vaut le voyage et  par la même occasion un auteur de noir qu’ils n’oublieront plus.

Jérôme Leroy
(1)la recette est dans le roman.

Cool de Don Winslow ( Traduction de Freddy Michalski, Seuil)