dimanche 25 novembre 2012

Saudade, samba, futebol et providence

La convergences des Alizés
de Sébastien Lapaque (Actes Sud)




Comment en arrive-t-on, comme Sébastien Lapaque, à être un grand écrivain brésilien de langue française ? Parce qu’il s’agit bien de cela avec La convergence des alizés, roman polyphonique, solaire et sombre, roman amazonien jusque dans des étranges et troublantes ramifications,  dans sa construction en rhizome, dans ses bras d’un fleuve narratif qui semble nous mener nulle part, sinon toujours un peu plus loin, au-delà de nous-mêmes, de nos destins fugitifs, dans la peur et le bonheur d’être au monde, pour mieux croiser nos trajectoires dans une ville de tous les possibles, Rio de Janeiro, où même les altermondialistes prient les saints et où, comme le dit Cendrars cité en exergue par Lapaque : « Vivre est un acte magique »
Les alizés, leur hypothétique convergence sont un phénomène météorologique étrange qui se trouvera expliqué ici par une jeune et délicieuse climatologue. C’est aussi une évidente métaphore des conjonctions improbables entre les personnages qui ont pourtant lieu, comme lorsque cet amoureux, au hasard, part à la recherche de la fille aimée et quitte Bélem pour Rio ne s’en remettant qu’à son intuition amoureuse.  Mais il n’y a pas de hasard, il y a cette convergence des alizés qui est un autre nom pour la Providence car l’auteur connaît ici aussi bien le football que la théologie et les exploits de la seleccao que les sermons du père Antonio Viera.
Sébastien Lapaque, que l’on a connu inscrit dans une ligne française, épurée n’avait apparemment rien qui le prédestinait à se mesurer aux grands écrivains latino-américains, sur leur terrain de surcroit. On le connaissait plutôt pour des livres sur le vin, des polars conçus comme tragédie classique et des romans à idées heureuses. Mais il y a eu pour Lapaque la révélation Bernanos à dix-huit ans et celui qui suit Bernanos comme son ombre nourricière finit au Brésil, un jour ou l’autre.
 Voilà donc comment l’on devient le chroniqueur d’un pays et d’une ville de l’autre bout du monde avec la précision du sociologue pour rendre les contradictions d’une puissance émergente et l’intuition du poète pour transformer le Brésil en général et Rio en particulier en une extraordinaire symphonie de couleurs, d’odeurs, de saveurs. Cette façon sensuelle et paradoxale de lier une certaine critique sociale à l’amour coloré de la beauté rappelle évidemment Jorge Amado, le grand écrivain de Bahia, et notamment son Gabriella, girofle et cannelle. Gabriella est d’ailleurs le prénom d’un des très nombreux personnages de Lapaque qui concurrence ici l’état-civil avec des petits truands et des présentateurs de télé réalité, des propriétaires terriens et de grands cuisiniers, des rêveurs, des fugitives et des assassins. Si Jorge Amado rendait compte du Brésil des années 60 et 70, pour Lapaque, il s’agit de celui de Lula. Tout a changé sauf la mythologie d’un peuple comme cette nostalgie en miroir du Brésil pour le Portugal et du Portugal pour le Brésil, l’un ne sachant plus qui est le rêve de l’autre dans une infinie saudade  transatlantique.
Et dans ce Rio des années 2000, Lapaque a écrit un roman total, c’est à dire, effectivement, un roman brésilien, avec ce que cela suppose de don de soi et de maitrise d’un style manuelin torsadé comme les cordages des navires armés pour les grandes découvertes, style qui seul permet de rendre les volutes de la réalité et du rêve confondus,  de l’interpolation constante entre l’histoire et le présent que permet ce Brésil de tous les possibles, continent de résistance à l’uniformisation grise du monde conçu comme hall d’aéroport :  « Cette musique sans paroles racontait tellement plus de choses que le rap énervé des jeunes gens en colère. Elle portait non seulement la révolte des cœurs simples contre l’injustice qui rendait le monde malheureux, mais mille autre choses impossibles à dire. Encore une fois, Zé se souvint des cours d’histoire  d’Antero Tarquino Martins et de ce qu’il leur avait dit  du desengano, de la désillusion créatrice, fondatrice des épopées lusitaniennes. »

Jérôme Leroy