mercredi 24 octobre 2012

Roger et nous

La légende et la dette

 paru dans Valeurs Actuelles

Roger Nimier est mort il y a cinquante ans, le 28 septembre 1962. Son Aston Martin s’écrase sur l’autoroute de l’Ouest, à hauteur de Vaucresson. Il décède pendant son transfert à l’hôpital de Garches, et sa passagère, Sunsiaré de Larcône, une jeune romancière, meurt le lendemain.
Violente, atroce et effrayante, cette mort a marqué les contemporains de Nimier, ses amis mais aussi ses ennemis. Pour certains, ce fut un deuil irréparable. C’est Antoine Blondin qui a les sanglots les plus mélodieux et les plus douloureux, dans un numéro spécial de la revue Accent grave, sur le thème Roger Nimier, un an après : « Roger Nimier me manque comme au premier jour de sa disparition. Un canton en moi, raisonnable ou futile selon qu’on l’envisage, a essayé de s’insurger contre cette carrière de frère siamois déchiré à laquelle je m’abandonnais. » C’était pourtant une mort d’époque, presque banale dans son tragique. Les années 1960 voient des voitures trop rapides rouler sur les routes trop vieilles de la France d’avant et les écrivains, qui ne sont jamais des gens très prudents, si non ils ne seraient pas écrivains, paient un lourd tribut à ce nouveau Moloch moderne : l’accident de la route. Sensiblement à la même époque, c’est Albert Camus qui se tue à bord de la Facel Vega de Michel Gallimard mais aussi Jean-René Huguenin qui fracasse son destin dans la tôle quelque part entre Paris et Chartres sans compter Françoise Sagan qui réchappe miraculeusement de la carcasse d’une Aston Martin, décidément tueuse patentée.
La mort prématurée de Nimier a marqué, certes, mais elle a aussi masqué. Masqué qui était vraiment l’auteur du Hussard bleu et la portée de son oeuvre romanesque et critique. Le plus compliqué, quand on parle des grands écrivains, c’est de faire la part entre la dette et la légende. Entre l’image qu’ils ont renvoyée d’eux ou que l’on a construite et la vérité d’un génie qui n’est pas forcément là où on l’imagine.
Cinquante ans plus tard, il serait donc temps de faire le point, de tracer une ligne de partage des eaux entre le mythe et la réalité, le fantasme et la nécessité. De chercher celui qui nous est le plus cher parce que le plus essentiel pour lutter contre un monde qui ne nous ressemble plus. Le jeune homme surdoué des années 1950 ou le philosophe d’Amour et Néant ? L’écrivain qui publie trois livres en un an et se tait pendant dix, ou le critique des Journées de lecture ? Roger Nimier était-il un simple polémiste qui aimait les voitures de sport et les académiciens, Maurras et les chars de la 2e DB, le château de Versailles et les alcools forts au bar du Pont-Royal ou avons-nous affaire à un inventeur de formes, à un auteur qui a modifié notre perception du monde derrière son apparent classicisme ?

Roger Nimier, en effet, a fait trop longtemps partie d’une panoplie littéraire à l’usage exclusif de jeunes gens réactionnaires et amoureux du style, ce qui va souvent ensemble. De génération en génération, et souvent malgré eux, ils ont instrumentalisé Nimier, la personne de Nimier, la légende de Nimier. On ne peut pas leur en vouloir. Qui, à part Nimier et ces écrivains que Bernard Frank avait nommés “les Hussards” comme Blondin, Laurent ou Michel Déon, pouvait leur permettre de respirer sans se retrouver dans les cases obligées du roman français ? Un roman qui a persisté, malgré les années qui passaient, à s’enliser dans l’académisme expérimental du nouveau roman et l’avant-gardisme telquelien, ou qui a prorogé la triste tradition du roman engagé, des éternelles fictions postnaturalistes, lourdes comme un gâteau dans la vitrine d’une pâtisserie oubliée. Sans compter plus récemment, les ravages nombrilistes de l’autofiction qui n’est jamais que la énième tentative d’en finir avec le roman et de forcer le lecteur contemporain à se complaire dans un narcissisme mortifère qui met l’imaginaire aux abonnés absents.
Cette admiration de Nimier a même parfois confiné au mimétisme chez certains écrivains alors que ce qui définit l’esthétique de Nimier, et donc sa morale, c’est une absolue liberté qu’il est impossible de trouver dans la simple imitation. Sauf si elle prend, bien sûr, la forme amusante du pastiche, exercice dans lequel Nimier était un maître mais qui ressortissait à une double vocation : la virtuosité et l’hommage, comme une diététique de la tradition qui, elle seule, paradoxalement, libère vraiment. Nimier est assez clair sur cette question de la tradition, quand il présente ses essais, regroupés dans le Grand d’Espagne, en 1950 : « On s’est employé, depuis plus de cinquante ans, à démontrer que rien n’avait de valeur, qu’il n’y avait pas d’absolu et que tout était permis. Aujourd’hui que la barbarie s’est déchaînée, on propose un retour en arrière. Les sceptiques d’hier affirment tout à coup qu’il y a des vérités nécessaires. »
On sera donc reconnaissant à deux gros ouvrages collectifs qui viennent de sortir de nous rappeler que Nimier, c’est beaucoup plus que Nimier, pour paraphraser un de ses maîtres, pas forcément le plus bienveillant au demeurant, Jacques Chardonne. Deux gros ouvrages collectifs, un Cahier de L’Herne dirigé par Marc Dambre et un recueil dirigé par Philippe Barthelet et Pierre-Guillaume de Roux, mêlent études, témoignages, entretiens et textes inédits ou rares de Nimier et réfléchissent, un demi-siècle après son décès, sur la place exacte de Nimier aujourd’hui. On pourra d’ailleurs déplorer, au passage, que Gallimard n’éprouve pas le besoin, à l’occasion de cet anniversaire, de rééditer Nimier en Quarto (La Pléiade, ne rêvons pas), quand on sait que cette collection abrite, par exemple, Marguerite Duras.
Roger Nimier meurt à 37 ans : il appartenait à cette génération de 1925 qui n’eut pas vraiment le temps de participer à la Seconde Guerre mondiale. Se doutant que la grande Histoire, au siècle des feux rouges et des téléphones, offrirait peu de sessions de rattrapage, Roger Nimier avait manifesté son désir de s’engager dès septembre 1944 et est officiellement recruté au 2e hussards à Tarbes en mars 1945, avant d’être démobilisé à Nice, en août de la même année. Si nous signalons cet épisode biographique plutôt qu’un autre, c’est qu’il est très révélateur de la vision du monde, toujours paradoxale, de Nimier : il s’engage dans l’armée de la Libération, essentiellement parce qu’il est dégoûté par l’atmosphère de chasse à l’homme et d’opportunisme… de cette même Libération ! Cette ambiguïté, il en rendra compte dans son premier roman publié, les Épées, dont le héros, François Sanders, s’engage dans la Résistance, puis dans la Milice. Sortir ainsi un tel roman en 1948 demandait un certain aplomb. On a confondu cet aplomb avec de la provocation. On n’a pas vraiment voulu voir qu’il s’agissait de l’oeuvre d’un jeune homme qui avait beaucoup lu, beaucoup étudié, beaucoup pensé et qui ne se trouvait plus dupe de rien. Cela explique peut-être pourquoi ses amitiés furent celles de grands anciens comme Jouhandeau, Chardonne, Morand ou Céline que Nimier fit éditer et rééditer chez Gallimard malgré la relégation sulfureuse dans laquelle vivait l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Dans une éclairante préface à une réédition de deux extraits de l’Élève d’Aristote, sous le titre le Palais de l’ogre, Sébastien Lapaque rappelle qu’il y a chez Nimier, qui avait perdu son père à 14 ans, « une mélancolie d’orphelin » qui lui fit rechercher des pères, plus que des amis, tel Bernanos dans le Grand d’Espagne.
Et il est vrai qu’on ne comprendra pas grand-chose à Nimier si on ne lit pas ce texte fondateur et si on ne comprend pas que Nimier fut avant tout un bernanosien, et le demeura. Le fameux “esprit hussard” qui enchante un apprenti écrivain quand il commence à écrire et voudrait bien que ça ne ressemble pas trop à Alain Robbe-Grillet, on s’aperçoit assez vite que c’est pour amuser la galerie, que c’est un rideau de fumée pour tromper son époque. Nimier fait le désinvolte, Nimier est à la mode, Nimier écrit des scénarios pour le cinéma (Antonioni, Louis Malle, Curt Siodmak, Alexandre Astruc), Nimier termine ses romans par des phrases aussi choquantes pour le bourgeois que : « Je préfère rester fasciste bien que ce soit baroque et fatigant », mais finalement Nimier recherche autre chose, Nimier est, comme le dit Michel Tournier, qui fut son condisciple au lycée Pasteur de Neuilly, « d’une terrible maturité ». D’ailleurs, revenons à Morand, dans son Journal inutile, à la date du 27 septembre 1971 : « Les Hussards. Drôle de penser que Nimier et Jacques Laurent, qui passent pour légers, n’aimaient que la philosophie. »
Bien sûr, sur le coup, des gens très bien furent dupes de cette légende qui se construisait, en quelque sorte, en direct. Dans un roman du trop oublié Jean-Louis Curtis, les Justes Causes qui date de 1954, livre à clé sur le monde intellectuel, médiatique et politique de l’époque, Nimier apparaît sous le nom de Thibault Fontanes. Curtis est bienveillant mais ironique : « Thibault Fontanes déconcertait beaucoup de gens ; ses façons désinvoltes, volontiers insolentes, lui faisaient beaucoup d’ennemis […], il avait endossé l’uniforme moral le plus factice qui soit, celui du mondain. » En revanche, l’écrivain Raymond Guérin est beaucoup plus acide, qui parle ainsi de Nimier dans la Parisienne d’octobre 1953 : « Ce propre d’ignorer le doute, cette manie de la riposte fulgurante, cette parure de fausse rigueur, ce ton qui défie pour défier, ce chiqué fringant, cette virtuosité de rhéteur, cette arrogance de parvenu qui se veut aristocrate, tout cela je le lis à nu chez le petit Nimier. »
Évidemment, Guérin, à l’instar de Curtis se trompent. Nimier apparaît de plus en plus aujourd’hui, tout comme son seul vrai maître Bernanos, comme un écrivain pour temps de crise, un écrivain qui entre dans l’épouvante le sourire aux lèvres et indique au lecteur un passage possible, comme Virgile conduisant Dante dans sa visite des Enfers.
Et finalement, la conclusion, à la lecture des contributions dans le Cahier de L’Herne et le collectif dirigé par Philippe Barthelet et P.-G. de Roux est assez claire : la place de Nimier est aujourd’hui une des toutes premières. Tout simplement. 

Jérôme Leroy

Nimier, sous la direction de Marc Dambre, Cahier de L’Herne n° 99, 384 pages,
Le Palais de l’ogre, de Roger Nimier, préface de Sébastien Lapaque, La Table ronde, coll. “La Petite Vermillon”, 128 pages, 5,90 €. 
Bal chez le gouverneur, de Roger Nimier, L’Herne, coll. “Carnets”, 90 pages,
Roger (Nimier), de Massin, Rue Fromentin, 70 pages.