dimanche 7 octobre 2012

Montherlant, encore une fois.


  

Montherlant, Henry de Montherlant ? Vous voyez de qui il est question ? Vraiment ? Par exemple, vous souvenez-vous qu’ il s’est suicidé il y a presque quarante ans, jour pour jour, le 21 septembre 1972, vers 16 heures, dans son appartement du 25, quai Voltaire, à Paris ? C’était à la fin de l’été et à la fin de l’après-midi : on peut espérer que le vieil homme, né en 1895, qui devenait aveugle, eut le droit, une dernière fois, à cette lumière tendre et dorée des fins de saison sur Paris, aux scintillements de la Seine qui attend l’automne, avant d’avaler sa capsule de cyanure et, pour faire bonne mesure, de se tirer une balle dans la bouche.
Le suicide, quoi de plus tragiquement banal aujourd’hui ? On se suicide parce que l’on est jeune et que l’on se laisse décevoir par un monde sans perspective, on se suicide sur son lieu de travail parce qu’on ne trouve plus de sens à ce que l’on fait, on se suicide aussi de manière bovaryste par chagrin d’amour. Tous ces suicides sont déplorés mais admis par la société : ils rentrent dans des cases sociologiques et psychologiques rassurantes. Le suicide de Montherlant, lui, est un suicide de Romain, un suicide d’affirmation de soi, c’est le même à vingt siècles d’écart, que celui de Caton d’Utique ne voulant pas survivre à la victoire de César et se tuant avec sa propre épée. Montherlant écrit d’ailleurs : « Lucrèce apporte une conception métaphysique nouvelle dans le monde romain, et la seule qui convienne à un homme de raison. Sénèque, un art de vivre par la sagesse, qui est nouveau également pour les Romains. Pétrone, un art de vivre par le libertinage gracieux, dont la littérature latine n’a pas d’équivalent. Tous trois se suicident. »
Il y a peut-être là, une des premières raisons de ce silence autour de Montherlant. Ce genre d’attitude, ce genre d’altitude ont quelque chose de scandaleux, d’inassimilable par les temps qui sont les nôtres. Je n’y suis plus pour personne, Noli me tangere !
Mais il y a d’autres raisons, bien sûr, plus complexes, plus souterraines, qui président à cette absence prolongée de Montherlant des écrans radar de l’histoire littéraire. Car le silence assourdissant qui entoure cette date anniversaire est tout de même étonnant. À l’exception d’un “mélange” d’hommages et d’études passé presque inaperçu, nous n’avons eu le droit à aucune publication, réédition ou colloque. Montherlant s’en va, dirait-on, Montherlant s’efface insensiblement alors qu’il fut un des plus grands écrivains du siècle précédent.
Si vraiment vous insistez, on vous répondra qu’il est tout simplement démodé, poussiéreux, d’un temps où le “grantécrivain” comme le dit plaisamment Dominique Noguez était une figure majeure de la société française et dont Sartre fut l’un des derniers exemples. L’explication est un peu courte et demanderait un examen un peu plus sérieux que quelques clichés à l’emporte-pièce. Un lecteur sans préjugés qui ouvre au hasard les Carnets de Montherlant, aujourd’hui, et lit par exemple : « On tâtonne pour trouver son mode de vie. Votre vie se met en place à petits coups, comme un chien en boule s’y reprend dix fois avant d’être à l’aise et de s’endormir » comprend que cette voix-là a encore beaucoup à nous dire, et sur les aspects les plus immédiats de notre quotidien.
Il comprend aussi que Montherlant peut faire partie de ces écrivains qui accompagnent nos jours incertains et nos nuits d’insomnie comme des Baedeker existentiels, des vade-mecum qui permettent de trouver un certain bonheur farouche d’être au monde. Alors que les idées reçues sur son compte en font au contraire l’écrivain hautain par excellence qui entretiendrait une distance permanente d’aristocrate avec le réel, la banalité, le prosaïque. Ceux pour qui Montherlant évoque encore vaguement quelque chose ont ainsi l’image d’une manière de statue antique trop raide, empesée dans un barrésisme qui n’est plus de saison à l’époque de l’agonie de nos patries charnelles. Ils ne peuvent plus imaginer qu’il est aussi un contemporain étrangement familier pour qui sait l’entendre : « Le sens de la vie est d’être heureux, non de lutter en vue d’obtenir des choses qui ne vous font pas envie. » Les Carnets, encore, période mai-novembre 1931…
Mais non, il a été décrété que Montherlant n’était plus audible. Il faut savoir que, pour les écrivains du passé, il y a des amnésies collectives qui sont parfois subtilement organisées. Il ne s’agit pas de paranoïa, il suffit de constater que, dans une nation aussi littéraire que la France, les commémorations d’écrivain font l’objet de listes annuelles officielles publiées par le ministère de la Culture et deviennent un enjeu important dans la construction de ce que l’on pourrait appeler notre roman national, qui se doit d’être le plus politiquement correct possible.
L’habituelle confusion entre l’art et la morale lui a fait tort
On se souvient de la polémique, en l’an dernier, autour du cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline et du rétropédalage de Frédéric Mitterrand devant le choeur des vierges effarouchées qui avaient décidé que l’antisémitisme était incompatible avec le génie, dans cette habituelle confusion entre l’art et la morale qui rend si tristement conformiste notre époque se croyant pourtant tellement libérée.
On objectera que Montherlant a ses oeuvres complètes dans La Pléiade, que certains de ses textes sont disponibles, pas autant que cela d’ailleurs, en livre de poche. Oui, mais encore une fois, c’est toute la différence entre une censure totalitaire, qui rend des oeuvres jugées dangereuses inaccessibles en les faisant disparaître des librairies et des bibliothèques, et une censure démocratique, qui les noie dans une profusion entropique : on trouve Montherlant en Pléiade, oui, mais on y trouve aussi Prévert, Vian et Simenon. On a le droit d’aimer Prévert, Vian et Simenon, on a aussi le droit de penser qu’ils sont beaucoup plus faciles d’accès et rendus plus séduisants, charmants, modernes par la critique officielle qui voit là des auteurs plus en conformité avec notre présent.
Et puis, bien sûr, il y a les prescriptions scolaires. Dans tous les sens du terme, aujourd’hui, Montherlant n’est plus au programme. Pour notre part, nous ne l’avons rencontré qu’une seule fois dans notre scolarité, à la fin des années 1980. C’était en khâgne où une des questions au programme était “le théâtre contemporain”. Il y avait les Bonnes de Genet, Fin de partie de Beckett et la Reine morte de Montherlant. On cherchait à nous montrer, l’air de rien, que face à la modernité subversive, forcément subversive, de Genet et le dénuement volontaire de Beckett qui renvoyait à une métaphysique du néant, il y avait chez Montherlant quelque chose de tout de même terriblement obsolète. Il n’était question que de grandeur, d’honneur, tout un lexique hors de saison porté par des personnages que l’on aurait cru sortis de chez le vieux Corneille avec trois cents ans de retard. Bref, Montherlant jouait dans l’économie du cours le rôle de contre-exemple, de survivance archaïque d’un théâtre du monde d’avant.
Céline, encore lui, remarquait en exergue à la réédition du Voyage au bout de la nuit : « Le seul livre vraiment méchant de tous mes livres, c’est le Voyage… Je me comprends… Le fonds sensible… » Ce qu’il voulait dire, en fait, c’est que le scandale des pamphlets antisémites n’était qu’un prétexte à la haine qu’il suscitait. Que ce qui était réellement en cause, c’était le fait d’avoir renvoyé au monde un reflet qui en montrait toute l’horreur par des romans et un style définitivement en rupture.
C’est une histoire vieille comme la littérature elle-même, finalement. Les écrivains sont attaqués, oubliés, ostracisés pour de faux motifs. Ainsi a-t-on pu reprocher à Montherlant son amour des “garçons”, titre d’un de ses meilleurs romans où il fait plus que suggérer son goût pour les amitiés particulières. Ou encore son attitude douteuse pendant l’Occupation avec le Solstice de juin considéré à la Libération comme un livre célébrant le génie germanique alors qu’il fut interdit pendant trois semaines par les autorités allemandes. On voit bien que, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de prétextes.
Alors quoi ? Alors, sans doute, est-ce le fait que Montherlant soit l’homme qui choisit de ne pas choisir, au nom de sa liberté. On sait que nous vivons désormais sous le signe d’une régression communautaire, voire tribale. Qu’il faut faire partie d’un groupe, quelle que soit sa nature, ethnique, politique, sexuelle et s’y tenir. C’est le temps des assignations définitives : il faut qu’un homme soit un homme comme une chaise est une chaise, en une morne coïncidence avec lui-même.
Mais tous les héros, en mal comme en bien, de Montherlant nous invitent à une éthique inverse. Nous ne sommes vivants, pour Montherlant, que par nos contradictions, idée qu’il a développée dans un petit texte majeur, « Syncrétisme et alternance », que l’on trouve dans Aux fontaines du désir et où il déclare : « Oui, tout le monde a raison, toujours. Lui qui dit à son amie : “Est-ce ma faute si mon amour s’en va ?” et elle qui crie : “C’est trop de cruauté !” Le père qui trouve son petit garçon odieux, et le petit garçon qui trouve son père odieux. Le Marocain et le gouvernement qui le mitraille. Le chasseur et le gibier. La loi et le hors-la-loi. Et moi, quand j’écris ceci de sang-froid. Et moi, si je le maudissais dans la chaleur d’un saisissement. »
Un moderne ne peut y voir qu’un épouvantable relativisme. Simplement parce qu’il a tout oublié de la liberté, et tout oublié de Montherlant.  
Jérôme Leroy