lundi 8 octobre 2012

Jean-Louis Trintignant à la Cinémathèque



paru sur Causeur.fr



C’est à lui que nous aurions voulu ressembler. Les choses auraient été plus simples avec les jolies filles, le temps qui passe, si on avait eu sa gueule, son maintien, cette façon de mettre les mains dans les poches d’une veste de costume en relevant les épaules. Dire qu’il aura eu Brigitte Bardot et Monica Vitti pour partenaires. Il y en a qui ne mesurent pas leur bonheur.
Lors de notre première rencontre avec Jean-Louis Trintignant, nous devions avoir sept ou huit ans. Nous nous en souvenons encore. On nous offre un 33 tours pour notre anniversaire. Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Nous revoyons encore la pochette, kitsch comme on pouvait être kitsch dans ces années là. Bleu ciel avec un blondinet habillé comme un garçon dessiné par Pierre Joubert sur la couverture des livres Safari Signe de Piste. Le Prince Eric en moins viril. La cible idéale pour un pédophile. Et il fallait bien la voix de Trintignant, son débit si particulier, sa gravité chaude pour rendre prenant ce texte d’une niaiserie intergalactique. Nous faisons le malin mais nous avions été impressionné, à l’époque. Un peu ému, même, quand Trintignant lisait le passage sur le renard et la rose. Ne le répétez pas, mais nous croyons bien qu’à chaque fois nous avions les larmes aux yeux quand nous entendions la voix de Trintignant à travers les craquements oubliés du son béni d’avant la haute fidélité glacée, qui disait :
« Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Quand on regarde la programmation de la Cinémathèque, pour ce cycle, on mesure à quel point Trintignant fait partie de l’imaginaire national depuis plus d’un demi-siècle. Il a joué dans les films les plus élitistes comme les plus populaires. On le trouve à la fois chez Robbe-Grillet et chez Claude Lelouch (chabadabada). Ou Alain Cavalier (en fanatique de l’OAS) et Philippe Labro (en flic mutique). Et à chaque fois, il garde la même aura, le même sourire félin, le même retroussis mi cruel mi sensuel des lèvres, le même regard tour à tour froid, dur, dérouté. Il sera même président de la République en campant un Mitterrand plus vrai que nature dans Le bon plaisir de Francis Girod, mille fois plus crédible et dense que le clownesque Podalydès jouant Sarkozy dans La Conquête, un des films les plus honteusement révérencieux de ces dernières années.
Cinquante films de Trintignant, pas un de moins, sont proposés par la Cinémathèque française jusqu’à la mi novembre. Il serait difficile de dire quels sont nos préférés. Il y a, par exemple, Un homme est mort, ce polar de Jacque Deray, réalisateur qui ne brille pas habituellement par son génie de la mise en scène mais qui a trouvé, en grande partie grâce à Trintignant, le moyen de faire un film janséniste, linéaire, désespéré, racontant comment un joueur de poker français est chargé de devenir tueur à gages à Los Angeles pour honorer sa dette. La ville américaine, encore si exotique en ce début des années 70, est filmée à travers les yeux de Trintignant qui la ressent comme un non-lieu, un futur proche inhabitable et mortifère.
À propos de jansénisme, c’est aussi un pascalien moderne que Trintignant joue dans Ma nuit chez Maud, un Rohmer de grande cuvée où il incarne un ingénieur catholique et amoureux dans le Clermont-Ferrand de 1969. Il parie sur la femme idéale comme Pascal demandait au croyant de parier sur l’existence de Dieu et il donne magnifiquement la réplique, le temps d’une nuit de Noël, à Françoise Fabian et Antoine Vitez.
On se rappellera également, à l’occasion de cette rétrospective, qu’il fut un temps le jeune premier préféré du cinéma italien jouant en 1964 dans le cultissime Il Sorpasso de Dino Risi, film dans lequel il parvient à ne pas être écrasé dans son duo avec un Vittorio Gassman au meilleur de sa forme. Dans Il Sorpasso, Le Fanfaron en français, Trintignant trouve aussi le moyen de rater une histoire d’amour avec la toute divine Catherine Spaak, ce qui est impardonnable de maladresse. Tout cela sur fond de twists de Mina et du klaxon d’une Aurélia sport qui roule vite, beaucoup trop vite, et ne tient pas la route, un peu comme le miracle italien de ces années-là. Mais on reverra aussi avec plaisir son interprétation tout aussi introvertie d’un fils de la bonne bourgeoisie fasciste qui voit son monde s’effondrer sur fond d’éducation sentimentale dans Un été violent de Valerio Zurlini.
Oui, passez donc l’automne avec Trintignant et souvenez-vous qu’au cinéma, les jeunes hommes, comme les diamants, sont éternels.