jeudi 4 octobre 2012

Ils désertent de Thierry Beinstingel

 Paru dans Valeurs Actuelles

Thierry Beinstingel est un des rares écrivains, aujourd’hui, à savoir rendre compte du monde du travail tout en se souvenant que l’important reste, à la fin, bien au-delà d’un éventuel message, d’avoir donné au lecteur un livre qui soit un objet littéraire. On peut dire, avec Ils désertent, qu’il a de nouveau réussi son pari.
Le sujet pourrait paraître d’une banalité bien morne, presque naturaliste. Un vieux VRP, à deux ans de la retraite, s’apprête à être licencié par sa boîte spécialisée dans le papier peint. Pour faire le sale boulot, on envoie une jeune femme qui vient d’être embauchée. Elle comprend vite que son avenir professionnel est conditionné à la réussite d’une mission simple : faire partir le vieux VRP. Tout l’art de Beinstingel va être de transfigurer cette histoire en une méditation presque musicale sur notre modernité qui en devient presque poétique à force d’être dépourvue de… poésie.
Pour expliquer ce paradoxe, il faut parler de l’écriture de Beinstingel, de son art d’emmener le lecteur par la main en utilisant la deuxième personne comme le fit Butor dans la Modification. Pour la jeune femme, ce sera “tu” et pour l’ancêtre “vous”.
Elle, elle a acheté un appartement trop grand dans une banlieue trop lointaine. Elle lit la Condition de l’homme moderne de Hannah Arendt. Lui, il reste un des meilleurs vendeurs avec ses méthodes à l’ancienne, son refus du téléphone portable et sa connaissance des petits magasins oubliés dans les villes d’importance secondaire. Depuis son divorce, il revient le moins possible dans son appartement et connaît le charme doux-amer de la vie dans les hôtels milieu de gamme où il s’est pris d’une passion pour la Correspondance de Rimbaud. Ils désertent, qu’il faut aussi entendre comme “île déserte”, est la rencontre, contre toute attente, de deux solitudes que le monde cherchait à opposer et qui finiront par trouver la “liberté libre”, si chère à Rimbaud.
Fayard, 260 pages, 19 €.