dimanche 19 août 2012

Tim Willocks: le choc des civilisations, comme si vous y étiez.

A propos de la parution en poche de La Religion de Tim Willocks, sur Causeur.fr



Il va falloir s’y faire, non seulement ils font un tabac aux Jeux Olympiques mais en plus les Anglais donnent les meilleures séries télévisées (voir l’extraordinaire Luther ou encore Skins) et font jaillir de véritables monstres littéraires comme Tim Willocks. Les amateurs de roman noir, avant que son best-seller La Religion, n’en fasse un auteur mondialement connu, l’avaient repéré avec deux titres Bad City Blues et Les Rois écarlates1 qui tranchaient sur la production courante anglo-saxonne par une certaine qualité de sadisme, un art de la psychologie des profondeurs et un génie méphitique dans l’horreur. Le tout absolument dépourvu de gratuité et de complaisance, ce qui redoublait le plaisir du vrai lecteur de polar, ce masochiste hypocrite qui n’aime rien tant qu’être déstabilisé et poursuivi de manière poisseuse par des personnages, flics psychopathes, femmes hantées par la vengeance, psychiatres toxicomanes qui devraient être de simples caricatures de roman populaire et qui deviennent aussi réels que ses voisins de paliers.
Maintenant, venons-en à La Religion. La Religion, qui vient de reparaître en poche, raconte sur mille pages les trois mois de siège que l’armée ottomane fit subir à Malte et aux chevaliers de l’Ordre des Hospitaliers dans des proportions numériques qui sont à peu près celle des rebelles texans contre les troupes du général Santa-Anna à Fort Alamo ou celle des légionnaires français de Camerone contre les soldats de Juarez. On est au printemps 1565. Les chevaliers, commandés par La Valette et soutenus par la population locale, vont tenir le choc dans des conditions inhumaines ou surhumaines, on ne sait plus trop car il y a là chez Willocks une certaine ambiguïté, un rapport à la violence héroïsée qui fait tout son charme pervers.
On pourra faire remarquer que La Religion n’est pas un roman noir mais un roman historique. Il se trouve que depuis un certain temps, c’est le roman noir qui renouvelle le roman historique comme il renouvelle le roman d’anticipation et le roman tout court. Il y a une capacité d’hybridation ou de métissage dans la littérature populaire qui assure sa vitalité et lui permet d’ailleurs de devenir avec le temps de la littérature tout court.
Ainsi commence-t-on à s’apercevoir que Dumas est de plein droit un des grands romanciers du XIXème siècle et il arrive ces temps-ci la même chose à Jules Verne. On peut ne pas aimer Jules Verne ou Dumas mais quand un écrivain crée une mythologie durable, peu importe qu’il ait écrit des feuilletons pour les journaux ou des romans pour la jeunesse, il devient une part de l’identité nationale. Je ne sais plus quel auteur, Nimier ou Laurent, avait longtemps refusé de lire la fin du Vicomte de Bragelonne pour ne pas avoir à subir le deuil de Porthos.
La Religion de Tim Willocks est-il un roman historique ? Si on s’en réfère à la précision de la reconstitution, il n’y a aucun doute. Les forces en présence, leurs uniformes, la topographie créent un effet de réel absolu qui n’exclut pas la poésie homérique comme cette énumération des unités navales et terrestre turques qui rappelle volontairement celle de L’Iliade.
La Religion de Tim Willocks est-il un roman noir ? En tout cas, c’est un roman willocksien. Il est occupé aux trois quarts par d’effroyables scènes de batailles, il sent l’arquebusade, la décapitation, l’étripage. Dans une autre vie, Willocks ne s’est pas contenté d’être l’amant de Madonna, il a aussi été chirurgien. La Religion ne se refuse donc pas une certaine précision dans les dégâts infligés aux corps et la manière dont on essaie de les réparer. Un siège de trois mois, avec des assauts quotidiens, ça suppose que l’on sente les chairs brûlées par le feu grégeois, les humeurs qui sortent des yeux crevés, l’odeur épouvantable des masses de corps entassés sous des remparts de plus en plus sapés par les mines, les fornications désespérées dans les maisons ébranlées par les tirs d’artillerie incessants.
Il y a même un usage assez fréquent de l’opium dans le roman qui montrent que même avec la Foi ancrée au corps, que l’on soit janissaire du Grand Turc ou hallebardier d’un tercio espagnol, il vaut mieux être défoncé quand il s’agit de se battre jusqu’à l’épuisement sous un soleil de plomb, en pataugeant dans des charniers.
La Religion de Tim Willocks est-elle un roman politique ? Evidemment, comme tous les grands romans. Aucun prêchi-prêcha mais simplement la peinture du choc des civilisations dans toute son horreur nue. Son personnage principal Mattias Tannhäuser est entre les deux cultures. Ancien janissaire, devenu un commerçant avisé, cynique et érudit, c’est un peu par hasard (ou par amour, ce qui revient au même) qu’il se retrouve à Malte. C’est à travers lui que l’on assiste aux événements. Mattias, comme on dirait aujourd’hui, est épouvantablement relativiste, voire multiculturaliste. Il pense d’abord aux affaires et tient une auberge à Messine avec deux amis, un ancien mercenaire anglais et un commerçant juif, tous les trois posant un regard un peu désabusé sur les mystérieuses raisons qui poussent les hommes à se massacrer pour des transcendances pour le moins hypothétiques.
Cela permet un intéressant va-et-vient pour le lecteur qui, à peu près toutes les cinquante pages, se demande où sont les bons et où sont les méchants. Ou s’aperçoit que les héros sont souvent des salauds et vice-versa. Que peut-être même, l’héroïsme est une belle saloperie parce que c’est l’affaire de gens absolument convaincus et que les gens absolument convaincus sont toujours des assassins en puissance. Nous décrit-on la douceur et le raffinement de la civilisation ottomane que l’on apprend que les souverains ont l’habitude de faire étrangler les enfants en bas âge de leurs familles pour éviter les problèmes de succession. Nous montre-t-on le courage poignant des Hospitaliers que les voilà exécutant froidement un émissaire ou procédant quotidiennement sur les remparts à la pendaison d’un prisonnier turc, histoire de marquer la durée du siège comme un calendrier macabre.
Et malgré tout ça, La Religion est-elle un roman poétique ? Evidemment puisque deux femmes, jusqu’au bout, joueront pour les deux camps du luth et de la viole de gambe dans les ruines du Borgo.
C’est que si la musique n’adoucit pas les mœurs, elle adoucit les morts.


La Religion de Tim Willocks (Presse Pocket)
 Pour mieux connaître Willocks, on pourra lire aux éditions Allia une nouvelle intitulée La cavale de Billy Micklehurst, suivie d’un entretien remarquable avec Natalie Beunat.
Vient aussi de paraître un roman pour adolescents, Dog Lands aux éditions Syros.