mardi 7 août 2012

Engels et Dickens au JO

paru sur Causeur.fr

L’uchronie que l’écrivain Emmanuel Carrère appelle justement « un divertissement mélancolique » consiste à imaginer ce que serait notre présent si l’histoire avait connu une direction différente. On sait, par exemple, que les Jeux Olympiques ont été relancés à Athènes par le français Pierre de Coubertin à la fin du dix-neuvième siècle et que c’est donc pour ça que le Français est la langue officielle de l’olympisme… Ah, on ne souffle dans l’oreillette qu’il y aurait de plus en plus de dérogations à cette règle et qu’elle serait même en passe d’être définitivement oubliée. Bon, eh bien, peut-être que cela apportera une pierre supplémentaire à l’uchronie olympique que nous vous proposons.
Pourquoi en effet ne pas imaginer que quelques aristocrates anglais ayant fréquenté Oxford et Cambridge, aidés par la fabuleuse fortune des premiers industriels, décident de relancer la chose en 1812, à la fois par amour de l’Antiquité, du sport et, de manière plus politique, pour tenter une entreprise internationale aux allures pacifistes mais qui soit en même temps une arme de guerre contre l’envahissant Napoléon.
Ces JO de Londres 2012 marqueraient alors le glorieux bicentenaire des Olympiades réinventées par le Royaume-Uni.
Il y aurait toute une littérature sur la question. Un roman de Dickens, David Twist, raconterait comment malgré la misère noire et les préjugés de classe, un jeune orphelin malnutrit finirait par triompher de ses malheurs en devenant champion olympique du 110 mètres haies (l’habitude de fuir les policemen dans les bas-fonds de Hackney) aux JO 1832 d’Anvers. Dickens raconterait aussi, avec son ironie et son art du réalisme, le contraste entre la fête dans les stades et la misère noire persistante dans certains quartiers ainsi que les conditions de travail épouvantables de ceux qui sont employés sur les différents sites.
On peut aussi imaginer que le jeune Friedrich Engels, envoyé par son père, filateur sponsor de Wuppertal, aux JO de Manchester de 1844 ajoute un chapitre sur ces « travailleurs » des jeux dans son remarquable premier livre La situation des classes laborieuses en Angleterre, reportage effroyable sur les dégâts humains de la révolution industrielle et qui précipitera sa rencontre avec Marx.
Mais il semblerait que toutes les uchronies se terminent de manière identique. Finalement, après quelques siècles de détournement, l’Histoire reprend son cours et nos présents possibles se ressemblent tous. Le roman imaginé de Dickens et le chapitre supplémentaire de Engels n’auraient ainsi rien changé au fait qu’aujourd’hui, à Londres, derrière la clinquante façade des JO, des gens travaillent dans des conditions difficilement acceptables.
Au point que le Daily Mail, pourtant pas la feuille préférée des gauchistes, s’indigne notamment du sort fait au personnel d’entretien du site olympique. Bien entendu, comme le Royaume Uni est une économie merveilleusement ouverte, la plupart des nettoyeuses et des nettoyeurs sont des étrangers. L’étranger, c’est pas cher, ça ferme sa gueule et puis les mêmes qui l’emploient le ressortent au moment des élections pour jouer avec la xénophobie. Tout bénef, on vous dit…
Ceux de Londres 2012 vivent dans un camp à l’Est de Londres, pas loin du Village Olympique mais bien planqué entre canaux et rocades. Il y a dans ce paradis, en moyenne, une toilette pour 25 et une cabine de douche pour 75. La pluie a depuis longtemps rendu l’endroit boueux voire inondé. Ils vivent, hommes et femmes mélangés, dans des cabines métalliques mais la promiscuité qui favorise les rencontres a son prix. Ils doivent payer 18 livres par jours à titre de loyer, c’est-à-dire 350 euros pour une quinzaine. Moins qu’un cabanon sur la côte varoise, c’est donné, non ?
La société en charge de ce camp, Spotless International Services, fait tout de même attention à ses gentils locataires. Pour sa défense, quand on lui fait remarquer que les familles ne peuvent rendre visite aux employés, elle se dit soucieuse de la sécurité des visiteurs. Et pour éviter que des mal-embouchés aillent baver auprès des journalistes, ces employés ont dû signe une clause de confidentialité, notamment vis-à-vis de la presse, sur leurs conditions de vie et de travail.
Mais la preuve que Spotless International Services n’a rien à cacher, c’est qu’elle fait remarquer qu’elle a mis à disposition de ses locataires une connexion internet gratuite !
Alors bien sûr, il ne s’agit pas de prisonniers politiques, de minorités persécutées, d’opposants torturés qui pourraient interpeler la communauté internationale sur la nécessité d’un boycott comme ce fut le cas (inefficace) pour le Mondial de 1978 ou les JO de Moscou de 1980.
Mais malgré tout, même en acceptant des économies de marché nécessairement inégalitaires, est-ce être un abominable marxiste que d’exiger que tous ceux qui travaillent à la réussite de « cette grande fête » le fassent dans des conditions minimales de dignité ? Que lorsqu’on pose ses fesses sur le banc propre d’un stade (d’ailleurs souvent vide) pour assister aux compétitions d’athlétisme, on soit certain que les gens qui l’ont nettoyé ne soient pas traités en quasi-esclaves ?
Tout comme, pourquoi pas, on peut espérer que le matériel sportif utilisé par les athlètes ait été fabriqué dans des pays qui ne font pas travailler les enfants et respectent les normes d’horaires édictées par le BIT.
Parce qu’aux JO, si j’ai bien compris, l’essentiel n’est pas de faire gagner le maximum de thunes mais de participer à un certain épanouissement collectif. Non ?


JL