lundi 30 juillet 2012

Tombeau pour Chris Marker


J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En  seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés,  avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
 Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était  le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
 le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

©Jérôme Leroy, 30 juillet 2012