lundi 2 juillet 2012

Ni putes, ni putes...


Sur Causeur.fr


Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.
Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade1 appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.
Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.
Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables2, il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.
Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.
Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…
  1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979
  2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres