lundi 30 juillet 2012

Membre du parti bouquiniste, 2


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Les amants étrangers de Philip José Farmer


Ca ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais au début on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture. C’est ce genre d’impulsion qui transforme avec les années votre maison en bibliothèque de quartier. Mais une bibliothèque non classée  dont vous seriez le seul lecteur ou presque. On dirait un conte fantastique: les livres envahissent dans un premier temps tous les rayonnages prévus à cet effet, puis s’empilent le long des murs, dans les couloirs et dans les autres pièces. Quand ils s’attaquent aux chambres puis aux toilettes, vous avez compris que les livres ont gagné. Vous aurez beau changer de maison pour prendre plus grand, vous savez qu’en quelques mois les livres auront à nouveau gagné.  C’est trop tard. Vous êtes fichu.
Philip José Farmer écrivait plutôt ce qu’il est convenu d’appeler de la science-fiction que du fantastique. C’est un des grands noms de l’âge d’or du genre. Farmer est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique,  mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par les Uzzites, une police secrète et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Etre malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.
Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqués dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient  ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.
En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur…une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences  physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.
Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.
Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Ensuite, un livre comme Les amants étrangers, aujourd’hui, serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux cent soixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

(Les amants étrangers de Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro)