mardi 24 juillet 2012

Ciao, ciao, amore: l'Italie privatise même les plages.



Vous vous souvenez, c’était la dolce vita… Le miracle italien de l’après guerre avait transformé la péninsule du néo-réalisme, de Riz amer et du Voleur de bicyclettes en un pays qui inventait au cours des années soixante un nouvel art de vivre. Oui, on appelait ça la dolce vita, qui est aussi le titre du film le plus célèbre de Fellini. Bien sûr, parce que l’Italie est l’Italie, elle ne se faisait pas d’illusions. Elle entretenait sur ce modèle hédoniste et solaire une distance amusée, critique, parfois tragique, comme cela apparaît dans Le Fanfaron de Dino Risi, inoubliable road movie de 1964 avec Jean Louis Trintignant, Vittorio Gasmann et la toute divine et trop oubliée Catherine Spaak. Dans ce film, la plage jouait un rôle important. C’était le lieu magique du temps suspendu, du flirt avec l’éternité, des chaises longues du Ferragosto où l’on boit du café frappé, où l’on se dore au soleil dans le plus pur plaisir d’être au monde.
La plage joue un rôle essentiel dans cette dolce vita, un rôle stratégique même. Elle indique un désir de sortie de l’histoire, l’invention d’un rapport à l’autre enfin apaisé, à la fois sexy et ataraxique. Elle est le lieu même du farniente, c’est-à-dire du ne rien faire. Avoir inventé un mot pour ça est tout de même la preuve d’une extrême civilisation, celle déjà qui opposait dans l’Antiquité, l’otium, c’est à dire le loisir fécond, celui qui permet de lire, d’aimer, de penser en toute quiétude à sa négation le neg-otium, c’est-à-dire le négoce, le commerce, la banque, enfin toutes ces activités un peu douteuses. Même un esprit aussi critique que Pasolini sur la société de son temps, dans un superbe reportage passant en revue les plages italiennes intitulé La Longue route de sable, est enchanté de ce nouveau mode de vie qui se dessine : “La plupart des visages que je vois sont modestes, joyeux, farceurs et honnêtes. Sur ces longues promenades de bord de mer, toutes désordonnées et grandioses, il y a toujours un air de fête, comme dans le Sud : mais c’est une fête de respect pour la fête des autres.” Et c’est sans compter sur la chanson, la variété de ce temps-là qui indique bien qu’il suffirait de presque rien pour que les plages soient enfin le lieu d’une utopie réalisée. Tenez, prenez deux minutes et écoutez le charmant Gino Paoli et son Sapore di mare qui est au slow des années 60 ce que Le lac de Lamartine est à la poésie romantique : le mètre étalon.
Et si vous en voulez un peu plus, écoutez aussi le bonheur fou, la fusion panthéiste de Fred Bongusto dans son inoubliable Una rotonda sul mare. Je vous assure, respirez à fond, écoutez, souvenez vous. Parce qu’il n’y en a plus pour longtemps.
Aujourd’hui, le gouvernement Monti fait tranquillement changer l’Italie de civilisation. L’Italie avait déjà servi de laboratoire à la stratégie de la tension et au terrorisme instrumentalisé dans les années soixante-dix, puis au berlusconisme qui était la préfiguration d’une droite identitaire néo-libérale qui règne à peu près partout en Europe désormais. Maintenant, le gouvernement Monti, non élu, expertocratique, purement gestionnaire, obsédé par le déficit comme un exorciste par le démon, annonce ce que sera l’Europe fédérale de demain gouvernée par des banquiers-préfets, de préférence anciens de Goldmann Sachs. Et comme ces gens-là sont étrangers à tout ce qui peut faire une identité nationale, une culture et ne jouissent que devant des graphiques, ils oublient tout. Il y a quelques semaines, un reportage poignant dans Le Monde montrait la deuxième mort de Pompéi, traversée de hordes de chiens errants pissant sur les mosaïques esquintées et sur les villas chancelantes interdites d’accès. C’est que l’Etat a décrété qu’il n’avait plus les moyens et tant pis s’il n’y a plus ou presque de gardiens pour empêcher les pillages quotidiens.
Maintenant, c’est aux plages que s’attaque le gouvernement Monti. Depuis 2006, une loi garantissait l’accès libre et gratuit aux plages mais l’Etat les cède de plus en plus à des intérêts privés. Selon l’organisation écologique WWF, le nombre de plages privées est ainsi passé de 5 568 en 2001 à plus de 12 000 aujourd’hui.
Et les établissement privés, avec ses parasols et transats loués en moyenne 15 à 20 euros par jour, occupent désormais 900 des 4 000 kilomètres de côtes réservées à la baignade.
On voit tous les jours des scènes étranges comme cette femme enceinte, à Alassio en Ligurie, qui est interpellée par un garçon de bains parce que cela fait plusieurs minutes qu’elle surveille son fils dans les vagues et qu’elle contrevient ainsi à un arrêté municipal qui interdit l’occupation du rivage sur les plages privées. Elle n’avait payé ni parasol, ni chaise longue.
Comme d’habitude, la spéculation sur ce bien commun a généré d’énormes profits pour un petit nombre alors que les écosystèmes côtiers ont été fragilisés par le bétonnage comme le remarque le président de WWF Italie, ce pays où la gauche n’existe plus et où ce sont les associations qui sont bien obligées de prendre le relais.
On en est là. Tout un art de vivre est en train de mourir dans une indifférence presque générale. La Catherine Spaak d’aujourd’hui ne rencontrera plus Jean-Louis Trintignant sur le sable, ils ne danseront plus sur Gino Paoli. Ils ne seront plus que les citoyens d’un monde devenu fou, qui détruit la douceur de vivre pour rétablir des comptes. Des citoyens ? Même pas, d’ailleurs…