mercredi 13 juin 2012

Solange la janséniste


 

Finalement, Charles Valérien, le narrateur d’Enjoy, premier roman de Solange Bied-Charreton, aurait très bien pu être croisé chez Houellebecq ou Bret Easton Ellis : il lui suffirait de presque rien pour être un monomaniaque dépressif fatigué par une hyperlucidité sur son temps ou même un tueur psychotique donnant le change dans un métier très tendance comme « consultant en organisationnel ». Mais Solange Bied-Charreton en se servant de Charles Valérien pour faire le portrait vachard, ironique et remarquablement précis du trentenaire à l’époque des réseaux sociaux s’inscrit plutôt dans une tradition littéraire qui va de Marcel Aymé à Geneviève Dormann. Elle aime le style et refuse la complaisance sociologique dans la peinture des ridicules d’un garçon qui n’existe plus que par l’intermédiaire de la mise en scène dérisoire de lui-même grâce à ShowYou, avatar de Facebook dans Enjoy. Elle refuse aussi de transformer Charles Valérien en serial killer. Nous sommes en France, que diable, et même la puissance orwellienne de ShowYou laisse à Charles Valérien, reporter narcissique de lui-même, une certaine tenue de garçon de famille BCBG et une bonne volonté attendrissante devant cette nouvelle servitude volontaire.
Portrait de ce qu’on appelle la génération Y, celle qui n’a jamais connu un monde sans Internet, Enjoy est un roman très intelligent car il ne juge jamais. Solange Bied-Charreton est évidemment une moraliste mais elle n’aura pas l’impolitesse de nous faire la morale. Il n’y a pas eu besoin de ShowYou, nous dit-elle à travers le portrait d’un père baby-boomer devenu fou et de Rémy Gauthrin, écrivain quadra manipulateur, pour que l’humanité tout entière ne se sente exister que dans une permanente représentation. Les jansénistes se méfiaient déjà du théâtre, Solange Bied-Charreton se méfie de ShowYou. Elle est de son temps, oui, mais elle n’oublie rien.  


JL
Enjoy de Solange Bied-Charreton (Stock)