samedi 16 juin 2012

La mort de Thierry Roland et le corps de Sophie Barjac


C'est sur Causeur

Voilà, c’est ça vieillir, finalement. C’est perdre progressivement des repères dans tous les domaines. On veut nous faire croire pour nous rassurer que l’âge nous offre un monde plus cohérent, débarrassé de l’accessoire. Tu parles. Vieillir c’est surtout avancer vaille que vaille dans un monde qui vous ressemble de moins en moins. On voudrait faire marche arrière et on ne peut pas. On s’accroche à des chansons, des disques vinyles, des photos d’été heureux, des vieux journaux gardés par fétichisme. On appelle ça la nostalgie. C’est un mal qui nous fait du bien, la nostalgie. En grec, littéralement, ça signifie la douleur du retour : ce pincement au cœur, ce poids sur le plexus quand on sent les années qui s’enfuient alors  que l’on croit que tout s’est passé hier et que c’est encore à portée de main.
Thierry Roland est mort et je ne me sens pas très bien.
Vieillir, c’est voir s’estomper tous les paysages. S’apercevoir que l’on est progressivement le prisonnier d’un univers qui n’a plus grand chose de commun avec celui que l’on a connu enfant. 
Au hasard ?
 Où sont passées les R5 orange ? Les cabines téléphoniques et les demoiselles du renseignement ? Où sont passées les robes à smoke qui masquaient la pubescence mystérieuse des seins de nos cousines ? Que sont devenus le Matin de Paris, le corps de Sophie Barjac dans Hôtel de la Plage, le Tang  dans les cafés de notre jeunesse perdue où la télé au-dessus du bar n’avait pas d’écran plat et seulement trois chaînes. On allait y voir entre copains des matchs de foot. Ces années-là la France ne faisait pas des merveilles, c’était avant les dream team de Michel Hidalgo mais c’était déjà Thierry Roland qui commentait.
Thierry Roland est mort et je suis anormalement triste à cette nouvelle.
Je sais que c’est parce que je vieillis, voilà, c’est tout. Il avait 74 ans, il venait d’avoir « un pépin de santé ». On parlait comme ça dans les années 70 pour dire qu’on n’allait pas bien. Tout Français ayant regardé la télé et dans les années 70 et 80, ne serait-ce que quelques minutes d’un match de foot, n’a pas pu manquer sa voix. Nasale, gouailleuse, un rien parigote. Les voix aussi ont changé à la télé et à la radio. Chez les journalistes sportifs comme les chroniqueurs économiques, elles se ressemblent toutes. De toute façon, puisque dans ces deux domaines, il s’agit de laisser parler des spécialistes aseptisés qui disent tous la même chose, pourquoi garder le plaisir des intonations, des accents, des tessitures différentes ? Il faut des robots pour commenter un monde qui se robotise.
Thierry Roland est mort et ce n’était pas un robot.
Un robot ne dit pas de conneries. Thierry Roland en disait beaucoup. Le puritanisme ambiant lui aurait vite fait un procès en sorcellerie. Avant, on se contentait de dire « Quel beauf ! », « Quel nul ! » mais jamais « Quel salaud ! » Il était au commentaire sportif ce que Jean Yanne était au cinéma. L’image rugueuse du Français vaguement poujadiste qui n’a pas sa langue dans sa poche mais qui n’est pas méchant, au fond. Ses remarques sur la compétence d’un arbitre tunisien pour arbitrer la France dans un match de haut niveau, aujourd’hui, on l’empalerait pour ça. C’est mauvais signe. Tout le monde est devenu plus sensible. Les Tunisiens qui ont fait une révolution, les Français qui ont peur de leur ombre dès qu’on parle du sud de la Méditerranée, les associations qui font la police de la pensée, les arbitres qui sont obligés de se farcir la violence ordinaire des supporters et des joueurs dans les rencontres du dimanche en promotion de district, au pied des cités ou dans les zones rurbaines.
Thierry Roland est mort et ses maladresse verbales étaient scandaleusement et involontairement drôles parce qu’elle reflétaient un monde aujourd’hui disparu, plus surement que l’Atlantide. Ma préférée, pour tout ce qu’elle révèle d’une France heureuse où l’état-providence faisait consensus, c’est : « On aura beau dire, la défense en ligne du Paraguay, c’est pas la sécurité sociale. » J’ai oublié de quel match il s’agissait. Je n’ai pas oublié que ce genre de comparaison indiquait que même chez un type de droite, il y avait des choses qui étaient là pour l’éternité. La France des années 70, la France de Thierry Roland, ce n’est pas compliqué, on aurait dit le Sud et ça aurait pu durer au moins un million d’années.
Thierry Roland est mort et on a envie de présenter ses condoléances à la famille et puis aussi à Jean-Michel Larqué. Dans une époque aussi monstrueuse que la nôtre, je pense qu’il y a plus déplaisant que de travailler pendant des années avec un copain (engueulades comprises) et de se promener à travers tous les stades du monde, même les plus improbables, pour commenter un sport que l’on aime et porter un casque ridicule sur la tête.
On dit qu’il ne se sentait pas bien, qu’il n’avait pas envie d’aller en Ukraine pour commenter l’Euro. Il a même été à la limite d’une ultime gaffe en disant que la médecine ukrainienne, bon, c’était pas ça.
Je ne sais pas s’il a vu la belle victoire de la France contre l’Ukraine. 2-0 dont un but de Menez qui a le même nom qu’un acteur de ce temps-là, du temps de Thierry Roland et du mien. Il n’est pas impossible, en cherchant bien de trouver un film de Pascal Thomas comme « Pleure pas la bouche pleine » où Bernard Menez joue le séducteur maladroit à la campagne alors qu’un match commenté par Thierry Roland passe en fond.
Quand un gardien de but faisait un bon dégagement, Thierry Roland avait une espèce de tic langagier. Il disait avec un air de contentement «  Bernard Lama….loin devant ! »  
Eh bien voilà, Thierry Roland est loin devant, désormais.


Jérôme Leroy