vendredi 22 juin 2012

Experts partout, politiques nulle part!



 paru sur Causeur
Quand j’étais enfant, « amoureux de cartes et d’estampes », le monde était simple et la carte de l’Europe aussi. Il y avait un côté tout bleu, à l’Ouest. C’était nous, c’étaient les bons. On avait la démocratie, le plein emploi ou presque, la liberté d’expression, le multipartisme, la libre entreprise et tout le toutim. On avait bien l’Espagne et le Portugal qui enfermaient des opposants et garrotaient du Basque mais enfin, comme ils étaient anticommunistes, on leur passait leurs gamineries.
Parce que justement, à l’Est, c’était tout rouge. C’était le Bloc de l’Est. Les communistes, les mauvais, avec l’URSS gigantesque qui les surveillait de près. Eux, ils avaient des vraies dictatures. Ces hypocrites les appelaient républiques populaires ou démocratiques et elles étaient, il faut bien le dire, assez peu démocratiques et assez peu populaires.
Les communistes avaient aussi le plein emploi mais on nous expliquait que c’était pas de jeu, qu’ils étaient à trois derrière une tondeuse pour la pelouse d’un jardin public, un qui poussait, un qui ramassait et un qui était là en cas de panne de la tondeuse. En plus, ils ne pouvaient pas dire ce qu’ils voulaient, lisaient un seul journal et ne votaient jamais. Comme le dit fort justement Jean Dujardin dans OSS 117 : Rio ne répond plus à une jolie agente du Mossad qui ose lui faire remarquer en 67 que le Brésil est une dictature : «  Une dictature, comme vous y allez ! Vous êtes bien sympathique, Dolorès, mais épargnez-moi vos analyses politiques... Savez-vous seulement ce qu'est une dictature ?  Une dictature c'est quand les gens sont communistes, déjà. Qu'ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. C'est ça, une dictature, Dolorès. »
Ce à quoi Dolorès répond : « -D'accord. Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète et une seule chaîne de télévision dont toute l'information est contrôlée par l'État ?
- J'appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n'importe laquelle ; la France du général de Gaulle. »
Bon passons sur ce scandaleux relativisme et arrivons à la chute du Mur.
Elle fut une bénédiction, on nous convainquit même qu’elle marquait la fin de l’Histoire. Bon, dans un premier temps la génération suivante d’enfants amoureux de cartes et d’estampes apprécia moyennement la chose. La liste des capitales à apprendre par cœur augmenta alors que des pays disparaissaient du dictionnaire comme la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ou l’URSS en s’éparpillant façon puzzle plus ou moins sanglant.
Aujourd’hui, quand on nous présente une carte de l’Europe ou de l’Union européenne dans les journaux, on ne la sépare évidemment plus en en deux blocs, on se contente d’indiquer, après chaque élection chez l’un ou chez l’autre, le rapport de force droite gauche sur le continent.
En bleu, les pays de droite. En rose les pays de gauche. Et des dégradés de bleu pour les pays gouvernant avec de grandes coalitions. Il n’y a évidemment aucune tâche rouge. Même la Grèce a rassuré tout le monde puisqu’elle a cédé à l’amicale pression des journaux, des télés, du FMI, de la Commission, de la BCE, de Berlin,  de Londres,  de Paris pour voter pour le Bon, le Beau, le Bien et la Raison réunis.
Les Echos ont ainsi dans leur édition du 19 juin donné une de ces cartes pour rassurer leur lecteur après la victoire totale et anxiogène du PS français aux Législatives. C’est bien connu, en France, on regarde à l’étranger pour trouver des arguments en disant que les autres font mieux que nous. La carte était titrée : La gauche, largement minoritaire en Europe. Ouf. Et effectivement, à part la France, la Belgique, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie, le Danemark et Chypre, que du bleu plus ou moins foncé. Le moins foncé indiquait que si par hasard, il y avait des partageux au gouvernement, ils étaient bien contrôlés par les autres, qu’il ne fallait pas se faire de souci.
D’ailleurs la légende de la carte expliquait très bien tout ça. Sauf qu’une nouvelle couleur était apparue. Une espèce de mauve qui n’existait pas auparavant, même avant la chute du Mur et qui recouvrait la Grèce et l’Italie. Alors, c’est quoi ces pays qui ne sont ni de gauche, ni de droite ? Figurez-vous que ce sont des pays dirigés par « des gouvernements d’experts ». Eh, oui, des gouvernements d’experts…
Nation européenne, circa 2012, soumise à un gouvernement d'experts (allégorie)
Un expert n’est ni de droite, ni de gauche, il est un expert. Peu importe que ses analyses soient les mêmes en général que celles de la droite, son caractère d’expert lui confère une supériorité ontologique. Avant, un expert se contentait d’expertiser, maintenant il gouverne. Certes, il est moyennement élu par le peuple mais comme c’est un expert, on ne va pas l’embêter avec des choses comme ça, des broutilles qui prennent du temps et de l’argent. Alors qu’il suffit de mettre the right man in the right place. Comme Mario Monti en Italie ou Venizelos en Grèce qui furent experts chez Goldman Sachs. Banque dont on sait à quel point elle montra son excellence dans la gestion de la crise de 2008 et la création de produits financiers dérivés qui ont obligé le gouvernement US et la Fed à un renflouement avec l’argent des contribuables, se chiffrant à des milliards de dollars,.
Mais foin de mauvaises querelles !
Cette carte des Echos était des plus encourageantes. A quoi bon continuer à diviser les Etats en droite et gauche alors qu’ils font la politique des experts, au bout du compte. Pourquoi ne pas nommer directement des experts à la tête des Etats ?
Et d’ailleurs, pourquoi des Etats, des nations, enfin toute ces antiquailles qui encombraient les cartes d’antan alors qu’on on pourrait les remplacer par des entités administratives et commerciales, sans racines, sans histoire, dans l’heureuse apesanteur d’un marché devenu l’horizon radieux et indépassable de l’humanité ?
Oui, pourquoi ?


Jérôme Leroy