dimanche 25 juin 2017

Jean Baudrillard, dix ans après

"Il ne faut jamais choisir la ville idéale, ou le cadre de vie idéal, ou la femme idéale. Car en cas d'échec, la responsabilité est infernale."

"La fraîcheur de l'oreiller, l'été, c'est celle du désespoir."

Dix ans déjà qu'il a disparu. Le terme ici n'est pas un euphémisme pour désigner la mort. Je ne suis pas certain que Baudrillard soit mort. Il vit d'une autre vie dans les réseaux qu'il avait prophétisés, une vie plus intense que celle des trois-quarts de ces étranges philosophes vivants qui font surtout du bruit avec la bouche, rajoutant du brouhaha au brouhaha.
Baudrillard nous aura aidé à penser ce qui se passait, ce qui se passait vraiment en conceptualisant en direct, et avec les moyens du bord à sa disposition dans les années 90, la transformation radicale d'une réalité qui devenait un moment parmi d'autres d'un virtuel dont la technologie s'affinait chaque jour. Et ce que cette mutation anthropologique allait provoquer de bouleversements dans notre rapport au texte, au sexe, à la politique, à l'amour, au temps, aux paysages, à l'art. 
Chaque jour qui passe vérifie ses intuitions. On ne lui fera pas l'insulte posthume de le comparer à ceux qui prétendent aujourd'hui faire de la philosophie dans les journaux ou la radio et sont aussi creux mais plus approximatifs que les éditorialistes des chaînes info avec qui on les confond désormais.
On se souvient qu'on achetait Libé d'abord pour lui (avec Marcelle, Daney et Skorecki, disons.)
On se souvient qu'à la fin, il citait Ballard et Baudouin de Bodinat et que nous est apparu alors que tout se tenait,  que tout était très clair, même si nous ne pourrions pas nous opposer à ce qui venait. Au  moins, aurait-on la consolation, grâce à lui,  de pouvoir nommer assez précisément ce qui allait nous tuer, ce qui nous tue aujourd'hui.
Et, plus on lit et relit ses Cool Memories, plus on comprend qu'il était aussi un poète.
Mais pourquoi "aussi"? Baudrillard était une manière de Grec ancien, de matérialiste enchanté, c'est à dire quelqu'un pour qui la poésie et la philosophie ne faisaient qu'une, comme chez Lucrèce, l'autre grand penseur du simulacre et de l'illusion.
"Quand certains ne  rêvent que de transformer le monde, d'autres, le considérant comme disparu, ne songent qu'à en effacer les traces."