vendredi 5 mai 2017

Lettre ouverte de Ruffin à Macron : "Vous êtes déjà haï"

Il y a peu de chances que les petits et grands bourgeois illuminés qui forment l'ossature de la nouvelle idole des marchés et de la casse sociale annoncée lisent ce texte paru dans Le Monde du 4 mai. Et s'ils le lisent, qu'ils le comprennent. Ivres du reflet que leur renvoient des médias unanimes, ils sont le Bien, le Beau, le Bon. 
Nous reproduisons donc ici cette lettre de François Ruffin, réalisateur de Merci Patron, auteur de La guerre des classes (Fayard, 2008) pour une raison simple. François Ruffin, il va être dur de le taxer de lepénisme rampant. Primo: il a annoncé qu'il mettait un bulletin Macron dans l'urne, secundo: il est le candidat de la gauche dans la "circonscription Whirpool" d'Amiens.

« Monsieur Macron, je regarde votre débat, ce soir, devant ma télé, avec Marine Le Pen qui vous attaque bille en tête, vous, « le candidat de la mondialisation, de l’ubérisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous », et vous hochez la tête avec un sourire. Ça vous glisse dessus. Je vais tenter de faire mieux.
D’habitude, je joue les petits rigolos, je débarque avec des cartes d’Amiens, des chèques géants, des autocollants, des tee-shirts, bref, mon personnage. Aujourd’hui, je voudrais vous parler avec gravité. Vraiment, car l’heure me semble grave : vous êtes détesté d’emblée, avant même d’avoir mis un pied à l’Elysée.
Lundi 1er mai, au matin, j’étais à la braderie du quartier Saint-Maurice, à Amiens, l’après-midi à celle de Longueau, distribuant mon tract de candidat, j’ai discuté avec des centaines de personnes, et ça se respire dans l’air : vous êtes haï. Ça m’a frappé, vraiment, impressionné, stupéfait : vous êtes haï. C’était pareil la veille au circuit moto-cross de Flixecourt, à l’intuition, comme ça, dans les discussions : vous êtes haï. Ça confirme mon sentiment, lors de mes échanges quotidiens chez les Whirlpool : vous êtes haï. Vous êtes haï par « les sans-droits, les oubliés, les sans-grade » que vous citez dans votre discours, singeant un peu Jean-Luc Mélenchon. Vous êtes haï, tant ils ressentent en vous, et à raison, l’élite arrogante (je ne vais pas retracer votre CV ici).
Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. L’oligarchie vous appuie, parfait, les classes supérieures suivent.
Fulgurant paradoxe
Il y a, dans la classe intermédiaire, chez moi, chez d’autres, encore un peu la volonté de « faire barrage », mais qui s’amenuise de jour en jour, au fil de vos déclarations, de votre rigidité. Mais en dessous, dans les classes populaires, c’est un carnage. Les plus progressistes vont faire l’effort de s’abstenir, et ce sera un effort, tant l’envie les taraude de saisir l’autre bulletin, juste pour ne plus vous voir. Et les autres, évidemment, le saisiront, l’autre bulletin, avec conviction, avec rage.
Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Et c’est dans cette ambiance électrique que, sans concession, vous prétendez « simplifier le code du travail par ordonnances ». C’est dangereux. Comme si, le 7 mai, les électeurs vous donnaient mandat pour ça.
Dimanche 30 avril, sur France Inter, une électrice de Benoît Hamon regrettait votre « début de campagne catastrophique », votre « discours indigent », votre « dîner à La Rotonde », votre manque d’« aise avec les ouvriers ». Nicolas Demorand la questionna : « Et vous allez voter au deuxième tour, Chantal ? » « Plus c’est catastrophique, plus je vais y aller, parce que j’ai vraiment peur de l’autre », lui répondit l’auditrice en un fulgurant paradoxe.
A cet énoncé, que répliqua votre porte-parole, l’économiste Philippe Aghion ? Il recourut bien sûr à la tragique Histoire : Shoah, négationnistes, Zyklon B, Auschwitz, maréchal Pétain. En deux phrases, il esquissa toute l’horreur du nazisme. Et de sommer Chantal : « Ne pas mettre un vote, s’abstenir, c’est en fait voter Mme Le Pen. Il faut que vous soyez bien consciente de ça. » Contre ça, oui, qui ne voterait pas ?
Mais de ce rejet du pire, vous tirez un blanc-seing. Votre économiste parlait, le 30 avril, comme un missionnaire du FMI : « Réduire la dépense publique », « les coupes d’abord dans le social », « sur l’assurance-maladie », « la tarification à l’acte », « l’assurance-chômage », « les collectivités locales ». Tout y passait.
Et d’insister sur le traitement de choc : « C’est très important, le calendrier, il faut aller très vite. Il faut miser sur le capital politique de l’élection pour démarrer les grandes réformes dès le début, dès le début. Quand on veut vraiment aller vite sur ces choses-là, je crois que l’ordonnance s’impose. Je vois la France maintenant, un peu un parallèle avec l’après-guerre, je crois que nous sommes à un moment semblable à la reconstruction de 1945. » Rien que ça : la comparaison avec une France à genoux, qui a servi de champ de bataille, qui n’avait plus de ponts, plus d’acier, plus d’énergie, bref, ruinée, alors que le CAC 40 vient, cette année, de verser des « dividendes record » aux actionnaires.
Mais de quel « capital politique » parlez-vous ? La moitié, apparemment, de vos électeurs au premier tour ont glissé votre bulletin dans l’urne moins par adhésion à votre programme que pour le « vote utile ». Et pour le second, si vous obtenez la majorité, ce sera en souvenir d’Auschwitz et du « point de détail ». Des millions de Français ne se déplaceront pas, qui ne veulent pas choisir entre « la peste et le choléra », qui vous sont d’ores et déjà hostiles.
C’est sur cette base rikiki, sur cette légitimité fragile que vous comptez mener vos régressions à marche forcée ? Que ça passe ou ça casse ? Vous êtes haï, monsieur Macron, et je suis inquiet pour mon pays, moins pour ce dimanche soir que pour plus tard, pour dans cinq ans ou avant : que ça bascule vraiment, que la « fracture sociale » ne tourne au déchirement. Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage. A bon entendeur. »
François Ruffin

18 commentaires:

  1. éternelle maladie infantile du communisme ...ce qui n'empêche que philippe Aghion soit un imbécile (en même temps comme dirait l'autre). Pour ma part, ni premier tour ni second tour, car le piège à cons de la présidentielle est à chaque fois plus efficace, suffit de voir le résultat

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  2. à jpw : je ne vois pas le lien entre cet article et la périphrase léniniste sur le gauchisme ; éclairez-moi s'il vous plaît. Pour le reste, d'accord avec vous : c'est bien connu, si les élection servaient à quelque chose, on les supprimerait.
    X.

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    1. Vraiment pas ? demandez à l'ami Jérôme : il y a ceux qui voient le soleil partout lorsqu'ils mettent des lunettes noires, et d'autres qui ne voient plus que les bons et les méchants, style cowboys et indiens (de mon temps, c'était les cowboys les gentils, maintenant c'est les indiens). Le pire c'est que sur le fond, pas loin de penser pareil sur la clique des Bercy boys et autres experts conseillers du conseiller. Mais ce type de procès à la petite semaine, ad hominem, c'est la prolongation de de ce que l'on prétend combattre par l'emploi des mêmes moyens. Comme disait FR à propos de Mermet : ça relève moins de l'enquête que de l'exécution.

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    2. Tiens, Le Dantec ça lui a fait pareil...

      http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/05/06/jean-pierre-le-dantec-vous-me-faites-honte-monsieur-ruffin_5123355_3232.html

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  3. Et bien moi j'ai lu dans Le Monde votre « Lettre ouverte à un futur président » et, à mesure que j’ai avancé dans sa lecture, la haine qui en transpire, rythmée par un refrain on ne peut plus explicite (« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï »), antienne que, pour ne pas vous-même l’incarner, vous prêtez à ce « peuple » qui parlerait à travers vous, oui, à mesure que j’en ai mesuré la noirceur, cette haine qui vous habite m'a donné la nausée. Mais c’est vous, monsieur Ruffin, et Mme Le Pen, qui, depuis des années, sans égards ni pour la vérité ni pour la difficulté à trouver des solutions durables à la misère sociale, répandez cette haine auprès d’hommes et de femmes qui, aveuglés par la colère et le désespoir, se jettent sur vos « y-a-qu’à » comme des noyés sur une bouée.
    Et le pire, monsieur Ruffin, le pire, c’est que vous êtes de bonne foi, sans doute, dans vos imprécations. J’en parle d’expérience, pour avoir été moi-même, dans mon jeune âge, victime du même virus que vous.
    Pour ceux – la plupart j’imagine – auxquels mon nom ne dirait rien, je précise en effet que, pendant une décennie, j’ai été un militant révolutionnaire anticapitaliste autrement plus radical et plus ­déterminé que l’homme qui prétend ­incarner aujourd’hui « le peuple » et « l’insoumission » puisque, au titre de directeur du journal La Cause du peuple, ­j’ai passé neuf mois dans la prison de la Santé en 1971.
    J’étais plus excusable que vous et que Jean-Luc Mélenchon, il est vrai. C’était un autre temps. Une époque où, porté par les figures de Che Guevara, de Ho Chi Minh et de Mao, le « vent d’Est » révolutionnaire semblait l’emporter sur le « vent d’Ouest » impérialiste comme venait de le démontrer, Mai-68.
    Sauf qu’on n’en est plus là. Et que, pour peu qu’ils aient dépassé l’adolescence, seuls les aveugles, les imbéciles, les ignorants ou les politiciens pervers peuvent ne pas avoir compris que les « révolutions prolétariennes » dont j’ai rêvé, jeune homme, conduisent inéluctablement, comme c’est aujourd’hui le cas à Cuba et, en gésine, au Venezuela, à la ruine économique – donc au creusement de la misère –, à la perte des libertés, à la dictature, aux exécutions et parfois même aux massacres.
    Prétendre le contraire, à votre âge, c’est mentir au peuple et à soi-même, surtout si, comme votre champion Mélenchon, on est un peu frotté de marxisme puisque se dire partisan du matérialisme historique impose de s’en tenir, non à l’idéalisme, mais à la réalité des faits.
    Sur la « légitimité fragile » dont disposera, selon vous, notre futur président de la République, je ne me prononcerai pas. Outre que les élections législatives n’auront lieu qu’en juin, ce n’est pas mon objet aujourd’hui.
    En revanche, je prends acte du fait que, avant même qu’aucune expérience de « flexisécurité » n’ait été tentée en France, vous propagez, à son égard, une détestation préventive, ce qui me semble, une fois de plus, un effet de la passion haineuse qui vous anime. ­Votre film m’avait amusé, monsieur ­Ruffin, votre « Lettre ouverte » me scandalise. A bon entendeur.

    Jean-Pierre Le Dantec (ancien directeur de l’ENS d’architecture de Paris-la-Villette, écrivain)

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    1. Espèce de gros porc suffisant.
      Sans même lire votre chiasse je vous hais pour votre signature, pour la suffisance, la morgue et la bêtise qu'elle reflète.
      Je vous hais autant que le fantoche fabriqué par les media et le pouvoir en place, élu grâce à une campagne sur la peur. D'un côté on utilise la peur de l'autre, de l'autre côté celle du FN. Mais c'est toujours le même mécanisme.
      Et puisque vous semblez aimer jouer à qui a la plus grosse, je vais signer moi aussi.
      Jean-Marc Laherrère (Polytechnicien, Docteur en Physique de l'Université Paris VI, Ingénieur Expert Senior au Centre National d'Etudes Spatiales, membre du Comité d'Administration du Festival International des Littératures Policières de Toulouse polars du Sud, Secrétaire du Stade Toulousain Escrime, Critique Litéraire, Musicien).
      Vous pouvez tout vérifier sinistre clown, la dernière couronne est certainement usurpée, mais pas davantage que le "écrivain".

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    2. Tout à fait d'accord avec vous Monsieur Laherrère (j'aime bien vot'blog en plus).
      Mr Le Dantec doit faire partie de ceux qui pensent que le chômage de masse est lié au Code du travail. Mr Le Dantec est en tout cas bien délicat. Qu'il soit rassuré, son petit Emmanuel va pouvoir mettre en place tout ce dont il rêve et dans le respect de chacun (surtout des pauvres et des chômeurs). Florence


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    3. Je pense, Jean-Marc Laherrère, qu'il est dommage que vous vous fassiez du mal en répondant à quelqu'un qui ne peut manifestement pas saisir la portée du texte de François Ruffin.

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    4. Je crois, Michèle, que Le Dantec n'a que trop bien saisi la portée du texte de Ruffin; sa réponse est petit bijou de cynisme absolu (sans parler de la bouffissure d'ego et de l'auto-absolution) celui de toute une génération (la "génération lyrique" dont parle Jérôme), la génération "après moi le déluge", la nôtre hélas!
      "Vous me faites honte, Monsieur Le Dantec"...

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    5. elise, se rallier comme le fait M. Le Dantec, à un homme qui en appelle à la figure du roi, se prive, pour moi, de tout accès à la pensée de François Ruffin.

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    6. J'étais fatiguée ma phrase ne tient pas debout.En gardant cette construction, "le" prive au lieu de "se" prive :)

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  4. D'accord. SI je comprends bien, quand on tient un discours "classiste", on est dans l'attaque ad personam. Mais peut-être que la classe dominante a mieux compris le texte de Ruffin que nous deux :
    https://www.challenges.fr/election-presidentielle-2017/francois-ruffin-promoteur-de-la-haine-anti-macron-un-inquietant-discours-identitaire_471510

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    1. C'est exactement ça anonyme. La génération lyrique qui a essayé la révolution et jouit maintenant d'une retraite à taux plein bien méritée après avoir joui sans entrave vient vous expliquer que vous êtes populiste. La moindre critique des commandos libéraux de choc de l'Elu qui va gouverner par ordonnance et d'après les termes de ses propres disciples changer le pays "à marche forcée", ne tolèreront pas la moindre critique car en plus ils auront vaincu le spectre hideux du fascisme qu'ils ont eux-mêmes créés. Un piège à cons, vous dis-je...

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  5. Les libellés (d'une manière générale, pas seulement pour cet article) sont à eux seuls des pépites. (Machenka)

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  6. Les libellés ( d'une manière générale et pas seulement pour cet article ) sont des pépites.

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  7. "Et moi, je vous dit : aimez vos ennemis etc" Ras-le-bol de la haine, qu'elle soit de droite ou de gauche. Dresser les gens les uns contre les autres ne sert à rien . Concrètement.

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  8. Oui cher Jérôme, les mâchoires du même piège à con, pour paraphraser un auteur qui vous est cher...
    D'ailleurs, il suffit de faire un peu de géographie pour comprendre l'affaire :

    http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/05/07/le-retour-d-une-fracture-de-classe_1567952

    PS : je me permets de rappeler que le "P" dans la GP de Monsieur Le Dantec signifiait "prolétarien"... Ah, la jeunesse...

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  9. Au moins certaines choses s'éclaircissent.
    L'homme qui a renoué avec les vieilles pratiques affairistes qui consistaient en plein génocide amérindien à signer et faire signer des documents officiels pour ensuite se torcher le cul avec, Valls, est bel et bien le petit soldat de la clique à BHL. Qu'on ne nous traite plus d'affreux complotistes antisémites pédophiles.
    L'extrême droite sioniste qui a tant fait pour évincer la résistance palestinienne laïque pour soutenir en off l'extrême droite musulmane, parce que ça rend plus légitime, utilise ici en France la même stratégie.
    Il faudra donc ouvrir deux fronts, l'un pour pulvériser l'extrême droite pure et l'autre, pour anéantir politiquement et couvrir de honte les antifascistes d'opérette, véritables machiavels...

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