vendredi 17 février 2017

A demain, camarade!


A demain, camarade…

Guy Béziade  était un camarade de la cellule Saint-Maurice, à Lille. Il était né en 1925 et il aurait eu 93 ans en octobre prochain. Quand un communiste atteint cet âge-là, il y a de fortes chances pour qu’il ait été résistant. C’était le cas de Guy Béziade, commandant FTPF. Quand des historiens bourgeois venaient nous expliquer, à nous les communistes, comme c’est la mode depuis quelques années, que le communisme et le fascisme, c’est la même chose, qu’il est possible de mettre un signe égal entre stalinisme et nazisme, je ne pouvais m’empêcher de penser à Guy. Je n’avais pas besoin de manuel d’histoire ou de relire Les Communistes d’Aragon. Non, Guy était là, avec son sourire et ses yeux malicieux où il y avait cette gaieté qui appartient seulement à ceux qui ont connu et vu beaucoup de souffrances, de luttes mais savent que seul l’optimisme est révolutionnaire. Guy était la preuve vivante que les communistes et les fascistes, ce n’est pas la même chose, que les communistes de la génération de Guy, pendant les années noires, étaient ceux qu’on fusillait et qu’on déportait tandis que ceux d’en face étaient de l’autre côté de la matraque, du peloton d’exécution, de la barricade. Qu’entre les fascistes et nous, il y a du sang. Et que quand un fasciste meurt à l’âge de Guy, on va éviter chez ses amis de trop s’attarder sur ce qu’il faisait entre 39 et 44.
Ce sont de vieilles histoires ? Peut-être, ou alors peut-être pas. Il existe aujourd’hui en France et particulièrement dans notre région un parti d’extrême-droite qui, paraît-il, a changé. Je ne sais pas. Je sais juste que lorsqu’on regardait la composition du bureau politique de ce parti-là il y a encore quinze ans, on trouvait la fine fleur de la Collaboration. Chez nous, on n’a pas besoin de cacher ou d’oublier ce qu’ont fait nos camarades de l’âge de Guy. Au contraire, on peut en être fier.
Guy était bien entendu convaincu que tout cela n’était pas de vieilles histoires, lui. La preuve, il est allé jusqu’au bout à la rencontre de la jeunesse dans les écoles et ailleurs. Pas en donneur de leçons. Le catéchisme, même rouge, ce n’était pas le genre de la maison. Non, juste pour leur dire, aux jeunes, qu’il fallait faire attention, que si l’histoire ne se répétait jamais de la même manière, il y a néanmoins toujours à l’œuvre des gens pour qui la liberté, l’égalité et la fraternité sont des leurres, ou alors des sports qu’on ne devrait pratiquer qu’entre gens du même monde, qu’une société se doit d’être hiérarchisée avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
Je n’ai pas l’intention de raconter ici la vie de Guy, son héroïsme discret que d’autres ont mieux connu que moi dans la Résistance, les luttes syndicales avec la CGT, les combats anticolonialistes, bref, tout ce qui fait que nous n’avons pas aujourd’hui, grâce à des camarades comme lui, de raison de baisser les yeux quand on parle du communisme, quand on nous appelle communistes. Bien au contraire.
Avec Guy (à droite) et Pierre-André Charret, tous les deux résistants FTP
Il va me manquer comme il va manquer à la cellule Saint-Maurice parce que nous ne passerons plus chez lui pour lui remettre sa carte ou l’emmener comme chaque 8 mai pour honorer, au carré des fusillés, la mémoire des camarades tombés à Lille pendant l’Occupation. C’est à une de ces occasions, en 2014, je m’en souviens très bien, qu’il m’a glissé à l’oreille alors que les gerbes étaient déposées : « Si les copains se réveillaient aujourd'hui, ils verraient qu'il y a encore du boulot. »  
Alors, maintenant, passe-leur le bonjour et dis-leur bien qu’on va essayer de faire de notre mieux.
A demain, camarade.
(Paru dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord, le 17 février)