lundi 31 octobre 2016

Le Bloc en allemand

Début 17. Je suis très content mais ça fout encore plus les jetons, je trouve, en fait.

Le Caligula botoxé.

L'ambiguïté de certains de mes amis de gauche rugueuse et souverainiste vis à vis de Trump qui finalement, au bout du compte, peut-être, faut voir, en fait, non mais tu vois, quand même, serait moins pire que la néo-néo cons Clinton prouve bien à quel point le capitalisme a réussi son coup. Les pousser à préférer une caricature grotesque et fascisante, raciste, homophobe, misogyne d'un affairiste de télé réalité à une femme certes parfaite représentante du système (même si Sanders a gauchi son programme en politique intérieure)mais qui demeure, comment dire, gérable contrairement à l'autre Caligula botoxé. Comme si le seul choix possible était, en Europe comme aux USA, entre le fascisme et le néolibéralisme botté. 
Désolé, ce sera sans moi. Trop facile, cette idée qu'il s'agirait d'un choix entre la peste et la peste, surtout si on est américain, et en particulier femme ou gay ou Noir ou Latino et qu'on décide de faire des études supérieurs et même, car je les vois vite venir mes amis de la gauche rugueuse et souverainiste qui reprennent vite des arguments populistes, si on est un ouvrier blanc puisque dans le programme de Clinton, on trouve le projet d'un salaire minimum, et là aussi grâce au poids acquis par Sanders aux primaires.

dimanche 30 octobre 2016

Aude Lancelin: le sentier de l'honneur

"Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur" disait Rimbaud mais ici, Aude Lancelin, c'est plutôt Bernanos, et Le monde libre, Les grands cimetières sous la Une. Elle rend compte avec précision, émotion, lucidité, colère, humour et je ne sais quoi de cambré dans le maintien, de l'agonie méchante de la deuxième gauche, de ses hiérarques hargneux et de ses histrions politico-médiatiques dont la vacuité intellectuelle le dispute au gâtisme managérial qui leur tient lieu de pensée. 
Dans les couloirs glacés des journaux Potemkine du social-libéralisme, Aude Lancelin a passé une saison en enfer. Il faut la lire puisque c'est notre histoire présente et celle qui nous attend, que l'on soit journaliste ou pas. Ah, une dernière chose qu'il n'est pas inutile de préciser: Aude Lancelin écrit en français.
Ca ne va pas arranger ses affaires.

Le monde libre d'Aude Lancelin (Les Liens qui libèrent. )

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 71

J’ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En même temps et en toute saison
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
Où d’ardents bouquets rouaient
Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire.

Guillaume Apollinaire, « Les fiançailles »,          Alcools

mercredi 26 octobre 2016

Norge, partout

Argenton sur Creuse, Hôtel du Cheval Noir, 19 octobre, 22h
"Le couloir
On dirait un couloir d'hôtel à cause de ces nombreuses portes. La porte du fond est celle de l'amour. La première à droite est celle du songe. Celle de l'avenir est la deuxième à gauche. Rien n'y ferait penser si le peintre n'avait écrit cela très lisiblement sur de petites pancartes."
Norge (Poésies, 1923-1988)

mardi 25 octobre 2016

Eymoutiers, demain soir, si par hasard....


On fut donc heureux

Norge, à Eymoutiers. On cherche tous ça.

Propos comme ça, 41

Il y a une chose, évidente, que le capitalisme et sa presse (il faut voir les titres "grecs" des journaux officiels ces derniers jours) ne pardonne pas au Parlement wallon, c'est sa résistance.
Il y a une autre chose, plus subtile, cachée, honteuse, qu'on ne pardonne pas aux Wallons mais que Magnette se fait un plaisir de souligner: ils sont la seule assemblée démocratique de tout un continent à avoir simplement FAIT SON TRAVAIL d'assemblée démocratique quand les autres ne se préoccupaient même pas d'avoir le texte du CETA ou se transformaient en une chambre d'enregistrement, veule et paresseuse.

Elle était belle comme le parlement rebelle d'une petite nation.

Bien sûr que les profs FN et les flics communistes, ça existe. Mais comme disait à peu près le regretté Michel Audiard à propos des patrons de gauche: "Oui, ça existe mais c'est comme les poissons volants, c'est quand même pas la majorité de l'espèce.

Notes sur Les Grandes espérances (extraits)
Mister Pip/Charles Swann, toujours: "La nature de mes relations avec elle, qui me mettait sur un pied de familiarité sans me mettre sur un pied de faveur, me faisait presque perdre la raison."

Le titre revenu avec insistance, sans que l'on sache pourquoi au juste, dans ces quelques instants qui précèdent le réveil : L'éblouissement des bords de route (Bruce Bégout). Et puis après, on se souvient, on sait.

Ce bonheur d'être triste, en automne, sur les routes du vieux pays...

dimanche 23 octobre 2016

N'est-ce pas camarade


Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
pas de cette fragilité rêvée par
les magazines féminins
si veules qu’ils donneraient envie
d’oublier les femmes
Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
avec des insomnies
des défaites idéologiques
des chagrins d’amour
ce qui revient au même n’est-ce pas
camarade
Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
nos bibliothèques nos mélancolies
et les caméras de surveillance
parleraient contre nous
Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
nos moments de grâce même
-te souvient-il de l’odeur de pluie
camarade
sur la peau d’Hélène près de Cork-
achevaient d’user le blindage
et les magazines féminins nous
recommandaient des mages viennois
avec la sollicitude des tueurs
pour nous mettre en conformité
Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
à cause d’un défaut de fabrication
ou de ce goût d’être déçus qui nous
plaisait plus que tout
camarade
nous n’en savions rien
nous n’avions pas envie de rendre
des comptes et nous n’en avons pas
rendu n’est-ce pas
camarade
Nous étions des hommes fragiles
et fatigués
si fragiles
si fatigués.

© jéromeleroy10/16

Robert Giraud, le jaja et la jactance

Des écrivains comme Robert Giraud, alias Bob ou Monsieur Bob, ont au bout du compte une postérité enviable. À défaut d’occuper la première place, ou même la dernière dans les manuels de littérature, leur nom circule comme un mot de passe entre initiés, mais des initiés qui ne demandent qu’à partager leur enthousiasme. Tout comme Robert Giraud, navigateur au long cours des zincs parisiens de l’après-guerre, aimait partager un dernier verre pour la route avec Albert Vidalie ou Pierre Mac Orlan. Ce fameux dernier verre dont Deleuze nous a appris dans son Abécédaire que pour l’ivrogne, ce n’est jamais le dernier, mais l’avant-dernier car le dernier verre signifierait la mort du buveur. Et Robert Giraud n’est pas mort puisque par les soins de son biographe attitré, Olivier Bailly (1), il revient aujourd’hui avec un roman, La Petite Gamberge, introuvable depuis sa première édition chez Denoël en 1961.
Robert Giraud avait deux passions jumelles : le vin et l’argot, les bistrots et la langue verte, le jaja et la jactance. Comme ses amis Alphonse Boudard et Auguste Le Breton, il devint un académicien du pavé et des bas-fonds travaillant à des dictionnaires bien particuliers : son Argot d’Éros, son Argot du bistrot et sa Faune et Flore argotiques font autorité en la matière et prouvent au passage l’érudition du bonhomme qui trouve ses citations chez les auteurs de polar comme A.D.G. – un autre pote –, mais aussi Balzac, Brantôme, Restif de La Bretonne ou Villon, évidemment, le premier à avoir donné ses lettres de noblesse à la langue des truands, petits et grands, qui sont d’ailleurs les personnages principaux de La Petite Gamberge.
Le nom de Robert Giraud, disparu en 1997, reste envers et contre tout attaché au tournant des années 1940-1950, au Paris de la rue Mouffetard, des Halles et de Saint-Germain-des-Prés. C’est dans ce que Debord appelait les cafés de la jeunesse perdue que Robert Giraud décida de ne pas retourner à Limoges où il était né en 1921. Étudiant en droit, il était entré assez vite dans la Résistance pour échapper au STO, avant d’être fait prisonnier par la Milice et libéré in extremis en 1944 par Guingouin, le « préfet du maquis », qui gagna la seule bataille rangée contre l’armée allemande, au mont Gargan, sur le plateau de Millevaches.
Giraud était venu à Paris comme jeune rédacteur en chef du journal Unir, issu de la Résistance limousine, qui avait décidé de s’installer dans la capitale. L’affaire fit long feu, les journalistes reprirent le train pour Limoges, sauf Giraud qui trouva dans Paris une occasion rêvée pour mener la seule existence dont il avait désormais envie, celle d’un irrégulier des trocsons, d’un maquisard des tavernes où le gorgeon de picrate, tout de même moins dangereux sur le court terme, avait remplacé la Sten et les grenades. Ce sont pour Bob des années paradoxales, où l’émerveillement côtoie le sordide. Il est pigiste occasionnel, brocanteur, bouquiniste. Il n’a publié que quelques plaquettes de poésie mais la fraternité des buveurs lui donne des amis de choix parmi lesquels Jacques Prévert, Blaise Cendrars et surtout Robert Doisneau, qui a si souvent donné des images à ses mots.
Giraud vit alors dans la misère, et c’est de l’intérieur qu’il a pu décrire tout un petit peuple parisien à l’existence précaire dans la IVe République balbutiante. Ayant passé plusieurs années à la limite de la clochardisation, il a donné par la suite deux témoignages irremplaçables que sont Le Vin des rues et Le Peuple des berges. Reportages inspirés, ballades dans les marges, Polaroids de la misère, Robert Giraud n’est pas dans ces livres sans faire penser au George Orwell du Quai de Wigan ou de Dans la dèche à Paris et à Londres. Même précision presque ethnologique, même intelligence dans l’immersion, même regard fraternel. À cette différence que là où Orwell laisse poindre une manière de rage froide, il y a chez Giraud une forme de douceur. Il ne mythifie pourtant à aucun moment le clochard dans une poésie facile et évite ainsi le risque du pittoresque souriant, assez ignoble au demeurant, qui donne bonne conscience au bourgeois ou à l’intellectuel – ou au journaliste de gauche.
C’est en ce sens que son œuvre est unique encore aujourd’hui, trouvant un point d’équilibre pour parler de la pauvreté ou, comme dans La Petite Gamberge, des troisièmes couteaux du milieu. Sa distance est toujours celle qu’il faut, ce qui n’était pas forcément le cas chez ses contemporains qui ont, rétrospectivement, un peu trop joué du folklore pour ne pas paraître vieillis, Boudard et Le Breton compris.
La Petite Gamberge est une fausse « Série noire », un roman sur les gagne-petit de la cambriole. Comme tous les livres de Giraud, au-delà de l’intrigue policière, il vaut pour l’atmosphère et en particulier celle du centre magnétique du roman, le bistrot-épicerie À la bonne treille. C’est de là que partent les expéditions hasardeuses, que naissent les romances éphémères, qu’on entend les accordéons entêtants, les récits épiques et dérisoires. Vous trouverez d’ailleurs À la Bonne treille assez facilement. Giraud connaît son Paris sur le bout des doigts : « La porte s’ouvrait sur le trottoir grimpant de la montagne Sainte-Geneviève, presque en son milieu, point particulièrement stratégique, à la fois pour ceux qui tentaient l’escalade et qui trouvaient là un havre où souffler, et pour ceux qui descendaient, trop heureux en cours d’expédition de pouvoir traîner les pieds sur un carrelage horizontal. »
Oui, vous le trouverez facilement, bien qu’il n’ait jamais existé. Robert Giraud, qui avait tellement fréquenté de vrais bistrots comme Le Bar Bac, Moineau, Fraysse ou Les Quatre Sergents de la Rochelle, pouvait bien s’offrir le privilège d’en inventer un faux. Et ce, pour mieux nous inviter avec lui dans un roman qui est, par son étrange réalisme onirique et son art de l’errance immobile, une introduction idéale à toute son œuvre.


La Petite Gamberge de Robert Giraud, préface d’Olivier Bailly, éditions Le Dilettante, 2016 
article paru dans Causeur magazine, octobre
  1. Monsieur Bob d’Olivier Bailly, éditions Stock, 2009.  

vendredi 21 octobre 2016

Eulalie aime Macha

Eulalie est la revue du CRL du Nord-Pas-de-Calais. Il est suffisamment rare que les diverses instances culturelles de ma région s'aperçoivent que j'existe pour  signaler... 


Les Lois de l'Apogée de Jean Le Gall, roman total

Vous souvenez-vous du prix Goncourt en 1988 ? Non ? Ne vous inquiétez pas, le lauréat non plus. Il s’appelle Jérôme Vatrigan, et le 6 février 2014, alors qu’il se confie à un enregistreur japonais des années 1980 marchant avec des cassettes TDK qui font un bruit oublié de l’homme d’aujourd’hui, il est uniquement occupé à raconter sa chute, une chute qu’il a sans doute obscurément souhaitée toute sa vie, un peu comme les personnages des romans hussards qu’il a beaucoup aimés. Lui vous dirait qu’il est « anarchiste de droite », ou peut-être qu’il ne vous dirait plus rien. À 50 ans, réfugié en plein hiver dans un petit hôtel du Cap-Ferret, il n’est plus un personnage de Nimier ou de Déon mais plutôt de Simenon. Il n’est pas certain qu’il ait aimé Simenon, Jérôme Vatrigan. Lui, son affaire, c’était plutôt Proust. Au point, une fois devenu éditeur, d’avoir retrouvé miraculeusement, un peu trop miraculeusement, un inédit de l’auteur de la Recherche, Les Après-midi d’Auteuil.
Vous souvenez-vous de Greta Violante ? Vous devriez, elle était la directrice générale d’un des fleurons de l’économie française, le groupe Panaud. Celui qui se demande s’il n’a pas fait une erreur en assurant l’ascension fulgurante de Greta Violante, c’est Arnaud Panaud. D’abord parce qu’il a laissé à cette « femme de l’année 2008 » la direction de son groupe qui n’était à l’origine qu’une scierie auvergnate, ensuite parce qu’elle lui a fait perdre quelques centaines de millions d’euros dans le rachat d’une entreprise américaine. Maintenant, la voilà accusée d’un meurtre qui remonte à trente-sept ans, celui d’un jeune touriste allemand sur une plage des Landes. Elle ne pouvait pas faire les choses comme tout le monde, Greta Violante ? Être arrêtée comme tant de personnalités du monde des affaires par la brigade financière et non par la PJ ?
Vous souvenez vous d’Antoine Vatrigan ? Mais si, enfin ! L’éphémère ministre du Budget dans le premier gouvernement Hollande. Un type avec une belle gueule de rugbyman et des principes. Il est l’aîné de Jérôme Vatrigan, il a toujours un peu moqué avec condescendance la manie littéraire de son frère. Lui croit aux choses solides. C’est drôle parce que son métier, la chirurgie esthétique où il a fait tranquillement fortune, consiste plutôt à maquiller les apparences. Greta Violante, qui est par ailleurs la compagne de Jérôme, a eu les seins remontés par Antoine et, ce qui va être très gênant dans la suite de l’histoire, il lui a effacé une vilaine cicatrice sur le ventre. La politique l’a aussi intéressé. Il est socialiste, on lui a décroché une circonscription dans le Sud-Ouest. Cela ne l’a pas empêché de continuer les affaires, cliniques américaines, consulting pour les labos, alors qu’il était conseiller au ministère de la Santé, ce qui n’est pas bien on en conviendra. Mais bon, tout le monde fait ça, non ? Évidemment, le coup des comptes en Suisse, ça passe beaucoup moins bien quand on est ministre. Du coup, Antoine Vatrigan est retourné aux USA refaire des peelings laser, loin du scandale.
Si vous voulez en savoir un peu plus sur le quart de siècle qui a vu la grandeur et la décadence de ces trois figures célèbres, vous pourrez lire l’article de Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider dans Le Monde. Il a pour titre « Les Lois de l’apogée », comme le roman de Jean Le Gall, et il est reproduit in extenso à la fin du roman. C’est que l’auteur, parmi ses nombreuses qualités, a celle d’être un pasticheur hors pair des propos tenus par les écrivains, les politiques et les journalistes à la mode.
Les Lois de l’apogée nous plonge, de manière balzacienne, dans une société, la nôtre, qui mélange le vrai et le faux avec beaucoup de faux et peu de vrai. Cela fait un cocktail aussi amer que les whiskies sour dont abuse Jérôme Vatrigan, l’écrivain d’un seul roman, devenu éditeur sincèrement épris de littérature : il sera le premier éditeur de Houellebecq qui le quittera le succès venu. On aurait tort, néanmoins, de réduire Les Lois de l’apogée à un roman à clés. Dans un avertissement au lecteur, qui ressemble à ceux des romans du dix-huitème siècle, Jean Le Gall écrit : « Au cours de l’histoire qui suit, des personnes ayant réellement existé se mêlent à des personnages de fiction. Les propos qui leur sont prêtés sont parfois authentiques, parfois inventés. Il ne faut voir dans cette entreprise aucune intention malveillante à leur égard, mais plutôt la tentative de description d’une époque que ces gens ont voulu marquer à tout prix. » C’est comme cela que l’on croisera par exemple, lors des dîners donnés par Greta Violante dans un somptueux hôtel particulier du boulevard Raspail, Jean d’Ormesson, Jean-Marie Messier, John Galliano, Jacques Attali… Et puis, c’est vrai que Le Gall n’est pas malveillant. C’est pire : il est cruel.
Les Lois de l’Apogée est un roman sur la falsification généralisée. Jean Le Gall s’en fait le greffier, sur un ton ironique, presque joyeux, de cette joie qui masque le désespoir car il est plus poli d’être de bonne humeur. Les cassettes enregistrées de Jérôme Vatrigan, les échanges épistolaires avec son frère qui rythment le récit consignent méthodiquement la présence totalitaire du mensonge, du faux, de l’apparence. Une terrasse au Flore où l’on célèbre les mérites du dernier roman de Patrice Geignard fabriqué sur mesure pour plaire aux femmes, une sortie du Conseil des ministres avec un Hollande qui demande d’accélérer des réformes qui n’existent pas, l’enquête d’un détective privé allemand qui aime Chateaubriand, tout cela ne fait que révéler un état général de décomposition avancée.
La littérature pourrait tout sauver, encore une fois. Jérôme Vatrigan le sait, le détective privé le sait, mais ils ne peuvent pas grand-chose au bout du compte, soit par lassitude, soit par dégoût. Heureusement, Jean Le Gall n’est ni paresseux ni dégoûté, et Les Lois de l’apogée, roman total, en apporte la preuve définitive et éclatante.
Les Lois de l'Apogée de Jean Le Gall (Robert Laffont, 2016) 
paru dans Causeur magazine, octobre 2016

Retour dans le Gers

On sera à Lectoure jusqu'à lundi. 
Sinon le ciel est variable sur le (Paris) Berry (Story), et on a une pensée pour Frédéric Berthet et ADG qui se promènent entre les étangs, dans l'automne.
Vers La Châtre, hier, 16h
 

Argenton-sur Creuse

Il comprit alors que le narrateur s'était trompé. Le petit pan de mur jaune n'était pas à Delft mais à Argenton-sur-Creuse.

mercredi 19 octobre 2016

Primaires écolos


Primaires écolos: c'est vrai qu'on peut toujours, à l'époque des manifs factieuses de flics et des syndicalistes condamnés pour avoir refusé l'abattoir sans broncher, s'offrir le luxe de railler un mouvement qui a un vrai programme, qui a posé depuis quarante ans des questions essentielles avant tout le monde (non, pas l'immigration, désolé, allez voir chez les sarkolepénistes identitaires) et que tout le monde reprend à des degrés divers dans ses programmes tant il y a le feu à la maison.
C'est vrai qu'on peut rigoler avec le quinoa, les bobos, toussa. C'est tellement facile et confortable. Leur opposer le peuple, les ouvriers, etc, ce qui est en général une fausse opposition typiquement droitarde de bourgeois aigris pétomanes et malbaisants qui ne sont pas du peuple et qui n'ont aucune idée de ce qu'est une usine...
Pour ma part,  je n'ai pas un quart de seconde d'hésitation à préférer vivre dans le monde rêvé de Cécile Duflot (hélas sèchement battue) ou de la roubaisienne Karima Delli que dans celui d'Eric Zemmour voire de Finkielkraut, avec des consanguins assiégés dans la panique identitaire entretenue par le capitalisme. 
Et c'est un adhérent du pécéheffe à jour de ses cotises qui vous le dit. 
Je veux des fleurs, je veux Jefferson Airplaine, je veux de la Douceur (comme dirait Macha), bordel de merde!

Propos comme ça, 40

C'est quoi, tiens, au fait, la position des candidats à la primaire de la droite sur les huit de Goodyear? Et accessoirement du FN, qui aime tellement les ouvriers (au nord de la Loire seulement, au sud il préfère les cathos intégristes, les pieds-noirs "qui n'oublient pas" et les retraités racistes.)? Tu veux une différence gauche/droite, camarade? Il suffira de regarder qui estimera que la relaxe est la seule issue possible...

Vous êtes partisan de la décroissance? Votez Trump. En janvier, il descend le premier avion russe en Syrie ou il s'en fait descendre un.

La dernière ruse droitarde, d'ailleurs, ce serait Clinton la dangereuse néo-néo-cons (pourtant je croyais qu'ils aimaient ça les néo-réacs) et Trump un gentil isolationniste à l'écoute de l'Amérique profonde.

Communiqué du Modemos: Le Modemos, face à la Manif pour tous, tient à affirmer que sa tolérance révolutionnaire s'applique à toutes les perversions, y compris l'hétérosexualité catholique bocagère et pluripare. Il rappelle avec douceur, par ailleurs, sa propre ligne sur les questions sociétales, celle du mariage partouze et son slogan: " tous pour un et un par touze".  


Mon ressenti, c'est que le néo-français impacte gravement mon habituelle équanimité. Et c'est même pas la peine de revenir vers moi asap pour me faire un retour parce que maintenant, j'ouvre le feu sans sommation.

Les auteurs à la mode sur les panneaux publicitaires: tous plus ou moins des têtes de parents d'élèves de la PEEP en campagne de communication institutionnelle. Ce qu'ils sont, au bout du compte.

Modiano et Dylan en trois ans. Vous aurez beau dire, le Nobel, c'est tout de même un peu plus punk qu' un jury littéraire français. Bon mauvignier à tous, sinon...

Ces gens qui hurlent contre le Nobel à Bob Dylan et qui sont incapable de citer trois noms de poètes américains vivants.

Mister Pip, toujours mon compagnon de voyage à 300 km/h, vient de me dire des choses bien justes sur l'amour et révéler un cousinage inattendu avec Swann.

samedi 15 octobre 2016

Je ne crois pas, non


-Tu sors?
-Je ne crois pas, non.
-Tu te rends bien compte que tu passes à côté de la vie?
-Oui, oui. D'ailleurs, je suis effondré à un point inimaginable.

mardi 11 octobre 2016

Un antidote, un vrai.

Un antidote, un vrai au poison du post précédent. Un chant de colère, lyrique, obscène, sauvage, une poésie faite pour le théâtre, la rue, la barricade. C'est radical, pour le coup. C'est surtout un de ces quelques livres qui sont indispensables pour continuer à respirer par les temps qui viennent et les temps qui courent. 

Goooooooooood morning, Béziers

Nous demanderons donc l'aide de René Magritte pour légender cette affiche: "Ceci n'est pas du racisme."

lundi 10 octobre 2016

En pensant à Pip

En relisant, non, soyons honnêtes en lisant Les Grandes Espérances -j'ai dû avoir entre les mains vers 12 ans une version condensée genre bibliothèque verte-, ce qui me frappe, c'est l'incroyable capacité de Dickens à changer de ton, de registre, d'un chapitre l'autre, d'un paragraphe voire d'une phrase l'autre. 

Si c'est une forme d'ironie qui domine le plus souvent, ou d'humour puisqu'il paraît que c'est une spécialité anglaise, Dickens peut aussi jouer avec le grotesque, le pathétique, l'understatement, la terreur, le "gothique noir" à la manière d'Ann Radcliffe ou de Lewis. Il n'y a pas cette plasticité chez nos réalistes à nous, enfin il ne me semble pas, même chez Balzac pourtant virtuose en la matière mais qui ne joue pas à ça dans un même roman, à fortiori dans un même chapitre. (Ne parlons pas de Zola absolument dépourvu d'humour, lui, indigné permanent qui fait semblant d'être froid alors que Dickens, tout aussi indigné, refuse le "message" mais sera tout aussi actif comme citoyen dans la lutte contre l'horreur sociale du XIXème siècle et de sa révolution industrielle. 

Engels, contemporain de Dickens, dans La situation des classes laborieuses en Angleterre dont j'avais fait rééditer la partie "reportage" par les éditions Mille et Une Nuits en 2009. Même incroyable horreur devant l'indifférence totale à la misère noire, effrayante par une classe qui s'enrichit comme jamais. Péché originel du capitalisme moderne. Il en a eu honte un certain moment mais depuis trente ans son surmoi a complètement fondu. Il retrouve l'atroce candeur de ses débuts. Je suis riche parce que Dieu m'aime, la richesse est un signe d'élection, le pauvre est forcément, métaphysiquement coupable de quelque chose. C'est à ce prisme, traité dans un comique hyperbolique par Dickens, qu'il faut lire le changement radical (sauf Joe et Biddy) d'attitude de l'entourage de Pip à l'annonce de sa fortune soudaine

Force de Dickens: il fait parler un narrateur qui en racontant son enfance retrouve son regard d'enfance. Il ne me semble pas, mais il faudrait vérifier, qu'il y ait ce genre de démarche dans le roman français réaliste de la même époque où même, me semble-t-il, la première personne est assez rare, sauf encore une fois chez Balzac. Les grands Flaubert sont à la troisième personne, Stendhal (pas Beyle, évidemment) aussi. Hugo? A vérifier, mais il me semble que lui aussi.

Je reconnais le chef-d'oeuvre au fait qu'il me console en me faisant oublier le reste, y compris les obligations sociales. On pourrait croire que c'est le cas de tous les livres, et qu'on  les lit pour ça aussi. Le problème est qu'il y a finalement très peu de livres qui emportent et surtout qui emportent en laissant des traces, des retombées durables, des radiations comme après une explosion nucléaire. On peut être emporté, on peut oublier grâce à un excellent polar, par exemple, car les auteurs de genre savent s'y prendre. Mais une fois le livre refermé, l'effet s'arrête assez vite. Cela ne les empêchera pas d'être en moyenne, les auteurs de mauvais genres, très supérieurs aux trois quart des auteurs de blanche qui ont la prétention de, mais n'ont pas le métier pour. 

Tiens, d'ailleurs: Dickens a écrit du polar, notamment en collaboration avec Wilkie Collins.

Je reviens à cet art du mélange des tons chez Dickens. Bizarrement, je ne vois d'équivalent, y compris dans l'effet produit sur le lecteur, que dans le cinéma italien, la comédie italienne.

Le courage vulgaire de presser la détente

On tombe sur cette photo et nous reviennent les propos d'Alberto Lattuada, un peu trop vite considéré comme un cinéaste léger uniquement amateur de jeunes filles, à propos de Dolci inganni. On a déjà dû les citer dans FQG, il y a quelques années, mais enfin, les revoilà,  qui rendent à la jeune fille, outre son charme absolu, sa force éminemment politique:

"Dans un monde toujours plus victime de la cruauté et de la stupidité de l'utopie qui reproduit les massacres et les erreurs de l'histoire, les yeux aveugles et les oreilles sourdes, la beauté innocente des nymphettes est un tendre avertissement contre la mort. Il aurait fallu qu'une nymphette séduisît Adolf Hitler en résolvant cette impasse sexuelle avant que s'ouvrent les portes de l'apocalypse nazie. Lolitas, nymphettes, jeunes filles en fleurs, multipliez-vous avant qu'il ne soit trop tard, envahissez les Parlements, les salles de congrès, les laboratoires atomiques, les usines d'armement, offrez votre corps nu et innocent aux tireurs d'élite et voyons alors s'ils auront le courage vulgaire de presser la détente."

dimanche 9 octobre 2016

La rentrée littéraire, faites-la avec des classiques






La rentrée littéraire est ce phénomène étrange, typiquement français, qui consiste à faire sortir simultanément en quelques semaines, en quelques jours même, plusieurs centaines de livres à une période où tout le monde, à l'exception d'un petit milieu, a vraiment la tête à autre chose et n'a plus le temps de lire puisque les vacances sont terminées et que de toute manière on n’a plus d'argent, le moindre roman coûtant au minimum ses vingt euros. A part une petite trentaine de titres qui seront habilement propulsés par les éditeurs pour concourir aux grands prix de l'automne, les romans mort-nés vont assez vite connaître le pilon après un séjour d'une extrême brièveté chez les libraires qui n'en peuvent mais. Il n'est pas question ici de mettre en doute la qualité de la production contemporaine mais les conditions aberrantes dans lesquelles, précisément, elle est produite.
C'est peut-être, du coup, le moment où jamais de se replier sur des valeurs sûres. C'est qu'on aurait très vite tendance à les oublier, ces « livres consacrés par le temps » dont Voltaire recommandait la seule lecture. Nos classiques dorment dans les bibliothèques et on les néglige, persuadés de les connaître parce qu'ils nous seront passés quelques semaines entre les mains au collège ou au lycée. Cela avait déjà frappé Proust, qui fait dire à Swann dans La Recherche: "Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les Pensées de Pascal !" Comme il y a peu de chances que la presse prenne au mot le dandy amoureux d'Odette, il nous reste la solution du livre de poche. Invention somme toute récente qui date de l'après-guerre, le livre de poche pourra assurément, et pour une somme modique, vous assurer une rentrée littéraire féconde. 
On trouvera ainsi, par exemple, en ce mois de septembre, deux titres réédités avec un bon appareil critique, c'est à dire qui ne vient pas envahir le texte de l'auteur et ne sert pas de faire-valoir à un universitaire en mal de reconnaissance mais qui est là pour éclairer ce qui a besoin de l'être : La femme de trente ans de Balzac et La fortune des Rougon de Zola. Pour moins de quinze euros les deux, non seulement ils vous assureront des heures de lecture mais de surcroît, ils vous permettront de vous apercevoir que nombre d'écrivains d'aujourd'hui n'ont pas inventé grand chose, tant il est vrai qu'en matière de littérature, dieu merci, il n'y a pas de progrès et que le talent (ou le génie si on a de la chance) consiste à changer d'angle ou de dioptrie pour voir ce qui a toujours été là.
Balzac et Zola, en l’occurrence, ont été les premiers à considérer que le roman pouvait être un moyen de connaissance du monde et de la société, qu’il pouvait comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, la psychologie, nous donner à voir. Et avec quelque chose en plus, quelque chose d’irremplaçable, qui s’appelle l’incarnation puisque les personnages de romans, avec leur chair, leur sang, leurs passions, leur courage, leur mélancolie, leurs crimes rendent soudain très concret ce qui sans eux resteraient du domaine de l’abstraction. On a appelé cela le réalisme quand bien même il s’agit, parfois à l’insu des écrivains eux-mêmes, d’une entreprise visionnaire un peu folle. On se souviendra ainsi que Balzac et sa Comédie Humaine voulait « concurrencer l’état civil. » ou que Zola, avec les Rougon-Macquart prétendait à une « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. »
La femme de trente ans n’est pas le Balzac le plus connu mais il remplacera avantageusement pour le lecteur une thèse sur le mariage ou le féminisme. Balzac y explore la sexualité féminine dans sa part maudite. L’héroïne, Julie, ne peut être confondue avec Madame Bovary. Si le point de départ est le même, un mariage même pas forcé se révélant une catastrophe dans une société qui ne laisse pas de deuxième chance aux femmes, Julie, elle, va au bout d’une logique de la rupture. Son bel officier impérial se comporte dans l’alcôve comme un parfait soudard et ne la fait pas jouir,  alors elle multiplie les enfants adultérins et connaît une manière de plaisir trouble, masochiste à souffrir, à expier, à voir sa seule fille légitime tuer un demi-frère alors qu’elle est enfant et mourir plus tard d’épuisement entre ses bras, Balzac jouant dans ce roman avec tous les genres littéraires, du mélodrame aux histoires de piraterie. Il n’en reste pas moins que l’exploration de ce « contient noir » de la psyché féminine bien avant la psychanalyse surprend par son audace et aussi par des intuitions sur les liens consubstantiels entre Eros et Thanatos. Nous ne sommes pas seulement dans une prolongation de La Physiologie du mariage où Balzac analysait les contradictions entre l’amour, la maternité, le plaisir et les normes sociales mais dans un texte à la couleur sadienne qui fait de  l’amour un chien de l’enfer.
De Balzac, quand il entreprend ses Rougon-Macquart, Zola admire le projet de la Comédie Humaine comme roman total : « Il y a là toute une société, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. » On passe trop souvent sur le fait que les Rougon-Macquart sont une entreprise minutieusement construite, le succès de certains romans comme Germinal, Nana ou L’Assommoir ayant occulté l’architecture d’ensemble. C’est pour cela que la réédition de La Fortune des Rougon, le premier roman de la série est des plus opportunes. Il s’ouvre sur la description d’un ancien cimetière devenu un quartier louche de Plassans (l’Aix de l’enfance de Zola), avec parfois des ossements qui remontent à la surface. Quel meilleur symbole pour ouvrir une œuvre qui laissera toujours le passé, celui de l’hérédité familiale, jeter son ombre sur le destin des personnages ? C’est aussi le roman de la faute originelle d’une époque, celle du coup d’état du futur Napoléon III et de l’opposition désespérée des républicains, incarnée par les jeunes amoureux Sylvère et Miette qui se feront massacrer par les bonapartistes. Le roman qui se déroule sur quatre jours du 7 au 11 décembre, joue sur plusieurs points de vues et ménage de nombreux retours en arrière qui portent en germe les romans à venir des Rougon dans une construction qu’envieraient nombre d’auteurs de thrillers.
Et c’est qui frappe d’abord aujourd’hui à la lecture de la Fortune des Rougon comme de La Femme de trente ans, à nous quatrième ou cinquième génération de spectateurs de cinéma, un cinéma qui célèbre aujourd’hui de plus en plus souvent les noces entre l’esthétique des films « d’art et d’essai » et du mauvais genre : Balzac et Zola se révèlent des scénaristes de génie aussi audacieux que rigoureux et des metteurs en scène accomplis qui ne se trompent jamais parce qu’ils posent, toujours, la caméra là où il faut.


Jérôme Leroy

Causeur magazine, septembre 2016

Voilà lui dit-elle


Voilà lui dit elle
tu n'as plus rien à craindre
tu peux enfin te reposer
c'est paradoxal tu avoueras
les morts respirent mieux
que les vivants
tu n'as plus rien à craindre
tu peux enfin te reposer
on va se baigner
la plage est à nous
tu peux même pleurer un peu
ça fait parfois ça au début
la mort est un jet lag
sévère pour certains
au bout de quelques temps
il n'y paraîtra plus
et si tu préfères dormir
la mer sera toujours là
à ton réveil et moi aussi
Voilà lui dit-elle
tu n'as plus rien à craindre
tu peux enfin te reposer.

© jeromeleroy9/10/16




Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 70

"La journée du lendemain me regardait en face, plus fixement que je n'étais capable de la regarder." 
Dickens, Les Grandes Espérances.

jeudi 6 octobre 2016

L'enquête la plus difficile de sa carrière.

Il se préparait à l'enquête la plus difficile de sa carrière: qui avait tué le slow? 
Parce que finalement, le monde entier avait commencé à sérieusement dégénérer quand on avait retrouvé son cadavre au début des années 80, enterré dans l'arrière-cour du Macumba d'Aire-sur-la-Lys. Commencer par les appels à témoins. 
Joe Dassin, par exemple. 
Il avait manifestement compris dès 79 que le slow avait reçu des menaces, des menaces sérieuses.


Gradignan 2016

On sera au Salon du Livre de Poche dès vendredi soir, à Gradignan. Le programme est ici.

lundi 3 octobre 2016

Noter les jours...

Ecrire un journal intime uniquement composé des vers qui vous reviennent au cours d'une journée, même fautifs. 
Noter les jours sans, noter même s'il s'agit d'un fragment, d'un débris.
Aujourd'hui, 3 octobre 2016,  par exemple:
"...pâle Vasco"
"L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé"
"La belle fille effarée et rieuse" (en fait "La belle fille heureuse, effarée et sauvage/Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers".)
Noter aussi les fautes, donc, étudier la déformation, le décalage...
Se demander pourquoi: mémoire défaillante, obsession, désir d'un autre texte derrière le texte original
Réfléchir, en cas de fragments, pourquoi celui-là?
Cerner un rapport éventuel, une cohérence thématique entre ces réminiscences...

Mort du tirage papier


Mort du tirage papier


On ne peut
plus
déchirer
les photographies
en
petits
morceaux
alors
c'est encore
plus facile
pour elles
de vous
déchirer 
le coeur
et
de vous
faire confondre
une illusion d'optique et un chagrin d'amour.


© JeromeLeroy10/2016

Vive le Modemos


Ces lundi où de retour du beau festival de Pau, Un aller-retour dans le Noir, avec plein de chouette copains et de chouettes copines, tu as inventé un parti, le MODEMOS, un compromis dialectique entre le Modem et Podemos, et que tu l'expliques à François Bayrou qui a au moins le mérite de connaître la différence entre le roman policier et le roman noir. 
Le MODEMOS, c'est la révolution en Cyrillus et Weston, avec le mariage partouze, pour aller vite. Vous trouverez une photo du bureau politique, parfaitement paritaire, et une rencontre au sommet. MODEMOS, la révolution tranquillou pour demain. Ou après demain.
nota bene: au MODEMOS, on reconnait le président à vie à son pull sur les épaules.

Adios de Thomas Morales

Il n’est pas indifférent que Thomas Morales ait appelé son recueil de chroniques Adios. On se souviendra peut-être que c’était là le titre du plus beau et du plus autobiographique roman de Kléber Haedens, un des hussards oubliés d’aujourd’hui, ce qui est injuste car on lui doit aussi ce petit bijou bovaryste et mélancolique qu’est L’été finit sous les tilleuls ainsi qu’une Histoire de la littérature française qui remplacerait avantageusement les néo-manuels de littérature pour les lycéens.

C’est en effet un adieu, mais un adieu que l’on espère infini, que lance Thomas Morales à une époque, la nôtre, qui semble vouloir traquer jusque dans les moindres recoins de nos paysages et de nos corps, de nos rêves et de nos rencontres, de nos lectures et de nos étés trop courts, ce qui faisaient la douceur de vivre et l’élégance des temps disparus. Oh, ils ne sont pas si lointains, finalement, ces temps disparus. C’est une illusion d’optique qui nous fait croire qu’il y a mille ans que Roger Nimier s’est tué sur l’autoroute de l’Ouest ou que Nino Ferrer, tellement doué qu’il « aurait pu chanter le catalogue Manufrance » s’est suicidé. Nous avons là un des effets secondaires du « présent perpétuel » selon Debord. Nous serions les otages, souvent consentants, d’un aujourd’hui permanent rythmé par les alertes infos sur nos smartphones qui mettent sur le même plan le martyre d’Alep et le divorce de Brad Pitt et d’Angelina Jolie.

Pour parer à ce grand décervelage, Thomas Morales a mis au point une machine à remonter le temps d’une grande précision mais d’une autonomie limitée. Les décennies qu’il explore à travers la littérature et le cinéma toujours, la télé et le sport parfois,  l’automobile souvent, vont des années 50 aux années 80. Le plus souvent en France, mais on passe parfois en Italie, à la recherche du sourire de Monica Vitti que l’on apercevra peut-être dans une station Agip sur l’autostrade.

On voit par où l’on pourrait attaquer notre homme : mélancolique et cocardier, hypocondriaque et d’un provincialisme insupportable à l’époque de la mondialisation heureuse. Seulement voilà, pour lui, parler de Pierre Mondy ou de Jacques Perret,  de Pigalle en 55 ou de l’insoutenable beauté du trio Delon-Ronet-Schneider dans La Piscine, des Tricheurs de Marcel Carné en 58 ou de La Mandarine de Christine de Rivoyre,  des Internationaux de France à l’époque  de Patrice Dominguez et Ilie Nastase ou de la petite culotte de Marthe Keller dans Le diable par la queue, tout cela ne se limite pas à un obituaire ronchon. Adios est plutôt à lire comme le manuel d’une nostalgie, la plus douloureuse des nostalgies, celle des époques que l’on n’a pas connues, celle de la patrie antérieure de Baudelaire. Les vastes portiques de Thomas Morales sont des portes ouvertes sur les couloirs du temps et cette nostalgie est d’abord un moyen de connaissance ou une façon de s’orienter : le sextant du marin égaré, le tamis de l’archéologue au cœur sensible, le havresac de l’explorateur amoureux.

Thomas Morales ne pleure pas sur l’air du « C’était mieux avant ». Il revient de ses voyages où il a croisé le commissaire Joss Beaumont de Lautner et l’écrivain René Fallet dans un hallier du Bourbonnais avec une forme de joie étrange qui est celle du temps retrouvé. C’est qu’il en a des madeleines à sa disposition, notre quadragénaire élégant comme seuls peuvent l’être les exilés de l’intérieur : une page déchirée de Pilote, un quarante cinq tours avec quatre titres de Françoise Hardy,  les lunettes noires de Blondin sur le Tour de France, un Blondin dont « la prose est plus stimulante qu’une prise d’EPO », le cabriolet Porsche 356 B de Janis Joplin, la campagne berrichonne et l’iode de la Côte Normande.

On parle beaucoup d’identité française, par les temps qui courent. Morales en trace les contours sentimentaux qui sont les seuls qui vaillent. Et le jour où l’on nous demandera si nous sommes français, nous tendrons Adios comme on tend un passeport.


Adios de Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux, 2016)

Paru sur Causeur.fr