lundi 26 décembre 2016

Emily St. John-Mandel: la fin du monde comme mélancolie


La fin du monde sera un divertissement tragique mais élégant. Enfin, on peut l’espérer à la lecture de Station Eleven, le roman poignant et étrangement apaisant de la jeune prodige des lettres canadiennes, Emily St. John Mandel. Oubliez tout ce que vous savez ou croyez savoir sur le traitement littéraire des romans post-apocalyptiques qui connaissent une vogue nouvelle, y compris dans la littérature générale, depuis le chef d’œuvre de Cormac Mc Carthy, La route.
Ce qui intéresse notre auteur, dans Station Eleven, c’est d’abord d’entrecroiser des destins dans le temps et dans l’espace à travers une scène fondatrice qui se passe la nuit où l’apocalypse, ici un virus mutant de la grippe venu de Géorgie, met fin en quelques mois à la civilisation en exterminant les neuf dixièmes de l’humanité. Un comédien meurt d’une crise cardiaque lors d’une représentation du Roi Lear, à l’Elgin Theater de Toronto. Un jeune homme qui suit une formation de secouriste intervient mais il est déjà trop tard. Parmi les témoins et les personnes que l’on prévient très vite, une gamine qui jouait le rôle d’une des filles du Roi Lear, l’ex-femme de l’acteur qui attendait dans les coulisses, l’homme d’affaires et ami du comédien.
On les retrouvera tous, vingt ans après, dans des lieux différents où ils ne se croiseront pas forcément mais trouveront des signes et des correspondances troublantes, à travers un va et vient entre un présent où rôde le désespoir et un passé qu’il n’est même pas besoin de mythifier pour savoir que c’était le bon temps.
Le lecteur pourra suivre ainsi les tribulations d’une troupe de théâtre, la Symphonie Itinérante, qui joue du Shakespeare ou du Mozart pour les rares communautés survivantes de la région des Grands Lacs avec des comédiens et des musiciens qui savent aussi bien lire une partition que  manier un couteau et où est inscrit, sur la voiture de tête du convoi, un ancien pick-up tiré par des chevaux, une devise qui résume la philosophie du roman, « Survivre ne suffit pas »,  une devise courageuse et digne qui est pourtant simplement empruntée à …un épisode de Star Trek.
On visitera aussi un aéroport d’importance secondaire où des dizaines de longs courriers ont atterri en catastrophe des années plus tôt et où la vie a continué, vaille que vaille, un aéroport où un nostalgique a patiemment élaboré un Musée de la Civilisation. Les enfants d’après la fin du monde peuvent y contempler des smartphones et des chaussures à talons aiguilles mais aussi les planches d’une mystérieuse et somptueuse bande dessinée de science-fiction, tirée seulement à quelques exemplaires et qui est l’œuvre prophétique de l’ex-femme de l’acteur foudroyé.
Emily St. John Mandel, et c’est ce qui rend Station Eleven si envoûtant, ne fait que suggérer la catastrophe par des détails violents, réalistes mais qui ne servent au bout du compte que de toile de fond à une mélancolie bien particulière, suscitant à l’occasion chez ses personnages qui nous ressemblent, des inventaires ayant tout du poème en prose : « Il savait, et depuis longtemps déjà, que les changements intervenus dans le monde étaient irréversibles, mais cette prise de conscience n’en jetait pas moins une lumière plus crue sur ses souvenirs. La dernière fois que j’ai mangé un cornet de glace dans un parc ensoleillé. La dernière fois que j’ai dansé dans une boite de nuit. La dernière fois que j’ai vu un bus circuler. La dernière fois que je suis monté dans un avion qui n’avait pas été converti en habitation, un avion qui décollait vraiment. La dernière fois que j’ai mangé une orange. »
Oui, Station Eleven est d’abord cela : un grand roman sur cette mélancolie bien particulière qu’il y aurait à faire partie des derniers représentants de cette admirable et étrange espèce qu’on appelait l’humanité. Et en explorant ce sentiment, en en détaillant tous les aspects, les mécanismes, les couleurs, Emily St. John Mandel se révèle la psychologue sensible de nos désastres futurs, un rôle que seul peut tenir un écrivain de haute-volée, ce qu’elle est manifestement.


Jérôme Leroy

Station Eleven d’Emily St John-Mandel (Rivages, 2016)