jeudi 22 décembre 2016

Atlantide's memories

Je suis allé acheter des pavés de rumsteack, de la vraie viande normande, chez Thierry, le boucher. J'allais à l école Clémenceau avec lui. Cela fait donc quarante-cinq ans qu'on se connait même si on se voit seulement  trois ou quatre fois dans l'année quand je reviens à Darnétal, chez ma mère. 
Il a repris la boucherie de son père il y a bien un quart de siècle, maintenant. On a juste le temps de se sourire et de se voir vieillir. Mais je sais que, comme moi,  il a en face de lui le petit garçon avec lequel il se pouillait pendant des heures à la sortie du catéchisme sur le boulodrome devant l'église de Carville. Elle est maintenant en ruine, avec un arbre qui crève la nef. 
Thierry était plus lourd, j'étais plus teigneux. Après, essouflés, on mangeait des carambars sur le banc, au soleil. Le curé n'était pas content parce qu'on avait des bleus partout et des fringues déchirées. Il avait un genre de regard désolé qui signifiait: "C'est bien la peine que je vous cause amour de Dieu..."  et il disait:  "Je vous attends pour servir la messe dimanche. Celle de 9h."
On continuait à discuter avec Thierry, en regardant nos vélos couchés
-Mon père dit que ton père est communiste et que c'est pour ça que c'est pas son médecin.
-Mon père dit que la bidoche du tien est trop chère et que c'est un escroc.
-Pourquoi vous la prenez alors?
-Parce qu'on est moins cons.
Nouvelle peignée, nouveau gnons. En même temps, c'est Thierry qui m'a dit, et c'était la.première fois de ma vie, que je serai écrivain quand je lui ai lu un poème que j'avais écrit pour Thérésa Varelas, la Portugaise arrivée à la rentrée 74.
Je ne sais pas ce qu est devenue Thérésa Varelas ni le curé. 

Mais je suis toujours content de savoir Thierry dans sa boucherie. Il est la preuve que tout cela n'était pas un rêve, cette lumière du soir sur Darnétal à l'automne 72, devant l'église de Carville, avec mon copain. 
J'ai encore le goût du carambar et la sensation de la pommette gonflée, j'entends encore le bruit d une mobylette qui remonte la rue de Longpaon... 
(Excusez les fautes du copiste, il a écrit sur un écran de  téléphone et il a les yeux qui le piquent un peu.)