vendredi 21 octobre 2016

Les Lois de l'Apogée de Jean Le Gall, roman total

Vous souvenez-vous du prix Goncourt en 1988 ? Non ? Ne vous inquiétez pas, le lauréat non plus. Il s’appelle Jérôme Vatrigan, et le 6 février 2014, alors qu’il se confie à un enregistreur japonais des années 1980 marchant avec des cassettes TDK qui font un bruit oublié de l’homme d’aujourd’hui, il est uniquement occupé à raconter sa chute, une chute qu’il a sans doute obscurément souhaitée toute sa vie, un peu comme les personnages des romans hussards qu’il a beaucoup aimés. Lui vous dirait qu’il est « anarchiste de droite », ou peut-être qu’il ne vous dirait plus rien. À 50 ans, réfugié en plein hiver dans un petit hôtel du Cap-Ferret, il n’est plus un personnage de Nimier ou de Déon mais plutôt de Simenon. Il n’est pas certain qu’il ait aimé Simenon, Jérôme Vatrigan. Lui, son affaire, c’était plutôt Proust. Au point, une fois devenu éditeur, d’avoir retrouvé miraculeusement, un peu trop miraculeusement, un inédit de l’auteur de la Recherche, Les Après-midi d’Auteuil.
Vous souvenez-vous de Greta Violante ? Vous devriez, elle était la directrice générale d’un des fleurons de l’économie française, le groupe Panaud. Celui qui se demande s’il n’a pas fait une erreur en assurant l’ascension fulgurante de Greta Violante, c’est Arnaud Panaud. D’abord parce qu’il a laissé à cette « femme de l’année 2008 » la direction de son groupe qui n’était à l’origine qu’une scierie auvergnate, ensuite parce qu’elle lui a fait perdre quelques centaines de millions d’euros dans le rachat d’une entreprise américaine. Maintenant, la voilà accusée d’un meurtre qui remonte à trente-sept ans, celui d’un jeune touriste allemand sur une plage des Landes. Elle ne pouvait pas faire les choses comme tout le monde, Greta Violante ? Être arrêtée comme tant de personnalités du monde des affaires par la brigade financière et non par la PJ ?
Vous souvenez vous d’Antoine Vatrigan ? Mais si, enfin ! L’éphémère ministre du Budget dans le premier gouvernement Hollande. Un type avec une belle gueule de rugbyman et des principes. Il est l’aîné de Jérôme Vatrigan, il a toujours un peu moqué avec condescendance la manie littéraire de son frère. Lui croit aux choses solides. C’est drôle parce que son métier, la chirurgie esthétique où il a fait tranquillement fortune, consiste plutôt à maquiller les apparences. Greta Violante, qui est par ailleurs la compagne de Jérôme, a eu les seins remontés par Antoine et, ce qui va être très gênant dans la suite de l’histoire, il lui a effacé une vilaine cicatrice sur le ventre. La politique l’a aussi intéressé. Il est socialiste, on lui a décroché une circonscription dans le Sud-Ouest. Cela ne l’a pas empêché de continuer les affaires, cliniques américaines, consulting pour les labos, alors qu’il était conseiller au ministère de la Santé, ce qui n’est pas bien on en conviendra. Mais bon, tout le monde fait ça, non ? Évidemment, le coup des comptes en Suisse, ça passe beaucoup moins bien quand on est ministre. Du coup, Antoine Vatrigan est retourné aux USA refaire des peelings laser, loin du scandale.
Si vous voulez en savoir un peu plus sur le quart de siècle qui a vu la grandeur et la décadence de ces trois figures célèbres, vous pourrez lire l’article de Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider dans Le Monde. Il a pour titre « Les Lois de l’apogée », comme le roman de Jean Le Gall, et il est reproduit in extenso à la fin du roman. C’est que l’auteur, parmi ses nombreuses qualités, a celle d’être un pasticheur hors pair des propos tenus par les écrivains, les politiques et les journalistes à la mode.
Les Lois de l’apogée nous plonge, de manière balzacienne, dans une société, la nôtre, qui mélange le vrai et le faux avec beaucoup de faux et peu de vrai. Cela fait un cocktail aussi amer que les whiskies sour dont abuse Jérôme Vatrigan, l’écrivain d’un seul roman, devenu éditeur sincèrement épris de littérature : il sera le premier éditeur de Houellebecq qui le quittera le succès venu. On aurait tort, néanmoins, de réduire Les Lois de l’apogée à un roman à clés. Dans un avertissement au lecteur, qui ressemble à ceux des romans du dix-huitème siècle, Jean Le Gall écrit : « Au cours de l’histoire qui suit, des personnes ayant réellement existé se mêlent à des personnages de fiction. Les propos qui leur sont prêtés sont parfois authentiques, parfois inventés. Il ne faut voir dans cette entreprise aucune intention malveillante à leur égard, mais plutôt la tentative de description d’une époque que ces gens ont voulu marquer à tout prix. » C’est comme cela que l’on croisera par exemple, lors des dîners donnés par Greta Violante dans un somptueux hôtel particulier du boulevard Raspail, Jean d’Ormesson, Jean-Marie Messier, John Galliano, Jacques Attali… Et puis, c’est vrai que Le Gall n’est pas malveillant. C’est pire : il est cruel.
Les Lois de l’Apogée est un roman sur la falsification généralisée. Jean Le Gall s’en fait le greffier, sur un ton ironique, presque joyeux, de cette joie qui masque le désespoir car il est plus poli d’être de bonne humeur. Les cassettes enregistrées de Jérôme Vatrigan, les échanges épistolaires avec son frère qui rythment le récit consignent méthodiquement la présence totalitaire du mensonge, du faux, de l’apparence. Une terrasse au Flore où l’on célèbre les mérites du dernier roman de Patrice Geignard fabriqué sur mesure pour plaire aux femmes, une sortie du Conseil des ministres avec un Hollande qui demande d’accélérer des réformes qui n’existent pas, l’enquête d’un détective privé allemand qui aime Chateaubriand, tout cela ne fait que révéler un état général de décomposition avancée.
La littérature pourrait tout sauver, encore une fois. Jérôme Vatrigan le sait, le détective privé le sait, mais ils ne peuvent pas grand-chose au bout du compte, soit par lassitude, soit par dégoût. Heureusement, Jean Le Gall n’est ni paresseux ni dégoûté, et Les Lois de l’apogée, roman total, en apporte la preuve définitive et éclatante.
Les Lois de l'Apogée de Jean Le Gall (Robert Laffont, 2016) 
paru dans Causeur magazine, octobre 2016

1 commentaire:

ouverture du feu en position défavorable