lundi 10 octobre 2016

En pensant à Pip

En relisant, non, soyons honnêtes en lisant Les Grandes Espérances -j'ai dû avoir entre les mains vers 12 ans une version condensée genre bibliothèque verte-, ce qui me frappe, c'est l'incroyable capacité de Dickens à changer de ton, de registre, d'un chapitre l'autre, d'un paragraphe voire d'une phrase l'autre. 

Si c'est une forme d'ironie qui domine le plus souvent, ou d'humour puisqu'il paraît que c'est une spécialité anglaise, Dickens peut aussi jouer avec le grotesque, le pathétique, l'understatement, la terreur, le "gothique noir" à la manière d'Ann Radcliffe ou de Lewis. Il n'y a pas cette plasticité chez nos réalistes à nous, enfin il ne me semble pas, même chez Balzac pourtant virtuose en la matière mais qui ne joue pas à ça dans un même roman, à fortiori dans un même chapitre. (Ne parlons pas de Zola absolument dépourvu d'humour, lui, indigné permanent qui fait semblant d'être froid alors que Dickens, tout aussi indigné, refuse le "message" mais sera tout aussi actif comme citoyen dans la lutte contre l'horreur sociale du XIXème siècle et de sa révolution industrielle. 

Engels, contemporain de Dickens, dans La situation des classes laborieuses en Angleterre dont j'avais fait rééditer la partie "reportage" par les éditions Mille et Une Nuits en 2009. Même incroyable horreur devant l'indifférence totale à la misère noire, effrayante par une classe qui s'enrichit comme jamais. Péché originel du capitalisme moderne. Il en a eu honte un certain moment mais depuis trente ans son surmoi a complètement fondu. Il retrouve l'atroce candeur de ses débuts. Je suis riche parce que Dieu m'aime, la richesse est un signe d'élection, le pauvre est forcément, métaphysiquement coupable de quelque chose. C'est à ce prisme, traité dans un comique hyperbolique par Dickens, qu'il faut lire le changement radical (sauf Joe et Biddy) d'attitude de l'entourage de Pip à l'annonce de sa fortune soudaine

Force de Dickens: il fait parler un narrateur qui en racontant son enfance retrouve son regard d'enfance. Il ne me semble pas, mais il faudrait vérifier, qu'il y ait ce genre de démarche dans le roman français réaliste de la même époque où même, me semble-t-il, la première personne est assez rare, sauf encore une fois chez Balzac. Les grands Flaubert sont à la troisième personne, Stendhal (pas Beyle, évidemment) aussi. Hugo? A vérifier, mais il me semble que lui aussi.

Je reconnais le chef-d'oeuvre au fait qu'il me console en me faisant oublier le reste, y compris les obligations sociales. On pourrait croire que c'est le cas de tous les livres, et qu'on  les lit pour ça aussi. Le problème est qu'il y a finalement très peu de livres qui emportent et surtout qui emportent en laissant des traces, des retombées durables, des radiations comme après une explosion nucléaire. On peut être emporté, on peut oublier grâce à un excellent polar, par exemple, car les auteurs de genre savent s'y prendre. Mais une fois le livre refermé, l'effet s'arrête assez vite. Cela ne les empêchera pas d'être en moyenne, les auteurs de mauvais genres, très supérieurs aux trois quart des auteurs de blanche qui ont la prétention de, mais n'ont pas le métier pour. 

Tiens, d'ailleurs: Dickens a écrit du polar, notamment en collaboration avec Wilkie Collins.

Je reviens à cet art du mélange des tons chez Dickens. Bizarrement, je ne vois d'équivalent, y compris dans l'effet produit sur le lecteur, que dans le cinéma italien, la comédie italienne.