vendredi 2 septembre 2016

Pour ce qu'elle est


Comme chez Baudoin de Bodinat (il faut décidément lire son indispensable et poignante Vie sur Terre à L'Encyclopédie des nuisances), une grande ville au petit matin apparait parfois, soudain, pour ce qu'elle est: un défilé de visages fatigués ou angoissés;  des corps qui obéissent sans barguigner à des stimuli sonores et visuels, voix dans les hauts-parleurs, publicités, écrans, qui se multiplient à l'infini;  des pauvres qui mendient près d'un magasin de luxe; des psychotiques qui remuent la tête avec ou sans écouteurs;  des marteaux piqueurs; un ciel de fin d'été qui est peut-être beau mais qu'on ne sait plus voir;  des voies rapides devenues lentes à cause des encombrements; des flics surarmés...
Alors on hésite entre le sanglot, la fuite ou la révolte. On voudrait demander pardon d'avoir laissé les choses en arriver là mais on ne sait pas à qui: tout le monde a l'air de trouver ça normal. Aux enfants, peut-être... Ce n' est même pas certain et c'est ça le plus triste. On pense, presque honteusement, à une colline du Gers, une plage du pays de Caux, un ciel des Cyclades; honteusement, oui, car on n'a plus le courage d'aller les retrouver et on méritera le sort de K. à la fin du Procès. 
Nous non plus, on ne se débattra pas sous le couteau des bouchers, écrasé par cette honte-là, précisément.