dimanche 4 septembre 2016

Philippe Curval: L'europe après la pluie

En France, contrairement à ce qui se passe dans le monde anglo-saxon, la SF n’a jamais baigné dans l’optimisme prométhéen de pères fondateurs tels que van Vogt ou Asimov. Au contraire, la technologie a toujours été considérée avec méfiance comme dans Ravage de Barjavel qui, en 1943, imaginait notre monde plongé dans une immense catastrophe après la disparition de l’électricité. Dans les années 1960 et 1970, la SF française se distingue même par une véritable acuité politique qui transforme le genre, comme le néo-polar de Manchette à la même époque, en une littérature de critique sociale tirant avec insistance des sonnettes d’alarme sur des cauchemars possibles, voire probables. Que l’on songe à Jean-Pierre Andrevon par exemple, Michel Jeury ou encore Gérard Klein. Philippe Curval appartient à cette mouvance : on réédite aujourd’hui en un seul volume, sous le titre L’Europe après la pluie, trois romans – Cette chère humanité, Le dormeur s’éveillera-t-il ? et En souvenir du futur – qu’il consacra entre 1979 et 1983 à l’avenir de notre cher vieux continent.
C’est une très bonne idée de la part des éditions La Volte que de remettre à notre disposition, à plus de trente ans d’écart, cette vision éminemment prophétique, sous ce beau titre emprunté à une toile de Max Ernst. Il est vrai que Curval se sent, comme beaucoup d’auteurs de SF, l’héritier d’un surréalisme qui colore son écriture et fait de son récit dense et complexe un mauvais rêve auquel on est obligé de croire, envoûté par la multiplicité de détails saisissants ou amusants : armes neurologiques invisibles qui transforment le réel en kaléidoscope mental pour protéger nos frontières ou manie des élites de collectionner les objets les plus dérisoires du monde d’avant, quitte à dépenser des fortunes pour une conserve de petits pois particulièrement rare.
On pourra trouver un peu moins judicieuse l’initiative d’avoir confié la préface à Jean Quatremer qui tire le travail de Curval vers ses propres obsessions européistes. C’est oublier que Philippe Curval, à 86 ans, continue de se définir comme un libertaire, et que dans son « Marcom », il critique une société fermée, certes, mais surtout inégalitaire où certains peuvent vivre, penser, aimer, lire sept fois plus longtemps grâce à des cabines de « temps ralenti » qui équipent de luxueux logements hypersécurisés.
L’Europe du Marcom, selon Curval, au début d’un XXIe siècle qui n’a donc pas connu la chute du Mur ou la fin de l’URSS, est limitée à 13 États. Elle a chassé de son territoire tous les étrangers et vit repliée sur elle-même, économiquement et physiquement coupée du reste du monde. « Le fait était intervenu brutalement : toutes communications par voies aériennes, maritimes ou terrestres avaient été interrompues sans avertissement préalable ; un réseau de défense automatisé d’une sophistication extrême avait été mis en place ; le système en était si perfectionné qu’il n’y avait pas d’exemple connu d’un homme qui l’ait déjoué totalement. Le Marcom était, depuis vingt ans, un monde clos, secret, mystérieux : un grisé sur la carte de la Terre. » Autant dire la Corée du Nord mais version high-tech et avec un marché intérieur florissant…
Cela empêche, en principe, toute intrusion sur son sol, notamment celles des habitants de la ligue des « payvoides », les anciens pays en voie de développement. À l’intérieur de cet espace orwellien, tout et tout le monde est sous contrôle. Les enfants sont enlevés à leurs parents pour être élevés loin d’eux, les aléas météorologiques sont contrôlés, « une coupole invisible protégeait la station balnéaire de Royan des incertitudes du climat », la circulation a lieu sous terre dans de longs tunnels, de sorte que les villes ressemblent désormais à « d’étranges déserts urbains » où rôdent en bandes quelques marginaux sur « le réseau des autoroutes abandonnées, le dangereux domaine des parias, des fous et des révoltés de tous bords » et notamment des Nocturnes qui recherchent avant tout à communiquer comme avant, sans l’intermédiaire de machines.
On sera pour notre part davantage sensible à l’intuition de Curval qui décrit la vie européenne sous le signe d’un cyberautisme généralisé, assez visible aujourd’hui pour qui demande un renseignement à quelqu’un dans la rue et voit d’abord son interlocuteur retirer une oreillette avant de commencer une éventuelle conversation. Les habitants du Marcom, si proches en cela de l’UE, vivent de façon toujours plus solitaire. Leurs appartements aveugles sont le microcosme de tout le territoire européen, lui-même devenu hermétique.
Autre intuition de Curval, c’est la manière dont l’État, faute d’intervenir sur un plan collectif pour assurer la cohésion sociale, s’immisce dans l’intimité et impose des règles de vie toujours plus strictes où toutes les situations de l’existence sont réglées par des permis, jusqu’à l’hygiène corporelle contrôlée par la police ! Si au Marcom « l’inviolabilité des frontières était un dogme essentiel », l’État quant à lui pénètre d’autant plus violemment la vie individuelle qu’une technologie de pointe, sous couvert d’assurer le confort et la sécurité, en permet le contrôle. Des déplacements à la procréation, tout est soumis à autorisation préalable. Votre inconscient lui-même ne vous appartient plus et l’empreinte biologique de votre cerveau doit être vérifiable à tout moment.
Ceux qui contestent le système sont envoyés au Camp, une vaste zone-prison interne au Marcom. C’est, au sein de l’Europe, l’insertion géographique délibérée d’une région où en l’absence de la moindre règle, la liberté individuelle est absolue. Le chaos et la violence qui y règnent doivent convaincre les détenus du bien-fondé du système et les conduire à demander eux-mêmes leur réintégration. D’autres peuvent consulter des « oniromanciens » ou montreurs de rêves, seul groupe pseudo-religieux autorisé au Marcom, qui dans les cryptes des anciennes mosquées explorent l’inconscient pour permettre de visualiser les rêves comme au cinéma, et ce dans une société qui a calibré et colonisé l’imaginaire lui-même.
Dans la grande tradition du roman d’aventures mâtiné de conte philosophique, des personnages vont tenter de passer les frontières, toutes les frontières. Tout le mérite de Curval, dans L’Europe après la pluie, est de montrer qu’il n’est pas de sauveur suprême. Même l’écologie, dont les auteurs de SF de cette époque furent les pionniers, est montrée comme une dictature impitoyable où l’énergie solaire provoque des ravages qui valent bien ceux du nucléaire. Dystopie poétique et désespérée, voilà un grand livre miroir pour les Européens d’aujourd’hui. Le reflet qu’ils y apercevront n’est peut-être pas aussi déformé qu’ils pourraient le penser.

L’Europe après la pluie, Philippe Curval, La Volte, 2016.
paru dans Causeur Juillet-Aout 2016

3 commentaires:

  1. Magnifique condensé serré, comme un coeur.
    N

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  2. Marx-Bakounine, un seul combat !6 septembre 2016 à 13:10

    « Autre intuition de Curval, c’est la manière dont l’État, faute d’intervenir sur un plan collectif pour assurer la cohésion sociale, s’immisce dans l’intimité et impose des règles de vie toujours plus strictes où toutes les situations de l’existence sont réglées par des permis, jusqu’à l’hygiène corporelle contrôlée par la police ! »
    Il y a dans cette phrase une incohérence car historiquement c'est bien parce que l'Etat intervient « sur un plan collectif pour assurer la cohésion sociale » qu'il « s’immisce dans l’intimité et impose des règles de vie toujours plus strictes ». L'Etat ne peut faire l'un sans faire l'autre, il n'y a là aucune opposition. Sa démarche est cohérente avec son existence même. C'est pour cela que la révolution future abolira l'Etat ou ne sera pas.

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  3. gris sur gris c'est pas lisible, faudrait augmenter le contraste

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ouverture du feu en position défavorable