mardi 17 mai 2016

Chuck Palhaniuk a osé le clito.



Si vous voulez devenir maître du monde, ou le détruire, ce qui revient sensiblement au même, vous avez plusieurs solutions : vous pouvez déclencher le feu nucléaire, répandre un virus mortel, provoquer un krach boursier ou contrôler l’orgasme féminin dont la puissance ravageuse vaut bien les trois catastrophes précitées. C’est le cœur d’Orgasme, le dernier roman de Chuck Palahniuk qui est un écrivain aussi doué que déviant, maîtrisant parfaitement les codes du thriller, de la SF, de l’épouvante, du gore, de la satire sociologique pour évidemment les détourner, les subvertir et laisser le lecteur ou la lectrice avec  un sentiment double, celui d’avoir ri à des choses très malsaines et de s’être laissé prendre au réalisme d’une fiction pourtant éminemment délirante. Pour ceux à qui le nom de Palahniuk ne dirait rien, rappelons qu’il est l’auteur de Fight Club qui donna un excellent film, un des premiers qui ait conjugué schizophrénie, complot, revendication virile et volonté de détruire totalement le capitalisme.

Dans Orgasme, la scène inaugurale est à elle seule un résumé de la « manière Palahniuk » : une jeune femme  se fait agresser par un témoin dans un tribunal où il n’y a plus que des hommes sans que personne ne réagisse.  On n’est pas loin  de Kafka, pour tout dire, avec cette impression angoissante d’être dans notre monde mais de ne plus comprendre soudain les lois qui le font fonctionner. La jeune femme en question s’appelle Penny Harrigan et Orgasme est son histoire.
Quelques mois avant la scène du tribunal, cette fille « quelconque » (comme elle se définit elle-même)  venue du Nebraska pour réussir à New-York, se retrouve stagiaire à tout faire (pléonasme) dans un grand cabinet d’avocats. C’est là qu’elle rencontre le client le plus prestigieux de sa boîte, un homme plus puissant que le plus puissant des chefs d’Etat, Linus Mawxell, trentenaire lisse comme un milliardaire new age, qui a fait fortune dans les médias et les hautes technologies. Lui qui est surnommé dans la jet-set Orgasmus Maxwell puisqu’il a su mettre dans son lit l’actuelle présidente des Etats-Unis, la (nouvelle) reine d’Angleterre et même une actrice française (ce qui est encore plus difficile), le voilà qui invite une Penny Harrigan merveilleusement  timide, voire un peu gourde pour un dîner dans un restaurant où il faut réserver dix ans à l’avance.

Le conte de fées ne durera pas quand Penny comprendra ce qui se passe vraiment. Parce que faire l’amour avec Linus Maxwell, c’est avant tout devenir un rat de laboratoire. Il teste sur vous des sex-toys et autres aphrodisiaques d’une puissance hallucinante et il note tout, minutieusement, sur un petit carnet tout en vous gardant sous surveillance médicale constante. En fait, Maxwell veut lancer une gamme de produits, Beautiful you, qui vont réduire les femmes à de pures machines désirantes, pouvant très bien se passer des hommes, mais pas de consommer tout et n’importe quoi, surtout les produits Linus Maxwell évidemment. Et Penny, comme nous le montre Palahniuk avec son ironie inimitable, a assez vite une vision très claire de l’avenir : « Soudain elle imagina un milliard de femmes négligées ou célibataires en train se masturber, résignées, seules. Dans des appartements minables, au fond des fermes délabrées. Ne faisant plus l’effort de rencontrer des hommes. Vivant et mourant sans autres âmes sœurs que leurs gadgets Beautiful You. Ces femmes, au lieu de devenir soit des putains, soit des madones, deviendraient des célibataires passant leur temps à se tripoter. Cela ne correspondait pas à l’idée que Penny se faisait du progrès social. »
Et d’entamer, alors, une lutte à mort contre Linus qui passera par quelques péripéties aussi diverses que le suicide en direct de la présidente des USA à New-York, une masturbation mortelle aux Oscars sous les caméras du monde entier ou la grotte himalayenne d’une ermite pluricentenaire à qui  Linus a volé ses secrets. Bref, on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, surtout que chez les hommes devenus inutiles et obsolètes, la colère monte…

Comme Palahniuk se situe quelque part entre le Villiers de l’Isle Adam se moquant des savants positivistes qui voulaient procéder à l’analyse chimique du dernier soupir et le Manara du Déclic, Orgasme devient un roman ambigu, peut-être très moral au fond puisqu’il montre que le meilleur moyen d’en finir avec l’humanité, c’est de mêler le sexe et la consommation, c’est de faire du sexe la condition de la consommation et vice versa. Derrière Linus Maxwell, qui a quelque chose de ces grands génies du mal que l’on trouvait dans les romans populaires de Gustave Le Rouge ou Ponson du Terrail, c’est toute une volonté de chosifier le vivant, de le réduire en équations rentables qui est  exposée ici, à nu évidemment. Et ce, par un Palahniuk sûrement plus inquiet qu’il ne veut bien le montrer derrière sa narration joyeusement cynique et maîtrisée de bout en bout.

Orgasme, Chuck Palahniuk, traduction de Clément Baude, Ed. Sonatine, 2016.
Paru chez Causeur.fr