samedi 16 avril 2016

Recherche réel, désespérément: Carrières de sable de Jérôme Baccelli.

C’est un roman bref, inquiétant et impitoyable que ces Carrières de sable de Jérôme Baccelli. Le titre est à prendre, manifestement, dans deux sens. Celui de ces lieux d’où sort le silicium indispensable à nos gris-gris technologiques et celui des curriculum vitae des cadres supérieurs ou dirigeants qui ne sont pas si solides qu’ils en ont l’air et qui peuvent se dissoudre à la première crise financière un peu forte, en laissant l’étrange amertume d’avoir servi aveuglément un système qui n’avait pas besoin d’eux pour, de toute manière, courir à sa perte.
On peut penser que l’auteur sait de quoi il parle : Jérôme Baccelli a, de son propre aveu, été consultant international en télécommunication, avant de rejoindre la Silicon Valley et participer « au succès et à a déconfiture de quelques start-up. » Ce qui ne gâche rien, en plus, c’est qu’il sait raconter une histoire avec une distance qui manque de plus en plus singulièrement à Houellebecq depuis Soumission. Si le nom de Houellebecq nous vient ici un instant sous la plume, c’est qu’un coup d’œil hâtif sur Carrières de sable pourrait faire croire faussement à une parenté. Le narrateur est un juge d’instruction qui n’instruit plus grand-chose puisque la France semble sur le point d’être submergée par des hordes islamiques. On apprend ainsi que l’ennemi est déjà du côté de Sofia où il procède à des exécutions de masse dans les banlieues et qu’un attentat qui a fait plus de cent quarante morts a eu lieu au lycée Louis-le-Grand. Mais notre juge, assis à la terrasse du Nerval, son bistrot de prédilection, ne peut s’empêcher de se souvenir et de tenter de savoir quand et comment tout cela a vraiment commencé alors qu’il entend déjà des fusillades à proximité.
Sans doute est-ce avec l’affaire Francis Plan. Francis Plan était un de ces traders d’exception, de ces consultants financiers de haut niveau qui ont survécu à la crise de 2008 avec à la fois un certain soulagement, celui d’être encore dans la course, et une certaine rancœur, celle de n’avoir pas réussi à être millionnaire. Un jour, Francis Plan disparaît, purement et simplement. Il ne rentre pas chez lui mais comme il n’est pas non plus sorti de son bureau d’Anton Brothers dans une tour ultramoderne d’Aubervilliers, le mystère demeure entier comme on disait jadis dans la presse populaire.
Le plus troublant est que Plan, malgré tout, continue à travailler et à exister  dans le virtuel. Il envoie des mails, en reçoit, il continue à livrer des graphiques prévisionnels, des tableaux Excel et même à toucher des boni et à connaître des promotions. A l’inverse, aux Etats-Unis, l’équivalent d’un Francis Plan, Lorraine Delvaux, courtière dans le transport pétrolier, a vu son existence internétique entièrement gommée, son employeur n’avoir plus trace d’elle et lui dénier toute existence, alors qu’elle est pourtant toujours physiquement présente, avec son léger surpoids et ses angoisses, dans son beau condominium de Minneapolis.
Notre juge d’instruction et quelques-uns de ses collègues émettent des hypothèses pour Plan, Delvaux et d’autres du même genre qui connaissent de plus en plus des vaporisations identiques. Tous les deux exerçaient des métiers similaires, tous les deux n’avaient pas ou très peu de contacts réels avec leurs collègues, leurs hiérarchies ou même les aspects concrets, matériels de leurs diverses manipulations virtuelles. Tous les deux dînaient et dormaient dans les mêmes hôtels d’aéroports, d’un bout à l’autre de la planète. Une telle vie était-elle tenable ? Ces hyperconnectés n’étaient-ils pas la pointe ultime, la figure dernière de notre société devenue entièrement virtuelle ? Cela ne présageait-il pas une disparition pure et simple de notre civilisation et expliquait en même temps l’avancée à nos frontières et dans nos propres villes des barbares et des terroristes ? Ne seraient-ils pas passés, au bout du compte, ces monades mal pixélisées,  à cet ennemi monstrueux mais vivant encore d’une vie humaine comme les hommes d’avant ?
Carrières de sable peut ainsi se lire, derrière sa narration à la froideur hyperréaliste à la fois comme une satire documentée sur le monde de la finance, son opacité et sa fondamentale inutilité, mais aussi comme une fable métaphysique où « l’humanité est en train de se scinder entre le Tout et le Rien, entre les serviteurs de l’avenir, et les disciples de l’apocalypse. »
Reste à savoir qui tient le rôle de qui, entre l’homme qui panique parce ce qu’il a perdu son portable d’entreprise au point de cesser d’exister et celui qui égorge ses victimes en direct sur YouTube. Baccelli ne donne pas de réponse, il se contente d’apporter la mauvaise nouvelle, comme tous les vrais écrivains.

Carrières de sables, de Jérôme Baccelli, Ed. Le Nouvel Attila.

Paru sur Causeur.fr