lundi 21 mars 2016

Topor, à la hache.

Topor, grâce aux éditions Wombat. Son génie m'apparait à la fois de plus en plus noir et de plus en plus fraternel. L'occasion, aussi, de saluer le travail excellent d'une "petite" maison d'édition animée par Frédéric Brument
(paru sur Causeur.fr)
 
On ne remerciera jamais assez certains éditeurs, qu’on appelle « petits » par manque d’imagination, d’aller braconner dans les taillis de nos mémoires oublieuses et sur les chemins creux des littératures inconnues. Ainsi en va-t-il de Frédéric Brument et des éditions Wombat. Le choix de ce petit marsupial n’est pas un hasard. Il est recherché pour sa fourrure et, en bon animal dada qui semble sorti d’un bestiaire imaginaire, il a pour caractéristique de produire d’étranges déjections cubiques.
On ne s’étonnera donc pas de voir au catalogue de Wombat trois collections : « Les Insensés » qui regroupent de grands humoristes américains du siècle dernier comme Robert Benchley, Will Cupy, ou encore Jake Douglas dont le Manuel érotico-culinaire judéo-japonais est tout un programme,  « Iwarazu » où le lecteur trouvera des titres issus des mauvais genres nippons — pour qui veut se faire une idée de l’art consommé de la cruauté et de l’angoisse que l’on peut mettre dans le fantastique, on recommandera Hell de Yasutaka Tsutsui — et, pour finir, dans « Les iconoclastes » avec des BD et des strips de Gébé ou de Kamagurka qui rappelle l’esprit de Hara-Kiri et du Charlie historique.
Mais là où nous serons particulièrement reconnaissant envers cette maison, c’est d’entreprendre des rééditions systématiques de l’œuvre de Roland Topor, mort en 1997. Les plus anciens se souviennent sans doute du génie protéiforme au rire sarcastique  de celui qui fut à la fois dessinateur, cinéaste, chansonnier et, à notre humble avis, le créateur de l’émission pour enfants la plus subversive et la plus inventive qui n’ait jamais existé, Téléchat. On se jettera donc, en attendant la parution de son Théâtre complet aux mêmes éditions, sur Joko fête son anniversaire, un roman de 1969 qui avait eu en son temps le prix des Deux-Magots.
Topor romancier est hélas trop peu connu alors que Le Locataire chimérique, qui inspira son meilleur film à Roman Polanski ou encore Mémoires d’un vieux con sont des chefs d’œuvres d’humour kafkaïen, de paranoïa assumée et de noirceur inquiétante. Rire en éprouvant un malaise constant, voilà la situation impossible et donc délectable dans laquelle se retrouve le lecteur de Topor. Et Joko fête son anniversaire n’échappe pas à la règle.
Derrière ce titre qui pourrait être celui d’un livre pour enfant et une écriture qui parodie celle de Oui-Oui ou de Martine dans une fausse naïveté, Topor revisite la dialectique du maître et de l’esclave à la façon d’une bibliothèque rose vue par Sade à qui notre homme, avec son complice Henri Xhonneux,  a par ailleurs consacré un film, Marquis (1989) qui mêlait marionnettes, dessins animés et prises de vue réelle. A elles seules, les têtes de chapitre indiquent l’univers dans lequel évolue Jocko, « On va faire une petite fête », « On étouffe ici », « Il ne serre pas les mains », « Il tranche le sexe. ». Nous sommes comme chez Kafka, dans un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre, ni tout à fait un autre. Un monde où des humains comme Jocko sont transformés en taxis vivants par d’autres qui exigent d’êtres portés, un monde où il est accusé « de prendre du plaisir à voir pisser des femmes enceintes », où des congressistes sont menés par une certaine Wanda, directement sortie de La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, aimant être frappée pendant l’amour et qui « est tellement blanche que les traces de brutalité sur sa peau atténuent l’impression de nudité. »
Dans sa remarquable préface à Jocko fête son anniversaire, Pacôme Thiellement propose par exemple de lire aujourd’hui ce roman comme une fable sur les relations Nord-Sud ou encore sur la lutte inégale entre la Grèce et l’Allemagne après avoir précisé, non sans raison, que Topor est avant tout dans la peinture d’un archétype éternel, celui « de la saloperie humaine. »
Topor, pessimiste radical mais plein d’une verve « hénaurme » est décidément un contemporain indispensable puisqu’il nous apprend à rire, toujours et encore, dans l’horreur universelle de notre temps.