dimanche 6 mars 2016

En attendant le 9 mars et plus si affinités (exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 56)

"Il est des livres qu'on préfèrerait ne pas écrire. Mais la misère de ce temps est telle que je me sens obligée de ne pas continuer à me taire, surtout quand on cherche trop à nous convaincre de l'absence de toute révolte. Sur ce point comme sur les autres, il me répugnerait de croire sur parole une société qui n'en a aucune, jusqu' à trouver son mode d'expression privilégié dans la dénégation."

Annie Le Brun, Du trop de réalité, (Stock, 2000)

Voici un livre à relire, bien sûr, quinze ans après sa parution, alors qu'un mouvement social d'ampleur se prépare peut-être. Qu'il s'agira peut-être d'une vraie révolte, d'une vraie colère, de celle qui ne sera pas orientée par les dominants, relayés par leurs médias, vers l'immigré, le migrant, le musulman. 
Une colère devant nos vies déjà volées mais qui seront demain entièrement soumises aux convenances d'un capitalisme aux abois. Ce capitalisme financiarisé trouve son ultime sursis devant la baisse tendancielle du taux de profit grâce à la précarisation généralisée voire, à moyen terme, au retour pur et simple à l'esclavage pour le monde du travail dans les pays occidentaux, -sachant par ailleurs que cet esclavage n'a jamais vraiment cessé d'exister ailleurs, des ateliers clandestins bengladeshiens aux chaines de montages chinoises de smartphones, en passant par les mines de cobalt du Congo ou les plantations de café d'Amérique Latine. 
Pour ce faire, ce capitalisme a mis au point une "réalité" -le Spectacle pour Debord- réalité évidemment falsifiée mais qui se présente comme sans réplique - la fameuse Tina (there is no alternative), cette chienne de l'enfer thatchérien.
Déjà, on entend comme en 1995 ou 2005  les experts unanimes expliquer que c'est une bonne loi que la loi sur le travail,  que les gens ne l'ont pas comprise, que les gens ne sont pas assez intelligents pour la comprendre, qu'elle est en fait sociale, que c'est juste un problème de communication et d'ailleurs que la population qui ne le sait pas, est en fait d'accord avec cette loi puisque des sondages le disent. Et que ces sondages savent évidemment mieux ce que pensent les gens que les gens eux-mêmes. Par exemple, les gens ne savent pas qu'ils aiment Macron ni qu'ils sont d'accord pour que des apprentis travaillent dix heures par jour si l'entreprise en a besoin.
C'est la réalité, nous disent-ils.
Il faut donc leur répondre, comme Annie Le Brun:
"En attendant, qu'on ne me demande pas de reconnaître quoi que ce soit à un monde où je ne cherche plus que des traces de vies insoumises. D'autres, j'en suis sûre, ont encore cette passion. Quant à ceux qui ne l'ont pas comme à ceux dont ils se réclament, c'est par tous les moyens que je me propose de leur dire non, non, non, non, non, non, non."

8 commentaires:

  1. Il y a certainement des alternatives à la réalité insurpassable qui nous est proposée, mais elles sont bougrement exigeantes ; pour ma part, je ne crois pas que l'on puisse renverser le capitalisme, ni même le transformer... A la rigueur, vivre "à côté", dans des formes de vie communautaire autarciques et austères. Ce n'est alors pas une révolution qu'il faut faire, mais une véritable conversion !

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    1. Je suis foncièrement d'accord avec vous MSN, on ne peut ni le renverser ni le transformer car chassez le naturel il revient au galop, or il nous est consubstantiel depuis les usuriers juifs mais plus encore les banquiers italiens, véritables pères fondateurs du capitalisme moderne sous lequel nous vivons toujours, les Lombards, Gênois, Lucquois, Vénitiens ou Florentins... Mais on peut le réguler, l'encadrer, l'assagir comme un fleuve impétueux.
      Les communautés exigeantes dont vous parlez ont toujours existé, depuis ses premiers temps, mais peu seront appelés et très peu élus (vous aurez reconnu Roi 19 : 13-18 que je me suis permis d'adapter).

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  2. Je me souviens que Georges Perec disait : «Le Vaudou, c'est toujours Debord !»

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  3. Non, MSN, la citation exacte est "Le vaudou est toujours Debord" et ce n'est nullement de Perec : vieille blague de pro-situ déçu.

    Sinon, on peut rappeler que le titre du livre d'Annie Le Brun fait explicitement référence à l'Introduction au "Discours sur le peu de réalité"" de Breton.

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  4. Pardon George pour ma citation imprécise et mal attribuée...
    Néanmoins, vous ne m'oterez pas de l'idée que le Veau d'Or est toujours debout !

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    1. J'en suis entièrement d'accord, hélas ! et cette vénération qui n'a rien à voir avec les MST paraît même consubstantielle à l'espèce humaine…

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  5. "Le veau d'or est toujours de boue"

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  6. Des gars de Grenoble tentent de répondre à la fameuse, et toujours aussi brûlante question du "Que faire ?" sur le site de Pièce & Main d'Oeuvre :

    http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=816

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ouverture du feu en position défavorable