lundi 29 février 2016

Cronenberg écrivain

Paru dans Causeur Magazine, février 2016

À un moment, dans Consumés, le premier roman du cinéaste David Cronenberg, une femme vient chercher une amie à l’aéroport de Tokyo. Elles ne se sont pas vues depuis une éternité. À peine dans le taxi, elles ont une manière bien à elles de célébrer leurs retrouvailles : « Yukie prenait des photos de Naomi avec son iPhone, et Naomi lui rendait la pareille à l’aide du Nikon, dans des claquements. — Oh, comme c’est bon de te revoir, dit Yukie. » L’ironie légèrement désespérée, qui est peut-être l’impression dominante de ce roman par ailleurs délicieusement déviant, pervers et horrifique, est tout entière résumée ici.
Il est rigoureusement impossible pour les personnages de Cronenberg d’éprouver la réalité du monde, de l’autre, du sexe, de la maladie et même de la mort autrement que par le truchement de prothèses technologiques dont le Smartphone est sans doute la plus innocente. Consumés peut aussi se lire comme un inventaire des moyens les plus violents, les plus aberrants que des hommes et des femmes trouvent pour ne pas perdre entièrement pied dans un virtuel dont ils ne peuvent pourtant plus se passer alors qu’il les tue.
Ce ne sont pas de banals geeks ou des ados prolongés. Non, ce sont tous des malades, tout simplement. Et leur maladie, à des degrés plus ou moins avancés, est aussi la nôtre. Les consumés dont il est question dans le roman sont, que l’on nous pardonne ce néologisme, des cyberautistes. La machine leur sert de cordon ombilical, de tube digestif, d’appareil génital. Et ce qui intéresse Cronenberg, c’est la manière dont nous avons utilisé cette technologie pour façonner le monde et comment ce monde, en retour, se venge en nous transformant en interface où l’organique se mélange avec le mécanique.
Ceux qui connaissent les films de Cronenberg ne seront pas surpris. Dès Vidéodrome, il montrait comment un homme devenu accro à des cassettes VHS de snuff movies se transformait en magnétoscope vivant. Dans eXistenZ, une nouvelle génération de jeux se connectaient directement sur le système nerveux à l’aide d’une prise au bas de la colonne vertébrale ayant tout d’un petit vagin mutant. Sans oublier son adaptation du roman de J. G. Ballard avec Crash !, où l’accident d’automobile et les reconstructions du corps après les chocs deviennent la jouissance ultime de quelques amateurs très éclairés.
À ce titre, le roman de Cronenberg mériterait l’adjectif de ballardien, adjectif qui est devenu une entrée dans le très sérieux Collins English Dictionary, et qui qualifie « une ressemblance avec les conditions de vie décrites dans les romans et les nouvelles de J. G. Ballard, spécialement la modernité dystopique, les paysages de déréliction créés par l’homme lui-même ainsi que les effets psychologiques des récents développements technologiques sociaux et environnementaux ».
On retrouve tous les éléments de cette définition dans l’intrigue de Consumés, où un couple de jeunes journalistes photographes, pigistes pour des sites de grands journaux, sillonnent le monde à la recherche de sujets de plus en plus scabreux comme l’histoire du couple Arosteguy, célèbres intellectuels marxistes français. Elle a été retrouvée morte, mutilée. Certaines parties de son corps ont été cuites avant d’être dévorées et on soupçonne le mari, qui a disparu au Japon, d’être le coupable. L’enquête se déroule dans un nomadisme à la fois high-tech et crépusculaire, oppressant comme une toile hyperréaliste dont l’apparente froideur cacherait on ne sait quels grouillements suspects.
Et pourtant, Cronenberg a beau nous montrer des hommes faisant l’amour avec des mourantes, les effets d’une maladie vénérienne en théorie éradiquée depuis cinquante ans sur la petite culotte de l’héroïne ou encore nous renseigner de visu sur l’apotemnophilie qui est, comme chacun sait, le désir de se faire amputer de membres tout à fait sains parce qu’ils ne nous plaisent pas, il reste un moraliste.
Un moraliste paradoxal, comme Sade pouvait l’être, mais un moraliste tout de même qui fait poser à un de ses personnages la seule question qui vaille aujourd’hui : « À quel point la situation est-elle détraquée ? »

Consumés, de David Cronenberg (traduction par Clélia Laventure, Gallimard, 2016)

1 commentaire:

  1. Cronenberg et Ballard décrivent un monde malade, et ce monde l'est malade, même agonisant. Cela donne encore plus salement envie de foutre le camp à Vermilion Sands...

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