lundi 29 février 2016

Un quart d'heure d'intelligence pure.

1988. On l'avait vue en direct, à l'époque. Annie Le Brun comprend pleinement le désastre en cours, un désastre politique, esthétique, éthique. Ce que nous vivons chaque jour le confirme, et de plus en plus.
"Des gens aussi différents que Marguerite Duras, Tapie et Bonnefoy sont entrain de vous dire, chacun à leur manière, que le rêve est dépassé"
"Actuellement, on vit une époque où il y a une haine contre tout ce que représente la poésie"
"Où est la révolte devant l'immensité des désirs que chacun porte en lui et le peu qu'il y a vivre? La poésie c'est ce qui permet de conjurer ce malheur"
"On ne veut plus beaucoup du lyrisme, parce que le lyrisme c'est le corps."
"Il faut savoir qu'il existe des époques sans poésie."
Plus que jamais, le lien politique, symptomatique, qu'elle établit entre la disparition de la poésie et la disparition de l'utopie,  sa criminalisation, est comme on dit d'une singulière actualité.

En attendant le 9 mars: que leur vie et encore tout juste.

Si "choc des civilisations" il y a, c'est entre la loi sur le Travail et le monde qu'elle induit d'une part et, d'autre part, ce qu'est ou était la France et son Etat Providence: loin du socialisme réel encore, mais vivable. Il y a donc assez peu de risques à parier qu'on n'entendra pas les néoréacs, les néocons, les Ménard, les Zemmour qui nous expliquent chaque jour que l'apocalypse est pour hier matin, s'indigner cette fois sur des apprentis de 15 ans qu'on se propose, à l'occasion de faire travailler dix heures par jour. Sauf, peut-être, les entendra-t-on brailler sur d'éventuelles "violences syndicales". 
La "panique identitaire", l'"insécurité" qui font leur choux gras et ceux d'une certaine gauche qui ne se rend pas compte du piège,  ( "insécurité", mais jamais dans les rapports de production, vous remarquerez), tout ça, ce sont encore une fois des écrans de fumée, -définition donnée d'ailleurs de l'idéologie par Engels-,  pour masquer la lutte des classes, ou si vous préférez la question sociale, seule réalité tangible de notre temps. "Tant que t'as peur des muzz, et seulement d'eux, tu ne t'occuperas pas du patron.", voilà où l'on voudrait nous faire aller, et seulement là. La question de savoir si les sus-nommés néo-réacs ou néoconservateurs, sont des alliés objectifs ou des idiots utiles de l'asservissement en cours par le néo-capitalisme est, somme toute, secondaire.
Il faut juste garder à l'esprit que la seule vraie menace qui pèse sur le peuple, sa vie, ses moeurs, ses paysages, sa santé, son bonheur, ici et maintenant, ce n'est pas je ne sais quel Grand Remplacement de mes deux théorisé par un Renaud Camus qui est passé de Barthes à Maurras en un demi-siècle. C'est le retour au capitalisme pur et dur,  tel que le définissait Engels, toujours lui,  dans La situation des classes laborieuses en Angleterre (1844) que j'avais eu le plaisir de préfacer il y a quelques années pour la collection Mille et une Nuits: "Il en résulte aussi que la guerre sociale, la guerre de tous contre tous, est ici ouvertement déclarée. (...)Les gens ne se considèrent réciproquement que comme des sujets utilisables; chacun exploite autrui et le résultat c'est que le fort foule aux pieds le faible et que le petit nombre de forts, c'est-à-dire les capitalistes s'approprient tout, alors qu'il ne reste au grand nombre des faibles, aux pauvres, que leur vie et encore tout juste."
Alors le 9 mars, ne nous laissons pas avoir par la manoeuvre dilatoire de Valls qui recule de quinze jours l'examen par l'assemblée de son projet de loi: grève générale dans leur face!
Vite et fort.

Cronenberg écrivain

Paru dans Causeur Magazine, février 2016

À un moment, dans Consumés, le premier roman du cinéaste David Cronenberg, une femme vient chercher une amie à l’aéroport de Tokyo. Elles ne se sont pas vues depuis une éternité. À peine dans le taxi, elles ont une manière bien à elles de célébrer leurs retrouvailles : « Yukie prenait des photos de Naomi avec son iPhone, et Naomi lui rendait la pareille à l’aide du Nikon, dans des claquements. — Oh, comme c’est bon de te revoir, dit Yukie. » L’ironie légèrement désespérée, qui est peut-être l’impression dominante de ce roman par ailleurs délicieusement déviant, pervers et horrifique, est tout entière résumée ici.
Il est rigoureusement impossible pour les personnages de Cronenberg d’éprouver la réalité du monde, de l’autre, du sexe, de la maladie et même de la mort autrement que par le truchement de prothèses technologiques dont le Smartphone est sans doute la plus innocente. Consumés peut aussi se lire comme un inventaire des moyens les plus violents, les plus aberrants que des hommes et des femmes trouvent pour ne pas perdre entièrement pied dans un virtuel dont ils ne peuvent pourtant plus se passer alors qu’il les tue.
Ce ne sont pas de banals geeks ou des ados prolongés. Non, ce sont tous des malades, tout simplement. Et leur maladie, à des degrés plus ou moins avancés, est aussi la nôtre. Les consumés dont il est question dans le roman sont, que l’on nous pardonne ce néologisme, des cyberautistes. La machine leur sert de cordon ombilical, de tube digestif, d’appareil génital. Et ce qui intéresse Cronenberg, c’est la manière dont nous avons utilisé cette technologie pour façonner le monde et comment ce monde, en retour, se venge en nous transformant en interface où l’organique se mélange avec le mécanique.
Ceux qui connaissent les films de Cronenberg ne seront pas surpris. Dès Vidéodrome, il montrait comment un homme devenu accro à des cassettes VHS de snuff movies se transformait en magnétoscope vivant. Dans eXistenZ, une nouvelle génération de jeux se connectaient directement sur le système nerveux à l’aide d’une prise au bas de la colonne vertébrale ayant tout d’un petit vagin mutant. Sans oublier son adaptation du roman de J. G. Ballard avec Crash !, où l’accident d’automobile et les reconstructions du corps après les chocs deviennent la jouissance ultime de quelques amateurs très éclairés.
À ce titre, le roman de Cronenberg mériterait l’adjectif de ballardien, adjectif qui est devenu une entrée dans le très sérieux Collins English Dictionary, et qui qualifie « une ressemblance avec les conditions de vie décrites dans les romans et les nouvelles de J. G. Ballard, spécialement la modernité dystopique, les paysages de déréliction créés par l’homme lui-même ainsi que les effets psychologiques des récents développements technologiques sociaux et environnementaux ».
On retrouve tous les éléments de cette définition dans l’intrigue de Consumés, où un couple de jeunes journalistes photographes, pigistes pour des sites de grands journaux, sillonnent le monde à la recherche de sujets de plus en plus scabreux comme l’histoire du couple Arosteguy, célèbres intellectuels marxistes français. Elle a été retrouvée morte, mutilée. Certaines parties de son corps ont été cuites avant d’être dévorées et on soupçonne le mari, qui a disparu au Japon, d’être le coupable. L’enquête se déroule dans un nomadisme à la fois high-tech et crépusculaire, oppressant comme une toile hyperréaliste dont l’apparente froideur cacherait on ne sait quels grouillements suspects.
Et pourtant, Cronenberg a beau nous montrer des hommes faisant l’amour avec des mourantes, les effets d’une maladie vénérienne en théorie éradiquée depuis cinquante ans sur la petite culotte de l’héroïne ou encore nous renseigner de visu sur l’apotemnophilie qui est, comme chacun sait, le désir de se faire amputer de membres tout à fait sains parce qu’ils ne nous plaisent pas, il reste un moraliste.
Un moraliste paradoxal, comme Sade pouvait l’être, mais un moraliste tout de même qui fait poser à un de ses personnages la seule question qui vaille aujourd’hui : « À quel point la situation est-elle détraquée ? »

Consumés, de David Cronenberg (traduction par Clélia Laventure, Gallimard, 2016)

Le livre du jour

Incontestablement le livre du jour. Par Lichtenberg, l'homme du couteau sans lame qui n'avait pas de manche. "On dira ce qu'on voudra,  mais un homme qui n'a d'anniversaire que tous les quatre ans n'est pas comme les autres."

samedi 27 février 2016

Année scolaire 69-70

En 69-70, je publie ma première oeuvre manifestement autobiographique qui explique mon hérédité chargée et, en bon communiste, je sais déjà faire mon autocritique.

L'adieu aux zones blanches


paru sur Causeur.fr

Alors comme ça, d’ici 2020, ce sera terminé. Nous ne pourrons plus nous réfugier à Domecy-sur-le-Vault, Bezu-la-Forêt, Fonters-du-Razès, Coulanges-la-Vineuse, Jou-sous-Manjou, Champoulet, Lichères-sur-Yonne, Sainte-Vertu ou encore au Mas-des-Cours. Pour tout vous dire, nous caressions le vague espoir de trouver par là une grande maison en pierre de taille, au fond d’un jardin touffu. Les pièces auraient senti ce mélange d’encaustique et de poussière qui rappelle l’enfance, nous aurions eu de la place pour nos livres dans le vieux pigeonnier et nous aurions eu pour nos bouteilles une cave qui aurait senti bon le salpêtre. Quand le facteur serait passé, nous lui aurions offert un verre de Quincy et on aurait discuté du temps qui passe et de la fille du maire, la grande blonde flexible comme un roseau, qui partira en septembre faire ses études à Paris. Ca aurait été bien et ça aurait pu durer un million d’années, et toujours en été.
Las, ce rêve de thébaïde s’est dissipé depuis l’annonce d’Emmanuel Macron sur les zones blanches.
Oui, il existait encore en France près de 270 communes qui n’étaient pas couvertes par le grand, le saint, le très saint Réseau. La liste publiée par le ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Economie numérique était pourtant belle comme Le conscrit aux cent villages d’Aragon :
Et boire et boire les vocables
Où flambe et tremble la patrie
Aigrefeuille-d’Aunis Feuilleuse
Magnat-l’Étrange Florentin
Tilleul-Dame-Agnès Dammartin
Vers-Saint-Denis Auvers Joyeuse
Cramaille Crémarest Crévoux
Crêches-sur-Saône Aure Les Mars
Croismare Andé Vourles Vémars
Ce scandale ne pouvait pas durer plus longtemps. Des gens sans téléphone portable et sans Internet, vous imaginez un peu ? Autant dire une population aussi cruellement frappée par le sort que les migrants de la jungle de Calais ou les gens de gauche dans un pays droitisé jusqu’à la moelle. Il n’est pas étonnant que ce soit Emanuel Macron et Axelle Lemaire, ces parangons de la modernité qui fassent cette annonce. Après tout, de même que le projet de loi sur la destruction du code du travail donne la possibilité de faire travailler des apprentis de 15 ans dix heures par jour, on ne voit pas pourquoi les habitants de ces bourgs assoupis n’auraient pas aussi le droit au bombardement des ondes électromagnétiques, à consulter fébrilement leur smartphone à la terrasse du Café des Amis plutôt que de suivre une de ces conversations paresseuses, sans suite, entrecoupées de longs silences quand passe sur la place la femme du pharmacien qui est quand même sacrément belle, tu ne trouves pas, Félicien ?
Non, c’était inadmissible voire dangereux. Avant les révolutions naissaient dans les villes mais on ne fait pas la révolution quand on est connecté vingt quatre heures sur vingt quatre et que l’on reçoit des mails de son patron le dimanche. Alors qui sait s’il ne serait pas venu de drôles d’idées à ces gens à l’écart des autoroutes de l’information. Ou à ceux qui seraient passés chez eux par hasard et pendant deux ou trois jours auraient vu l’écran de leur Mac leur annoncer qu’il n’y avait pas de réseau. Passé un moment d’angoisse, eux aussi auraient pu s’allonger au bord de la rivière et sous les arbres, un brin d’herbe dans la bouche pour lire un roman dans une vieille édition du livre de poche, lutiner une Vénus des barrières et se dire soudain : « Mais c’est ça, la vie réellement vécue. Pas question de revenir ou alors ce sera pour faire sauter tous les data systèmes et les antennes relais. »
Non, décidément ça ne pouvait plus durer, l’antiterrorisme a déjà assez de travail comme ça. Dans on ne sait plus quel reportage sur la question, entre la colère de Martine Aubry qui devient le symbole de la résistance de gauche – c’est dire où l’on en est rendu – et l’extase d’un éditorialiste économique détaillant les magnifiques possibilités offertes aux patrons par Myriam El Khomri qui va nous renvoyer du côté de Dickens plutôt que de celui de Keynes, une journaliste commentait avec horreur : « Madame X ne dispose que d’un vieux téléphone filaire ». Nous avons alors pensé que c’était encore trop et nous nous sommes souvenus de Sacha Guitry qui, quand on s’étonnait de l’absence d’un téléphone chez lui, disait : « Que voulez-vous, je ne suis pas un domestique, je ne réponds pas quand on me sonne. »

vendredi 26 février 2016

Alain Bosquet et Gérard Schlosser

Alain Bosquet, Sonnets pour une fin de siècle

jeudi 25 février 2016

C'est sorti aujourd'hui


Un départ à la hâte


Ecoeuré par la droitisation
du pays
il rassembla ses disques de doo wop
ses Pléiades
ses Poètes d'aujourd'hui
ses chemises Brooks
ses Weston
ses espadrilles
ses anciennes cartes du Parti
une photo de Clara un mouchoir d'Elsa
une boucle d'oreille oubliée
il y a si longtemps par Agnès
Puis il se dirigea vers l'aéroport
avant que ces débiles ne ferment les frontières
Il aurait bien déchiré ses papiers d'identité
de toute manière avec ce que c'était devenu
l'identité
Mais bon il faudrait les montrer une dernière fois
avant d'embarquer pour Orsenna
ou Ardis ou l'Arcadie
-et ego in Arcadia oui on sait on sait
à ta place je ne me vanterais pas-
Là il trouverait bien un bungalow sur la plage
À l'ombre des tamaris
Il n'aurait plus qu'à lire dans un transat
en regardant de temps en temps
les filles qui dansent
sur le sable
les chevilles dans l’écume
et un peu de sueur sur les ailes du nez
Et quand une d'elle lui demanderait si par hasard
il ne serait pas français
il refermerait le tome II des Nouvelles de Morand
et il répondrait
oui par hasard vraiment par hasard
mais ne vous inquiétez pas
ça va passer je crois.

© jeromeleroy 2/16

mardi 23 février 2016

lundi 22 février 2016

Propos comme ça, 34

Soudain, la gauche!
Non, je plaisante. J'avais juste envie d'écrire un truc comme ça.

 "C'est clair, au final, la problématique de la suppression de l'accent circonflexe, ça va impacter la langue française. Quid du niveau?" comme diraient les sourcilleux défenseurs médiatiques de l'orthographe.

Umberto Eco ou le Da Vinci Code des csp+

Ce qu'il y a de bien avec Donald Trump, c'est qu'il a le physique de ses idées de dégénéré consanguin. J'étais beaucoup plus ennuyé, soyons honnête, quand c'était Sarah Palin qui représentait tout ça parce que malgré tout, elle était quand même l'incarnation intergalactique de la milfitude qui déchire sa race jusque aux tréfonds du cosmos.

Les socialistes français, ce n'est pas "Dis Keynes", c'est Dickens.

Je regarde Sarkozy. Et puis je regarde ce fonctionnaire espagnol qui n'a rien foutu pendant sept ans et qui en a profité pour lire Spinoza.
Je regarde Macron. Et puis je regarde cette jeune fille en bonnet dans les oyats, assise à l'abri, qui lit une vieille édition de poche d'Anicet ou le panorama.
Et je me dis que ça va sans doute se jouer de peu, mais que s'il y a un dieu, l'humanité sera sauvée. 


“You lose your immortality when you lose your memory.”
Nabokov, Ada, or Ardor

samedi 20 février 2016

Patrick Besson, as-tu du coeur?



 Paru sur Causeur.fr

Patrick Besson n’a pas de problème avec le roman. Il aime le genre et le genre le lui rend bien. Ce n’est pas chez lui que vous trouverez cette manière de tortiller du croupion en faisant un roman sur le roman, un roman dans le roman et pourquoi pas un roman sous le roman. Le résultat est qu’il écrit de bonnes histoires, parfois avec presque rien puisqu’il a compris que le matériau de base n’avait pas besoin d’être particulièrement riche, toutes les intrigues du monde tournant autour du sexe, de l’argent et de la mort. Ce qui compte, c’est le style et Besson en a puisqu’on a l’impression de le retrouver à chaque fois. La manière Besson? Glacée, souvent glaçante. Cruelle et drôle. Toxique et séduisante. Prenons son dernier,  Ne mets pas de glace sur un cœur vide paru chez Plon.  Voilà un bien joli titre. Il n’est pas de Besson mais de Tchékhov. Besson aime follement la littérature russe, il a même, à une époque, écrit un roman sur Pouchkine et Gogol, La statue du commandeur. En l’occurrence, il s’agirait des derniers mots de Tchékhov agonisant à sa femme.

Le dernier roman de Besson nous parle du cœur, effectivement. Au propre et au figuré. On est en 1989 à Malakoff. Le narrateur, un professeur célibataire, grand cycliste et spécialiste de Corneille, qui enseigne au Lycée Michelet a pour voisin un jeune rentier de son âge, insuffisant cardiaque. Le rentier attend une greffe entre sa vieille maman qui possède plein d’appartements et une infirmière qui est sa maîtresse. Le narrateur trouve son voisin veule, égoïste, grognon mais il accepte plus ou moins son amitié.  Le narrateur ne veut peut-être pas s’apercevoir qu’il lui ressemble. Au moins pour l’égoïsme. Comme la bicyclette et Le Cid, ça va un moment, le narrateur couche avec l’infirmière. Ce n’est que le début d’une longue série. Les enseignants sont des êtres d’habitude et le narrateur prend l’habitude de coucher avec les maitresses de son voisin. Après l’infirmière, une coiffeuse et après la coiffeuse une agente immobilière. Évidemment, il y aura un meurtre mais pas celui qu’on croit ni pour les motifs qu’on croit. Besson sait que la logique de l’existence est de ne pas en avoir. Dans son genre,  Ne mets pas de glace sur un coeur vide  est une assez belle histoire d’amour en même temps que le récit tout à fait crédible d’un crime parfait.

On aimera dans Ne mets pas de glace sur un coeur vide, qui est raconté plus de vingt cinq ans après les faits, la manière dont Besson nous fait sentir que Malakoff en 89, c’était l’Atlantide ou au moins aussi éloigné de nous que le Paris des Illusions Perdues. Il y avait encore le communisme, et à Malakoff et de l’autre côté du Mur. Mais il n’y avait pas de téléphone portable, ce qui influait notablement sur les intrigues. Besson n’est pas un nostalgique mais on ne parierait pas notre chemise qu’il soit persuadé qu’on ait gagné au change en un quart de siècle.

On aimera aussi ses personnages curieusement absents d’eux-mêmes, ce qui leur donne quelque chose toujours quelque chose d’un peu inhumain et on aimera sa façon de décrire la naissance d’un amour sur une piste cyclable: “Mon sentiment pour elle grandissait à chaque coup de pédale. Peut-être le paradis est-il une piste cyclable et que la vie éternelle consiste à rouler sans fin derrière la fille qu’on aime ? » 

On aimera enfin, surtout, ses intuitions de moraliste qui nous faisaient déjà, quand on le lisait à 18 ans, recopier dans un carnet au moins une phrase de chacun ses livres. Pour Ne mets pas de glace dans un coeur vide,  ce sera : «  La source de la bonne humeur, c’est l’absence d’espoir. »

jeudi 18 février 2016

L'Orange de Malte, le retour aux éditions de la Thébaïde


Couverture made in 2016, dédicaces et exergues, premier paragraphe.
Et en bonus track, la chanson de Christophe qui est quand même ce qu'on a fait de mieux pour décrire le boulot de l'écrivain.


Une certaine inquiétude

Je ne dis pas que l'impression de plus en plus manifeste de vivre dans un film de Bunuel soit foncièrement désagréable, je dis juste que ce n'est pas dépourvu d'une certaine inquiétude, jusque dans la sensualité.

Recoller les morceaux

"In its impact this blow was more violent than the other two but it was the same in kind—a feeling that I was standing at twilight on a deserted range, with an empty rifle in my hands and the targets down. No problem set—simply a silence with only the sound of my own breathing."

Francis Scott Fitzgerald, Pasting it together




dimanche 14 février 2016

Propos comme ça, 33

Pauvre, si tu veux que la droite te plaigne et ne te traite pas d'assisté, une seule solution. Installe un camp de migrants près de chez toi et là tu verras comment ils vont t'entourer de leur tendre sollicitude.
Sinon, crève, feignasse.

Si tu as un RSA chez Wauquiez ou dans le Haut-Rhin, tu es un assisté et tu devrais faire du bénévolat, salaud de pauvre.
Si tu as un RSA à Calais, que tu milites chez les néo-nazis et que tu sors un flingue contre les migrants, tu es un français excédé.
Toi aussi, apprends la logique sarkolepéniste.

En tant que communiste, j'ai avalé bien des couleuvres. Mais rien de commun avec ce que doit ressentir un militant écolo en voyant entrer Cosse dans un gouvernement qui fait voter la déchéance de la nationalité et maintient l'aéroport de NDLL. Même du temps de Hue, c'est dire.

Cour des Comptes. Un facteur qui rentre chez lui sa tournée terminée génère de la sous activité et coûte cher. Sinon l'évasion fiscale, ça va. Didier Migaud, bien que chauve, sera tondu à la Libération. Et sera postier le jour avant de rentrer au goulag le soir. Une fois sa tournée terminée.

Prison ferme pour trois manifestants opposés à NDDL. Il vaut mieux, en France, être un vieux général factieux et raciste qui veut casser du migrant et en plus se défile au dernier moment à la tête de pauvres choux en pleine panique identitaire qu'un manifestant qui se bat contre le capitalisme saccageur en phase terminale et qui essaie d'inventer un autre mode de vie, au passage.

En ces temps de réarmement moral, se rappeler de l'ancien combattant Louis Aragon, dans Le Traité du Style (1928)

Mes petites amoureuses


Bonne Saint-Valentin à mes petites amoureuses. En 1975, Jean Eustache nous avait filmés en caméra cachée, ce n'est pas possible autrement.
"-Allonge-toi.
-Pourquoi?
-Pour rien, je veux te regarder."

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 55


«And when they ask us what we're doing, you can say, We're remembering.»
Ray Bradbury, Fahrenheit 451

samedi 13 février 2016

Pourquoi on voterait Bernie Sanders si on pouvait?

La raison par l'image
Bernie Sanders, durant les sixties. Vous imaginez Trump ou même Hillary, au même âge, lire par exemple: "Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche!"

vendredi 12 février 2016

L'Orange de Malte, un retour

Il me semble que c'était dans une autre vie. J'avais écrit ce premier roman, le temps d'un service militaire de rêve, à Coëtquidan. 
J'avais vingt trois ans quand je l'ai commencé et mené à bien. J'avais une machine à écrire Olivetti Baby, il me semble. Cela m'a pris une petite année, à la paresseuse. On me facilitait la vie, il faut dire: nourri, blanchi, logé pendant douze mois. Une fois données mes cinq heures de cours hebdomadaires et après avoir fait joujou avec les Mac 50 et les Famas au stand de tir (ne jamais laisser le monopole des armes à la bourgeoisie), j'avais tout mon temps à moi. 
L'Orange a paru en février 90, autant dire il y a vingt six ans jour pour jour. Moi qui ne me relis jamais une fois mes livres publiés, j'ai bien été obligé. 
J'ai retrouvé un jeune homme néo-hussard, comme on disait à l'époque. Goûts de "droite" et idées de gauche, déjà. Il aimait les filles, l'alcool et les paysages comme Toulet, qui est cité. Mais qui n'est pas cité dans ce roman qui était le Bottin Mondain de mes dilections à vingt ans? Finalement rien n'a changé, sauf l'époque qui est plus dure même si Kléber, le héros insouciant de L'Orange de Malte, distingue assez bien, je trouve, les prodromes de la catastrophe qui se déroule sous nos yeux, depuis quelques temps déjà.
La présente édition, due à la passion étrange et flatteuse d'Emmanuel Bluteau de La Thébaïde pour ce roman, est augmentée d'une préface de mon petit frère Sébastien Lapaque et d'un dossier où l'on trouvera ce que la critique avait dit à l'époque et aussi une lettre de Michel Mohrt qui m'avait fait bien plaisir.
Si les éditions de la Thébaïde sont référencées chez les libraires, il vous faudra néanmoins commander ce livre si, par hasard, découvrir comment tout a commencé pour votre serviteur vous intéresse.
A partir du 15 février.
 

jeudi 11 février 2016

J'ai ce qu'il faut de fièvre


J'ai ce qu'il faut de fièvre

aujourd'hui

pour rester au lit

comme au temps de l'enfance

mes livres et février dehors

au teint de cadavre

qui mord les fenêtres

La toux est un peu sèche

la gorge un peu douloureuse

le nez bouché

tout ça c'est l'enfance

jusqu’au goût de miel du lait

alors que je n'aime pas le miel

mais que j’aime ce goût d'enfance

sous la couette chaude et lourde

qui était le pressentiment

du corps des femmes

Pourtant

on ne le savait pas on ne le savait pas

et c'est le temps autant que moi

qui tousse ce matin.

© jeromeleroy 2/16



lundi 8 février 2016

Houdaer sur Corbière




paru sur Causeur.fr

Qui se souvient de Tristan Corbière ? Dans le Lagarde et Michard du XIXème siècle, qui fut si longtemps notre Bible ou notre Who’s who, comme on voudra, il est à peine fait mention de son nom, dans le chapitre sur le symbolisme. On signale l’existence de son unique recueil Les Amours jaunes, paru en 1873 deux ans avant sa mort.  Vous me direz, il est à peine question aussi de Lautréamont dont les Chants de Maldoror seraient, d’après le Lagarde et Michard, « une œuvre exaltée, fulgurante et cruelle ». Inutile de préciser qu’avec une telle description, nous nous étions précipités sur la première édition de poche venue. De quoi se demander si le Lagarde et Michard ne suscitait pas, aussi, plus ou moins volontairement,  le désir de littérature par les manques qu’il laissait apparaître.
Mais Corbière n’a pas eu la chance posthume de Lautréamont qui fut célébré par les surréalistes. Il a bien eu le droit, lui aussi, à une place de choix dans l’Anthologie de l’humour noir de Breton mais il n’a pas sa Pléiade pour lui tout seul. Corbière, en fait, les premiers vers que nous avons lus de lui, c’était dans l’Anthologie de la poésie française de Pompidou. Pompidou l’avait réalisée avant d’être président de la République. Il aimait vraiment la poésie. Ce n’était pas de la com. On se rappelle peut-être qu’il avait cité de manière tout à fait improvisée Eluard à une question sur l’affaire Gabrielle Russier, à la fin d’une conférence de presse. J’attends le candidat à la présidence de la République capable de faire la même chose, aujourd’hui.
Un des poèmes de Tristan Corbière choisi par Pompidou, c’était Rondel :
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !
Cela nous avait bouleversé, à vrai dire. Parce que de tels vers, on les sait presque instantanément par cœur tant ils entrent, sans que l’on puisse dire exactement pourquoi,  en pleine harmonie avec notre sensibilité du moment. La mort était présentée comme un repos nostalgique, un soulagement triste après une vie qui avait été brève, dure, cruelle même.
A l’image de celle de Corbière, fils d’un écrivain maritime célébrissime en son temps, notable de Morlaix où il présidait la Chambre de commerce. Mais voilà, Corbière, dès l’adolescence, souffre de rhumatisme aigu et devient partiellement infirme. Seuls moments d’évasion et de bonheur, prendre la mer du côté de Roscoff même par gros temps sur son cotre Le négrier et pouvoir enfin cacher sa laideur.
S’il a été sauvé de l’oubli, comme nous le rappelle Frédérick Houdaer dans son essai biographique qui vient de paraître Ils te croiront mort, les bourgeois sont bêtes, ce fut d’abord grâce à Verlaine et son étude sur Les Poètes maudits parue en 1884. Verlaine avec un instinct très sûr soulignait l’importance de Rimbaud, de Mallarmé et de Corbière qui étaient pourtant ou déjà morts ou vivaient dans l’anonymat presque complet ou encore, comme Rimbaud,  avait disparu, au sens propre du terme, dans le désert.
Ce qu’il y a de bien, dans le livre de Frédérick Houdaer, rapide, incisif et insolent de liberté, c’est la mise en perspective. Corbière aujourd’hui, avec un « story-telling fortement iodé », reste notre contemporain. C’est pour cela, par exemple, que  la lecture des Amours jaunes a pu aider un jeune poète des années 80, Houdaer en l’occurrence, à traverser cette décennie glacée : « De temps en temps, je mets la main sur un livre qui forme une poche d’oxygène sous la banquise, qui me donne de l’air pour une semaine, un mois. » Houdaer est d’une sévérité rare mais souvent justifiée avec le milieu enseignant et universitaire qui, dans son immense majorité, ignore Corbière comme il ignore bons nombres d’outsiders et de classiques souterrains qui ne rentrent pas dans les cases ou résistent à l’aseptisation scolaire.
Son essai est ponctué de dialogues hilarants avec une certaine Cindy-Jennifer, bas-bleu hypokhâgneux formaté par ses études mais qui se laisse convaincre par Houdaer du génie de celui qui s’appelait lui-même le « poète contumace »: il  savait désarticuler ses vers comme était désarticulé son corps, il pouvait aussi bien  évoquer une tempête, une dérive dans des caboulots de marins, un Pardon à Saint-Anne-de-la Palud ou une insomnie. A ce propos, Les Litanies du sommeil est peut-être un de plus grands textes de notre littérature sur ce sujet.
On remerciera donc Frédérick Houdaer, poète lyonnais, de nous rafraîchir la mémoire en nous invitant à lire ou relire Les Amours jaunes de son prédécesseur breton, à la manière dont on signe une reconnaissance de dette.
Ils te croiront mort, les bourgeois sont bêtes, de Frédérick Houdaer (Le feu sacré éditions, coll. « Pourquoi je lis »)

Follain, dans le train

"On aime bien
ce grand vin
que l'on boit solitaire
quand le soleil illumine les collines cuivrées
plus un chasseur n'ajuste
les gibiers de la plaine
les sœurs de nos amis
apparaissent plus belles
il y a pourtant menaces de guerre
un insecte s'arrête
puis repart."


Jean Follain, Territoires.

Niort, Regards Noirs, pour mémoire.

Vendredi
Tim Willocks and I dans le Marais Poitevin où l'on vient de noyer un contre-révolutionnaire avant de partager un bon pâté de ragondin.

Samedi matin
L'autre France Irlande. Et faudrait voir à pas trop nous chercher.


Samedi soir
Avec Pascal Dessaint et Sébastien Gendron, une dragonnade sur le whiskey.


Dimanche
Chopins niortais, dimanche, sur le marché, au pied du château d'Aliénor, quand les cloches sonnent midi et que la France est aimable, comme dans le monde d'avant. 





jeudi 4 février 2016

Ortograf monku

1°Moi j'avais toujours 20 sur 20 dans les dictées et ça ne fait pas de moi un type moins con que les autres.
 
2°J'ai enseigné vingt ans en ZEP où régnait la dysorthoghraphie la plus totale.
 
3° Cela doit faire cent ans que Portugais et Espagnols ont simplifié leur orthographe en prenant des mesures similaires, ce qui n'a appauvri ni leur langue ni leur littérature
 
4°C'est l'Académie Française qui est à l'origine de la réforme, il y a vingt ans, et aux dernières nouvelles, ce n'est pas une assemblée de punks.

5° Des syndiqués prennent de la prison ferme en ce moment-même.
 
Alors comment vous dire, les pleureuses néo-réacs, vos couinements et vos vapeurs sur la question, vous vous les taillez en pointe et vous vous les enfoncez bien profond. Et je suis parfaitement conscient du côté très Lautréamont de la métaphore qui précède.

mercredi 3 février 2016

Plaisir d'Echenoz

On a beau me dire, Echenoz c'est toujours la même chose, outre que le dernier,  Envoyée spéciale est un excellent cru, à nouveau très manchettien, moi quand je lis un passage comme ça, ça me fait le même effet qu'un muscadet amphibolite de Jo Landron, le matin.  Je souris parce que c'est bien fait et que ça fait du bien.
"Ces derniers jours, du côté de Lou Tausk et de Nadine Alcover, rien n'est advenu de très neuf sauf que l'idée de partir au bout de monde s'est un peu estompée. C'est qu'à la réflexion, le monde avec ses guerres actives ou larvées, ces raideurs ethniques, politiques, religieuses, tribales, claniques, ses fractures nucléaires, sa mise en coupe réglée, son terrorisme et son tourisme et ses mêmes magasins partout, eh bien ce monde, on en reparlerait plus tard, on est très bien ensemble, et on n'est pas plus mal chez soi et allons donc baiser."
Jean Echenoz, Envoyée spéciale (Minuit) 
 

Regards Noirs à Niort


On y sera. Et le programme est épatant. On peut le voir ici.

lundi 1 février 2016