dimanche 31 janvier 2016

Tu n'as rien vu à Jura


 Paru sur Causeur.fr
L’incendie de la maison de George Orwell (Editions Joëlle Losfeld) de Andrew Ervin, c’est d’abord l’histoire d’un homme qui a compris. En général,  quand un homme a compris,  il se sent soudain très fatigué et il s’en va. Mieux, il disparait. Dans L’incendie de la maison de George Orwell, l’homme en question s’appelle Ray Welter et il vit à Chicago. Il a la trentaine yuppie comme on disait dans les années 80 du siècle dernier et bobo comme on dit dans les années 10 de celui-ci. Le bobo serait moins cynique que le yuppie. C’est à voir.  Ray Welter est un grand lecteur d’Orwell en général et de 1984 en particulier. Il est marié avec une prof de littérature qui lui a même offert l’édition originale. Ray est persuadé de vivre dans un monde orwellien, il a évidemment raison puisqu’il va boire avec ses collègues de l’agence de pub dans des endroits comme celui-ci: « Il devait retrouver Bud chez Mc Crocherty’s, le vaisseau amiral de ce qui deviendrait bientôt une chaine nationale de bars thématiques et sans tabac. Le lieu était censé ressembler aux bouges de fin de journée du vieux Chicago, sauf que manquait à l’appel la puanteur d’urine et de cacahuète grillée, tout comme manquaient les vieux et authentiques poivrots forcés de se réfugier dans les bouges qui avaient survécu. Mc Crocherty’s rappelait une époque détruite par l’arrivée de bars tels que Mc Crocherty’s. »
Si Ray disparait, c’est parce qu’il s’en veut. Avant, il a bien essayé de noyer sa culpabilité dans le single malt en regardant les Grands Lacs depuis son appartement vintage et rénové, mais il a surtout réussi à esquinter son couple et sa santé. Il s’en veut parce qu’il a appliqué avec un grand talent au marketing les méthodes totalitaires décrites par Orwell: créer un faux ennemi, appauvrir le langage pour appauvrir la pensée, inverser le sens des mots.  Tout cela a marché au-delà de ses espérances et lui, l’écolo démocrate, a ainsi réussi à réhabiliter spectaculairement l’image de marque d’un 4X4 genre Hummer: « Orwell avait tout prévu. C’était très étrange.  Son invention de Big Brother s’était concrétisée sous la forme d’un vaste réseau de consommateurs unifiés, et Ray, à présent, comprenait qu’il était l’un d’eux.”
Alors Ray s’en va, il divorce, laisse ses amis et part se réfugier sur l’île de Jura, au large de l’Écosse. Il est seul, il a jeté son portable dans le Michigan et surtout il a décidé de relire tout Orwell à Barnhill, la maison isolée où ce dernier a écrit 1984 à la fin de sa vie. Évidemment, ça se passe mal. Il pleut tout le temps, les habitants sont hostiles et violents et le whisky de Jura a beau être le meilleur du monde, Ray ne tient pas la grande forme. Le seul qui lui montre une vague sympathie, c’est Farkas, un employé de la distillerie et puis une vieille dame, sa voisine la plus proche c’est à dire à cinq ou six kilomètres, qui fait de très bon scones. Il connait quelques instants de grâce avec Molly, une fille de 17 ans, peintre surdouée, qui vient se réfugier chez lui parce que son père la cogne un peu trop. Il ne couchera même pas avec elle et il a bien du mérite: « Molly leva les bras, s’étira avec un gémissement sonore dans le vent, laissant le climat la pénétrer complètement. Son slip blanc était tout ce qui séparait cette fille de la complète nudité frontale peinte à l’étage: une sheela na gig bien vivante, en chair et en os. Sa nudité n’avait rien à faire de lui.
Molly montrera quand même à Ray les beautés secrètes de l’île de Jura  mais pour le reste, des cadavres d’animaux déposés sur le seuil de sa porte au cassage de gueule et même à des tentatives de meurtre parfois très mythologiques puisqu’on le lance dans un tourbillon pendant une promenade en mer,  sans compter toute une série de légende celtes comme ce loup-garou qui pourrait très bien se révéler autre chose qu’une hallucination d’ivrogne, on ne peut pas dire que cet exil que Ray voulait définitif en compagnie du fantôme d’Orwell soit de tout repos.
L’incendie de la maison de George Orwell est un roman drôle et amer, assez désespéré dans son genre même si on ne cesse de sourire à sa lecture. Ce qu’il nous dit, l’air de rien, c’est que vouloir fuir un monde orwellien et pollué pour retrouver la pureté rousseauiste d’espaces préservés n’est pas forcément l’idée du siècle. D’abord, c’est très compliqué et ensuite les gens qui ne sont pas sous la coupe de Big Brother n’ont pas forcément envie de vous voir débarquer, ce qui pourrait attirer l’attention sur eux.
Et que de toute manière, à un moment où à un autre Big Brother arrivera aussi par ici comme en témoigne déjà, tristement, la qualité du whisky: « Quand je dis que le whisky est l’élément vital de cette petite île, je tiens à ce que vous compreniez cela littéralement, dit Farkas. Le nouveau plan de vol de la RAF change le niveau de kérosène dans notre atmosphère, et notre atmosphère n’est pas seulement ce que nous respirons, mais ce que le whisky respire. »


L’incendie de la maison de George Orwell  de Andrew Ervin (Editions Joëlle Losfeld.)

4 commentaires:

  1. Ce monde ira jusqu'à chier dans notre whisky ...
    Symptôme de cette époque qui se rêve paroxysme de la civilisation alors qu'elle en est l'acné purulente.

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    1. Vous parlez de tous ces gueux sans éducation à qui le simulacre démocratique a donné l'illusion d'exister et de nous envahir alors qu'ils étaient faits pour être transparents dans un monde de castes étanches ? Il est vrai mon bon, il est vrai. Ils ne savent pas se tenir, ils ne sont même pas capables de reconnaître la forme très particulière de la bouteille de Jura, ils la prennent pour une maxi coca, c'est vous dire si ce monde est insupportable. Ils n'ont même pas eu le bon goût de rester à leur place, celle qu'Orwell avait baptisée common decency. C'était chic pourtant, ça aurait dû leur suffire. Chacun à sa place et dieu pour tous. A nous la plage vide et propre, la jolie fille avenante, à eux... on s'en fout un peu. Et bien non. Ils sont si nombreux. Et braillards, et pas propres et vulgaires. Un peu cons aussi, ils croient tout ce qu'on leur raconte, ils consomment, toujours plus. C'est la fin du monde, on dirait.

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    2. On chipote sur notre plaisir, on culpabilise de notre jouissance, on s'autoflagelle constamment, il ne faut pas s'étonner que des cinglés, des pauvres gosses perdus et, ou des fanatiques se fassent sauter le caisson en entraînant avec eux un max de victimes.

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  2. Le ouisquie, ça aide bien par les temps qui courent...

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ouverture du feu en position défavorable