dimanche 3 janvier 2016

Le Brady selon Jacques Thorens

paru sur Causeur.fr

Dans une ville comme Paris chaque jour un peu plus uniformisée par les convenances de la gentrification, il reste encore des lieux. Inutile ici d’ajouter un adjectif comme « pittoresques » ou « oubliés ». Depuis la classification de l’anthropologue Marc Augé, on sait que notre monde se divise en lieux et en non-lieux, la proportion de ces derniers s’accroissant dangereusement. Le non-lieu est, à tous les sens du terme, un lieu sans histoire, sans identité, sans rencontres possibles. Aux non-lieux appartiennent les hall d’aéroports, les guichets de retrait automatique, les nouvelles gares, les résidences sécurisées, les parkings souterrains, les immeubles de bureaux ou même les monuments, les bistrots, les musées, les restaurants aseptisés par le design pour que l’on s’y sente en permanence de passage, pur spectateur nomade jamais mis en danger par la nostalgie, la peur, la beauté. Le non-lieu nous veut à son image, c’est à dire de petites monades néantisées. À l’inverse, le lieu n’est sous le contrôle d’aucune logique marchande, il réchappe miraculeusement, et pour combien de temps, aux réaménagements urbains autoritaires qui chassent les habitants vers les périphéries, loin de toute vie réellement vécue.
Bien entendu, cette entreprise totalitaire a ses ratés. Il reste des îlots et le Brady, à Paris, en fait partie. C’est un cinéma sur le boulevard de Strasbourg, au milieu des salons de coiffures africains et des épiceries pakistanaises. C’est le dernier cinéma de quartier, le dernier cinéma qui a joué longtemps la carte du cinéma permanent, système disparu dans les années 80. Vous rentriez avec un ticket et vous pouviez y passer la journée pour y dormir, y manger et plus si affinités avec la clientèle que l’on pourra qualifier d’interlope, comme dans les romans populaires du temps jadis. Dans Le Brady, le cinéma des damnés, Jacques Thorens se livre à ce qu’il appelle la « biographie d’un lieu ». Il sait de quoi il parle, il a lui-même été caissier-projectionniste-homme de ménage dans ce cinéma au début des années 2000 quand les deux salles appartenaient à Jean-Pierre Mocky depuis 1994 avant qu’il ne les revende en 2011.
Le provincial cinéphage aux goût un peu spéciaux que j’étais aimait bien, lors de ses journées parisiennes, quitter à pied la gare du Nord pour aller jusqu’au Brady et trouver les introuvables DVD de Mocky en vente à la caisse. Peut-être ai-je croisé Jacques Thorens sans le savoir d’ailleurs. Mais quelle importance, même si je connaissais la réputation sulfureuse du Brady, je ne pouvais imaginer l’étrange richesse mélancolique du lieu telle qu’elle apparaît dans ce livre. Qu’on ne se méprenne pas: Le Brady, cinéma des damnés est d’abord un texte littéraire, pas un simple document ou un simple témoignage.
La composition du livre en courtes vignettes amusées, émouvantes, sordides, poignantes, délirantes mais toujours vraies renseigne le lecteur autant qu’il le fait rêver. Il le renseigne sur ces damnés de la terre qui viennent s’échouer sur les banquettes usées avant d’aller se tripoter dans les toilettes, il le renseigne sur la poésie sauvage et déviante de ces films où les robots en carton-pâte fouettent des détenues japonaises lesbiennes. Sans compter ces portraits de Mocky en nabab calamiteux, drôle, cynique mais littéralement possédé par le désir de tourner fut-ce n’importe quoi à n’importe quel prix.
Thorens, osons ce mot un peu démodé, est un humaniste dans sa façon de décrire une clientèle de clodos, de vieux retraités arabes homosexuels, de travailleurs immigrés en rut et aussi de vrais amateurs de cinéma bis capables de vous citer le chef opérateur ou l’ingénieur son (quand il y en avait un) de Vierges pour Santana, La Vampire nue ou Le médecin dément de l’Ile de sang. Entre le petit vieux au RSA qui passe sa retraite au Brady et la journaliste de Canal + lors d’une avant-première d’un film de Mocky qui voit sortir en cohorte freaks tous les pouilleux copulateurs et hésite ensuite à s’asseoir sur les fauteuils tachés, le tout dans une odeur de fauve, on se rappelle la phrase de Saint-François de Sales: « Là où il  y a des hommes, il y a de l’hommerie. » Y compris chez les CRS qui patrouillent à l’occasion du côté de Château d’Eau: « Un CRS en uniforme nous sollicitait régulièrement pour récupérer des affiches de vieux films d’horreur. (…) En examinant une affiche d’un Mocky de 1994, Robin des mers, où l’on voit un CRS le cul à l’air, il s’exclame:
- C’est un collègue, je le reconnais!”




Le Brady, cinéma des damnés de Jacques Thorens (Verticales).