lundi 30 novembre 2015

Au chic communiste, 19

Finalement, c'est lui, Herbert Marcuse, le théoricien du communisme poétique, sexy et balnéaire, cher à FQG.
Non seulement, il porte admirablement les lunettes noires mais en plus, il écrivait dans Vers la libération  "La haine de la jeunesse éclaterait en rires et en chants, mêlant les barricades et la piste de danse, l’héroïsme et les jeux de l’amour ». 
Marcuse ne connaissait pas les Black Blocs dont ceux qui nous expliquent, la main sur le coeur, qu'ils discréditent l'idée de contestation n'ont en général jamais rien contesté de leur vie ou ne contestent plus rien et trouvent l'ordre du monde merveilleusement aimable. Il leur aurait expliqué, Marcuse,  aux Black Blocs que l'héroïsme, les barricades, c'est très bien mais que ce n'est rien sans la piste de danse et les jeux de l'amour.

Observatoire de l'état d'urgence

On n'a pas choisi une publication zadiste, autonome, blaquebloquiste ni même l'Huma. Non, il s'agit de l'observatoire de l'état d'urgence sous forme de blog de deux journalistes du Monde.  On le met en bloguerolle.

C'est ici. C'est édifiant.

"La seule anarchie est celle du pouvoir"

paru sur Causeur.fr

Les Black Blocs sont devenus, ce matin, les nouveaux profanateurs de sépulture. Je ne sais pas si, comme l’écrit l'ami Daoud, ils sont les idiots utiles de l’Etat et les meilleurs amis de l’ordre qu’ils prétendent contester. Je ne sais pas non plus si les 323 interpellations et gardes à vue qui ont suivi cette manif concernaient toutes des  Black blocs. Mais  ils sont devenus les Fantômas fantasmatiques de la frange radicale d’une jeunesse qui refuse encore et toujours, et par tous les moyens, la logique mortifère des modes de production de ce temps, de l’organisation étatique qu’ils induisent et du discours médiatique qui va avec.
Quelques remarques, donc, sur ces travailleurs du négatif, ces Goldstein de nos post-démocraties modernes, Goldstein étant l’incarnation de l’ennemi prévu par Big Brother lui-même dans 1984. Daoud nous parle d’une de leurs premières apparitions médiatiques et nous annonce qu’ils ont, à Gênes en 2001, sciemment amené l’un des leurs à la mort. Je ne suis pas certain que la famille de Carlo Giulani soit tout à fait d’accord avec cette analyse.
D’autre part, il ne faut jamais oublier qu’à Gênes en 2001 comme sur la place de la République ce dimanche 29 novembre, ce ne sont pas les manifestants qui créent le degré de violence d’une manifestation mais les forces de l’ordre elles-mêmes et surtout ceux qui les commandent. Ou, pour dire les choses autrement, c’est la police qui décide comment et si une manifestation dégénère. Rappelons-nous du 11 janvier, il n’y a eu ni Black Blocs, ni voyous, ni casseurs alors que plusieurs millions de personnes ont manifesté.
Le gouvernement italien, lors du sommet du G8, avait entièrement bouclé la ville, y compris par de véritables barrières infranchissables. Comme les manifestants, qui n’étaient pas tous des Black Blocs, loin de là, ont voulu quand même passer, les heurts violents étaient inévitables ainsi que la répression qui s’en est suivie après la mort de Carlo Giulani. Le film Diaz, un crime d’Etat montre d’ailleurs bien comment la police italienne, en attaquant froidement les locaux où vivaient les manifestants, les ont systématiquement bastonnés puis les ont suivis jusque dans les hôpitaux pour les matraquer sur leur lit avant d’enfermer les blessés en prison pour des interrogatoires serrés. Le scandale a été énorme mais vite étouffé. Depuis, les G8 se déroulent dans des endroits de plus en plus inaccessibles où l’on n’est plus dérangé par les citoyens…
Ce qui s’est passé hier à République est du même ordre, même si cela n’a pas atteint l’intensité de Gênes. Il est évident qu’une manif interdite au nom de l’état d’urgence prolongé dont on n’a pas besoin d’être un Black Bloc pour vouloir qu’elle se déroule quand même et que la COP 21 ne se réduise pas à un huis-clos diplomatique, va forcément connaître des heurts. Elles se sont pourtant déroulées calmement ailleurs, à Lille, par exemple, avec 2000 personnes, parce que la police a eu la sagesse de « faire comme si ».
À Paris, les heurts étaient d’autant plus prévisibles qu’il n’y a pas besoin, non plus, d’être Black Bloc pour refuser l’état d’urgence à géométrie variable qui cible pour l’essentiel le mouvement social, les zadistes, les alter, les écolos plus ou moins libertaires mais qui laisse, comme à Lille, le marché de Noël se dérouler tranquillement et qui n’utilise aucune mesure particulière pour filtrer les entrées dans les hypermarchés ouverts le dimanche en ces approches de Noël.
Et puis, comme si tout cela ne suffisait pas, il faut que les Blacks Blocs soient de fait, non seulement des violents, mais des salauds. Et de se mettre en place un story-telling médiatico-politique pour dénoncer leur « profanation » du « mémorial » aux morts du 13 novembre. Décidément, ils ne respectent rien. Dans une inversion assez étonnante, ils deviennent autant de Créon de ces pures Antigone que seraient la police et les « bons » manifestants.
On oublie simplement que les Black Blocks, quand ils lancent des objets sur les CRS, choisissent rarement des bougies, plutôt des boulons. D’après les premiers témoignages, ce n’est pas la police qui a protégé le « mémorial », mais d’autres manifestants.
Bref, comme le dit Georgio Agamben : « La seule véritable anarchie est celle du pouvoir. »

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 47

"C'est là que le train apparaîtra sans doute à l'heure exacte, et l'on pourrait trouver étrange que le train n'arrive jamais. Sur le temps cependant sont endormis tellement de paix et de silence, qu'il est bien plus étrange encore de voir surgir le train."
Jaques Réda, Les ruines de Paris.

Mer du Nord, 29 novembre.



"Votre âme est un paysage choisi". Effectivement, c'est celui qu'il nous fallait. Au bout d'un kilomètre, en marchant dans les embruns vers la Belgique, cet unique bar cerné par les oyats. Il était sans doute plein de singes qui baisaient pour régler leurs conflits. 
Autant dire une utopie. 
On n'a pas osé déranger, on a peut-être eu tort.

dimanche 29 novembre 2015

Car elle a passé la chance de ce monde


Je ne sais pas quel sera ton dernier message
sms ou mot griffonné
à la hâte dans un centre de réfugiés
pour celui qui est venu après moi
du temps que ce monde avait sa chance

Je ne sais pas quel sera le dernier JT
la dernière session de la dernière chaine infos
pour toi et lui qui pleurerez 
devant l'écran bientôt noir
car elle a passé la chance de ce monde

Je ne sais pas quelle sera ma dernière maison
j'aurai quitté les villes je pense
pour t'oublier et oublier la fin devant la mer
grise ou bleue ça m’est bien égal
oublier d'avoir oublié la chance de ce monde

je ne sais pas quelle sera ma dernière bouteille
peut-être bien un anjou blanc (Agnès et René Mosse)
bue seul c’est à dire en bonne compagnie
J’espère qu’il y aura encore des noix
j’aimais ce mélange dans la chance de ce monde

Je ne sais pas si je la boirai à ta santé
je ne crois pas je la boirai plutôt
à la mer au ciel aux oyats qui bientôt
ne vont plus jamais se ressembler
car elle a passé la chance de ce monde.





© jérôme leroy/11/2015




vendredi 27 novembre 2015

Pas de quoi pavoiser.



paru sur Causeur.fr

Non, je ne  pavoiserai pas mes fenêtres avec le drapeau tricolore comme Hollande m’a « invité » à le faire. J’en ai un pourtant un de drapeau, bien roulé, dans mon bureau. Il me sert pour les manifs ou les meetings, voire pour les victoires de l’équipe nationale de foot. Il faut savoir que du côté des communistes, si on aime le rouge, on aime bien aussi le tricolore, drapeau de l’émancipation représentée par la Révolution Française qui a toujours articulé l’amour de la Patrie avec l’universalisme ou, si vous préférez, la nation et l’internationalisme. Oui, assez étrangement, pour être internationaliste, il faut au départ une nation – sinon ça s’appelle la mondialisation.

Je n’ai donc aucune allergie au tricolore. J’en ai une, en revanche, et extrêmement forte, au festivisme macabre  que représente cette initiative présidentielle. Et ce pour plusieurs raisons.

Une raison étymologique d’abord. On ne pavoise que pour exprimer sa joie, pas son deuil. Le verbe pavoiser lui-même a acquis des connotations péjoratives avec le temps qui lui donne le sens d’une joie un peu arrogante. On pavoise pour un quatorze-juillet : se souvenir de la magnifique toile de Monet, Rue Montorgueil, une de ses plus éminemment joyeuses.  On ne pavoise pas, à tous les sens du terme, quand on va rendre hommage à cent-trente morts et que l’on réagit par une politique étrangère brouillonne et un état d’urgence. Etat d’urgence qui a eu promptement pour effet d’interdire les manifestations autour de la Cop 21, de perquisitionner les squats et les maraîchers bios et libertaires mais pas,  étrangement, de fermer les hypermarchés.

Mais la perte de tout langage adéquat aux faits n’est pas le moindre défaut des hommes politiques postmodernes qui n’ont plus de pouvoir réel et se débrouillent très mal avec les symboles puisqu’ils ne sont plus du tout conscients de faire partie d’un récit.

L’autre raison, c’est qu’il s’agit d’une vision totalement américanisée du drapeau. Il suffit de voir les consignes données. Par exemple, si vous n’avez pas de drapeau, ce qui peut arriver, puisque ce n’est pas encore passible d’une fiche S, vous pouvez vous rendre sur un site gouvernemental et l’imprimer. Bon, il vaut mieux une imprimante couleur et vu le prix, autant aller s’acheter un drapeau… Mais attention, on nous le dit dans toutes les gazettes, c’est devenu un objet très fashion et les consommateurs se ruent dessus un peu partout. Mieux, vous êtes aussi encouragé à "pavoiser le Web" en prenant des selfies devant des drapeaux. C’est vrai que le selfie, c’est une preuve de recueillement, de chagrin, de douleur. C’est ballot, on aurait dû penser à en faire sur les lieux de l’attentat, devant les corps.

Troisième raison, comme toute initiative de ce genre, que vous pavoisiez ou non, votre geste sera interprété par vos voisins. C’est un piège : vous pavoisez et cela vaut adhésion au gouvernement ou indication que vous êtes de droite, voire très à droite ; vous ne pavoisez pas, c’est que vous êtes un mauvais Français, un qui n’aime pas son pays. Et là où l’on voudrait tant trouver un sentiment d’union, de fraternité, on fait naître le soupçon, le commentaire, la rumeur. « Il n’a pas mis son drapeau, ça m’étonne pas, sa femme est marocaine. » ou alors « Ce vieux facho, t’as vu, il a ressorti le drapeau de son régiment. Je suis sûr qu’il a torturé en Algérie. »

Enfin, dernière raison, je suis trop attaché à la liberté d’expression pour ne pas me méfier de cette sacralisation du drapeau.  Qu’il représente pour moi une histoire que j’estime être « en bloc » plutôt honorable, c’est mon opinion. Qu’il représente pour d’autres le drapeau d’une puissance impérialiste, coloniale, massacreuse et la bêtise nationaliste, c’est la leur et je la trouve parfaitement respectable, y compris par des temps qui sentent le « réarmement » moral.

On peut même avoir le désir de le profaner, de le brûler, ou de cracher dessus. De toute manière, il en a vu bien d’autres pour avoir peur de ces manifestations de haine infantile, le drapeau.

Et négocier cette liberté d’expression serait évidemment une victoire terroriste, une de plus…

jeudi 26 novembre 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 46

-Qu'est-ce que vous avez? demanda Lulu Doumer à des Cigales
-Une ontalgie, répondit Thérèse.
-Une quoi?
-Une ontalgie.
-Qu'est-ce que c'est que ça?
-Une maladie existentielle, répondit Thérèse. Ca ressemble à l'asthme mais c'est plus distingué.

Raymond Queneau, Loin de Rueil.

mercredi 25 novembre 2015

L'état d'urgence, contre qui?

Nous sommes très heureux d'être dans les premiers signataires de cette pétition à l'initiative de l'ami Serge Quadruppani, connu pour ses romans, ses talents de découvreur et de traducteur, son gigot à la tapenade, et bien sûr sa fiche S, car si tu n'as pas une fiche S à cinquante ans, c'est que tu as raté ta vie.

BRAVONS L’ETAT D’URGENCE, RETROUVONS-NOUS LE 29 NOVEMBRE PLACE DE LA
REPUBLIQUE.

Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour comprendre que l’état
d’urgence décrété pour trois mois n’allait pas se limiter à protéger la
population française contre de nouveaux attentats.

Ce week-end, une grande partie de la ville de Sens (Yonne) a été soumise
à un couvre-feu, sans rapport clair avec les attentats. C’est la
perquisition d’un appartement – dont les locataires n’auraient
finalement pas été inquiétés – qui a justifié cette punition collective.
Parmi les 1072 perquisitions nocturnes diligentées hors de tout cadre
judiciaire par les préfets, moins d'une sur dix a abouti à une
garde-à-vue. À Nice, c'est une fillette de six ans qui a été blessée
lors d'une opération de police : les policiers intervenus en pleine nuit
avaient enfoncé la mauvaise porte. Dimanche en Loire-Atlantique, c'est
une caravane de 200 vélos accompagnée de 5 tracteurs qui a été bloquée
par les forces de l'ordre : il s'agissait de dissuader les cyclistes de
rejoindre Paris pour la COP21.

Pendant ce temps, le gouvernement reprend sans scrupules des mesures
promues hier encore par l’extrême droite. Les journaux nous l’assurent :
les sondages confirment l’adhésion massive des Français à cet état
d’exception sans precedent depuis cinquante ans.

C'est une victoire pour daesh que d'être parvenu, avec moins d'une
dizaine d'hommes, à faire sombrer la France dans ses pires réflexes
réactionnaires. C'est une victoire pour daesh que d'avoir provoqué la
mise sous tutelle sécuritaire de la population française tout entière.

Le dimanche 29 novembre, une gigantesque manifestation était prévue dans
les rues de Paris pour faire pression sur les gouvernants mondiaux, à
qui personne ne faisait confiance pour trouver une solution au
réchauffement climatique. Des centaines de milliers de personnes étaient
attendues de toute l'Europe. Manuel Valls, certainement lucide sur le
caractère dérisoire des accords qui sortiront de la COP21, craignait
beaucoup cette manifestation. Le prétexte pourrait être risible : la
foule risquerait d’être la cible d'un attentat – M. Valls jouerait-il
avec le feu en laissant les Français risquer leur vie en faisant leurs
courses de Noël ?  Les moyens le sont moins : ceux qui voudraient
manifester encourent 6 mois de prison. M. Valls va-t-il nous mettre en
prison pour nous protéger des terroristes ?

La proposition que nous faisons, nous savons que dans les circonstances
actuelles nous aurons du mal à la faire entendre. Depuis dix jours, les
écrans ressassent la gloire des “valeurs” françaises. Nous prenons cela
au pied de la lettre. S’il existe quelque chose comme une valeur
française, c’est d’avoir refusé depuis au moins deux siècles de laisser
la rue à l’armée ou à la police. La mobilisation à l'occasion de la
COP21 est un enjeu primordial et nous n'acceptons pas que le
gouvernement manipule la peur pour nous interdire de manifester.

Dimanche 29 novembre, nous appelons à braver l'état d'urgence et à nous
retrouver sur la place de la République.


Premières signatures:
Frédéric Lordon, Directeur de recherche au CNRS
Pierre Alféri, romancier, poète et essayiste
Hugues Jallon, éditeur
Ludivine Bantigny, historienne
Eric Hazan, éditeur
Julien Salingue, Docteur en Science politique
Joelle Marelli, philosophe, écrivain, directrice de programme au Collège
international de philosophie.
Jacques Fradin, Mathématicien, chercheur en économie
Ivan Segré, Philosophe
Nathalie Quintane, Poétesse
Christophe Granger, Historien
Naira Guénif, Sociologue
Serge Quadruppani, écrivain
Joss Dray, auteure-photographe
Jérôme Leroy, écrivain
François Cusset, professeur des universités
Jean-Jacques Reboux, écrivain et éditeur
Thierry Bourcy, écrivain
Yannis Youlountas, cinéaste, écrivain
Caryl Ferey, écrivain
Gérard Delteil, écrivain
Jean-Jacques Rue, programmateur de cinéma, journaliste
Pascal Dessaint, écrivain

mardi 24 novembre 2015

Un rude hiver

Ils sont d'actualité, les titres de Queneau: Zazie n'est plus dans le métro et je me demande où peut bien être passé  Pierrot mon ami.  On n'a qu'une seule envie, puisque ce sont les derniers jours et le temps du chiendent, c'est de partir loin de Rueil avec Odile et les enfants du limon, histoire de retrouver les fleurs bleues.

"Mais la vie, Bernard, la vie des hommes, ce n’est pas comme le temps. A partir d’un certain moment il n’arrête plus de neiger. Il neige, il neige, il n’arrête plus de neiger, ça devient une lourde douleur, vous ne pouvez pas savoir, et le beau temps ne reviendra plus, on peut en être certain. »
Raymond Queneau, Un rude hiver

lundi 23 novembre 2015

Etat de siège: Brussels experiment

Alors que Bruxelles, ma belle, entame son quatrième jour d'état de siège, on ne peut s'empêcher de penser, devant ce qui pourrait très bien être aussi une expérience grandeur nature de domestication de toute une population dans une démocratie made in 2015, à Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle qui datent de 1988:
 "Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique."

Dan Fante (1944-2015)

Tu vas manquer, old sport:

"Je suis redevenu ce gamin ivre de printemps
qui fonçait à vélo dans les petites rues de New York
devant les bornes d’incendie ouvertes
-trempé jusqu’aux os
lançant ma vie vers un ciel
où Dieu sautait à la corde."

 Bons baisers de la grosse barmaid

Et en plus, Dan Fante est mort.

Il n'était pas seulement le fils de John. C'était un auteur de romans noirs et un merveilleux poète.

vendredi 20 novembre 2015

Paris Polar

On y sera samedi et dimanche, le festival étant maintenu. 
 Le programme est ici.

mardi 17 novembre 2015

La fin du film


De toute manière, "les derniers civils", comme disait Glaeser, dont je fais partie, nous avons perdu la partie depuis longtemps. Je ne vois plus trop quelle est est notre place dans ce monde-là où on dit guerre tous les trois mots comme si les guerres avaient jamais réglé quoi que ce soit. Surtout une "guerre au terrorisme", aberration néoconservatrice qui nous a conduits là où nous en sommes.  
Je suis fatigué comme un spectateur qui connaît déjà la fin du film.

lundi 16 novembre 2015

...avant ce tour qu'ils ont pris

"Retrouve le décor qui n'était point fait pour le massacre
Comme si l'on pouvait à son gré reprendre les événements avant ce tour qu'ils ont pris
Si l'on pouvait choisir autrement les acteurs dans Paris
Imaginer la vie autrement qu'elle fut et que nous fûmes
Le pire changé pour le mieux
Ô mon amour remettons nos pas dans nos pas"
 
Aragon, Il ne m'est Paris que d'Elsa.

dimanche 15 novembre 2015

vendredi 13 novembre 2015

Bernanos, c'est arrivé près de chez vous.


On réédite les romans de Bernanos dans la Pléiade.
(paru dans Causeur magazine d'octobre)

 Quand par hasard, aujourd’hui, il est encore question de Bernanos, c’est le plus souvent pour ses essais. Ma première rencontre avec lui remonte, je crois, à la classe de seconde. A cette époque-là, je lisais tout ce qui concernait la Guerre d’Espagne. Je vibrais avec L’Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Les choses étaient alors merveilleusement simples. Il y avait les salauds et les héros. Les héros étaient les volontaires des Brigades Internationales et les salauds étaient dans le camp dans face, chez les fascistes. Par ce goût cornélien  de l’héroïsme et du beau geste qui sommeille dans le coeur de tout jeune Français un peu frotté de littérature, je concédais que la résistance  des cadets de l’Alcazar de Tolède contre les troupes républicaines ne manquait pas de panache mais tout de même, au bout du compte, cela ne pesait pas bien lourd face à l’horreur de Guernica sublimée par Picasso. C’est alors qu’un copain catho et un peu royco, à moins que ce ne soit le contraire, me signala l’existence des Grands Cimetières sous la Lune. Ce livre me prouverait, me dit-il, que l’on pouvait être de droite et pourtant avoir écrit contre le camp franquiste, coupable d’assassiner dans l’homme ce que Bernanos appelle « l’esprit d’enfance ».  
Dans ce pamphlet, Bernanos qui est installé à Palma de Majorque depuis 1934, raconte en effet comment il assiste au soulèvement militaire contre la République. Tout aurait dû le pousser à s’en réjouir: il est catholique, monarchiste et malgré quelques vicissitudes, il est resté proche de Maurras et de l’Action Française. Il est déjà un écrivain reconnu depuis la parution en 1926 de Sous le soleil de Satan qui a rencontré un très grand succès. En face, ce sont des anarchistes, des communistes, des socialistes alors que son propre fils, Yves, a revêtu l’uniforme des phalangistes. Oui, mais voilà, Les Grands Cimetières sous la Lune sont le réquisitoire le plus féroce qui soit, encore aujourd’hui, contre cette alliance mortifère entre le sabre et le goupillon qui montra toute son horreur une nuit de l’automne 1936  où « de  pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement  sont fusillés devant le cimetière du village. Une fois morts, on en fait un tas que l’on arrose d’essence avant d’y mettre le feu. Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque a laissé faire tout ça. »
Le livre me bouleversa par sa force lyrique et désespérée, par cette façon de mettre au-dessus de tout « l’honneur chrétien ». Bernanos m’apprit dès cette première lecture quelque chose de capital : un écrivain même avec des « idées », même « engagé » doit savoir tirer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour autant convaincre ses ennemis. Alors que Léon Daudet avait vu dans Sous le soleil de Satan "une nouvelle étoile dans le firmament de la littérature », il traite Bernanos après Les Grands Cimetières, parce qu’il a préféré la vérité à Maurras, de « pourriture » et de « nature femelle » dans L’Action Française. C’est pour cela que je mets depuis cette époque Bernanos dans ma bibliothèque entre Orwell et Pasolini qui eux, venus de la gauche, ont montré pour le premier l’horreur stalinienne à Barcelone en 1936 dans Hommage à la Catalogne et pour le second comment une certaine jeunesse gauchiste était la complice ou l’idiote utile du capitalisme et du consumérisme des années 60 dans ses Ecrits Corsaires.
Vint ensuite, en ce qui me concernait, la lecture des romans. Mais tout est dans le « ensuite ». Les romans de Bernanos ne sont plus vraiment lus sauf quand des cinéastes aussi jansénistes que lui, de loin en loin, s’emparent d’un de ses  titres comme le firent Bresson pour Journal d’un curé de campagne et Mouchette ou Pialat pour Sous le soleil de Satan. On espère donc que la réédition dans la Pléiade en deux volumes des Œuvres romanesques complètes  va mettre un terme à ce relatif oubli dont les raisons sont multiples.
Tout d’abord, la production romanesque de Bernanos est concentrée sur une période finalement très courte de sa vie, une dizaine d’années, entre 1926 et 1936 et compte moins d’une dizaine de titres noyés dans ses essais, ses pamphlets, ses articles, ses polémiques que seul un style incandescent n’a pas trop datés car rien ne vieillit plus vite que le journalisme. Et puis Bernanos lui-même n’a pas facilité les choses pour la renommée de ses romans : « Je ne suis pas un écrivain » déclare-t-il toujours dans Les Grands Cimetières. Il faut entendre, bien entendu, qu’il est le contraire d’un homme de lettres  comme il le dit crument : « Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre.(…) Je ne repousse pas d’ailleurs ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel ma vie. »
Bernanos a toujours refusé les rentes de situation de la vie littéraire et il a passé sa vie pour une partie dans les trains et les cafés à placer des assurances dans les départements de l’Est afin de nourrir une famille toujours plus nombreuse et pour une autre dans des exils volontaires en Espagne, au Brésil puis en Tunisie. Il trouvait  en effet que la France avait vraiment trop mauvaise mine après être passée par Munich et la collaboration sans compter son envahissement par une technique qui lui tenait lieu de métaphysique et une goujaterie généralisée, une disparition de l’honneur que même le général de Gaulle ne parvint pas à ressusciter, ce qui fut la dernière désillusion politique de celui qui, dès 40,  soutint de la France Libre.
Le dernier obstacle à la lecture des romans de Bernanos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus recette en littérature, surtout le Dieu bernanosien qui s’éloigne, se cache, se retire du monde : ses romans sont les romans du tsimtsoum dirait la tradition juive qui désigne ainsi ce moment de retrait du divin de la création, sa contraction en lui-même. Voilà pourquoi, quand on pense aux romans de Bernanos, qui se passent tous entre Artois et Boulonnais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres perdus, des vagabonds, des enfants assassinés ou suicidés, de jeunes aristocrates trop pures sur la voie de la sainteté ou du martyre, ils laissent cette impression peu aimable d’un Mauvais rêve, pour reprendre le titre d’un de ses romans posthumes.
Il faudrait, en fait, oublier tout cela un moment et  lire les romans de Bernanos comme on lit des romans noirs. Il a en d’ailleurs écrit au moins deux, Un Crime et Un mauvais rêve, qui obéissent aux règles canoniques du genre avec juges et assassins, meurtriers, coups de feu dans la nuit, captations d’héritages, passés inavouables, changements d’identités, couples maudits sombrant dans la toxicomanie. Plus généralement, on remarquera qu’aucun roman de Bernanos, absolument aucun, n’échappe à cette malédiction de la mort violente qui  semble un détonateur indispensable à la création romanesque, avec une prédilection pour le suicide : pas moins de douze pour huit romans dont les pages déchirantes de la Nouvelle Histoire de Mouchette où l’adolescente profanée se noie dans un étang en robe de mariée.
C’est que le suicide est la conséquence de la solitude qui est au cœur de l’œuvre de Bernanos, la solitude radicale de l’homme moderne qui naît dans les tranchées de 14-18  au contact d’un carnage industrialisé. Cette nouvelle solitude est sans éclat, dangereuse, mortifère. On oublie trop souvent que les grands solitaires bernanosiens, les prêtres comme Donissan dans Sous le soleil de Satan ou le curé d’Ambricourt dans Journal d’un curé de campagne sont contemporains d’autres solitaires du même genre chez Simenon mais aussi chez Drieu avec Le feu follet, chez Camus avec Meursault, chez Sartre avec Roquentin ou encore chez Aragon avec Aurélien.  Seulement les prêtres bernanosiens, pour encore augmenter leur tourment, ont gardé une conscience aigue du mal qui rôde dans leur paroisse et d’un surnaturel qui  contamine la réalité la plus prosaïque: «  J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix. »  écrit  par exemple le curé d’Ambricourt. 
Cette intrusion de visions presque fantastiques dans une littérature naturaliste est une des marques de fabrique des romans de Bernanos (1). Il réussit ainsi à incarner dans la réalité de ses personnages des dogmes de l’église catholique comme celui de la Communion des Saints définie ainsi dans les Dialogues des carmélites: « On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Transposé par Bernanos sur le plan romanesque, cela donne au diptyque formé par L’imposture et La joie l’allure de thrillers mystiques : l’âme de l’abbé Cénabre, prêtre mondain, auteur érudit des Mystiques florentins, ayant perdu la foi mais continuant d’exercer son ministère par une curiosité diabolique du cœur humain, cette âme sera-t-elle sauvée ? Deux êtres devront se sacrifier pour cela. D’abord l’abbé Chevance, qui mourra seul une fois que Cénabre lui aura confié son terrifiant secret, et ensuite Chantal de Clergerie à qui Chevance a en quelque sorte passé le relais. Chantal, héritière spirituelle de Chevance, découvre elle aussi sa mission rédemptrice dans la solitude alors qu’elle est cernée par un père académicien, caricature des catholiques bourgeois que Bernanos vomissait tout comme Léon Bloy avant lui, par une grand-mère folle, un psychiatre et un chauffeur russe drogué. Ce dernier, finalement, la violera et l’assassinera. Et c’est seulement par ce sacrifice que l’abbé Cénabre, le prêtre perdu, retrouvera la foi.
Même étranger aux préoccupations bernanosiennes sur la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lecteur d’aujourd’hui, pour peu qu’il s’en donne la peine, ne peut qu’être fasciné par cette autopsie impitoyable de ce qui ronge notre époque : un relativisme patelin, un ennui qui ne dit pas son nom, une peur diffuse. Toutes choses qui sont des signes incontestables d’un travail du négatif  nous rendant tous étrangers à nous-mêmes. Arriver à cerner cette banalité destructrice est la grande originalité des romans de Bernanos : il a compris, encore une fois comme Simenon, dont il fut toute sa vie un grand lecteur, que Satan est en complet veston à l’instar de Monsieur Ouine, un ancien professeur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa portée dans les filets d’une rhétorique spécieuse au service de la désillusion.
 « Bernanos fait du diable un compagnon de tous les jours » écrit Nimier dans ses Journées de lecture. On ne saurait mieux indiquer la nécessité des romans de Bernanos en un temps  comme le nôtre, assez naïf pour penser que le mal serait exceptionnel et aurait la politesse de se laisser reconnaître au premier coup d’œil.


Jérôme Leroy

Œuvres romanesques complètes suivi de Dialogues des carmélites de Georges Bernanos, (La Pléiade, Édition en deux volumes de Jacques Chabot, Pierre Gille, Monique Gosselin-Noat, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et André Not. Préface de Gilles Philippe. Chronologie par Gilles Bernanos.) Parution le 15 octobre.



(1)On pourra lire à ce propos Bernanos romancier du surnaturel (Pierre-Guillaume de Roux), l’essai éclairant de Monique Gosselin-Noat qui par ailleurs une des maitre-d ‘œuvres de cette nouvelle édition des Œuvres romanesques complètes .

jeudi 12 novembre 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 45


"L'idée de partir ne m'est pas venue d'un seul coup. Elle s'est imposée à la façon d'un lent vertige, comme l'image de sa chute hante l'homme qu'elle fait tomber". 
Antoine Blondin, L'humeur vagabonde.

mercredi 11 novembre 2015

11 novembre

"Il faut aller à Ypres
Il faut essayer de nommer les morts tous les morts
Il faut réchauffer les morts de dix-huit ans
Il faut réchauffer mon arrière-grand-père 
qui n'a jamais eu mon âge
Il faut lire les plaques les croix et nommer encore nommer
Il faut croiser les centenaires avec l'accent écossais et le coquelicot en papier à la boutonnière
Il faut se promener à Vimy sur la crête au-dessus du bassin minier dans la brume bleue et dorée
Un arbre pour un mort une forêt un mémorial immense et les noms les noms gravés encore les noms les noms des morts
Il faut que les larmes montent aux yeux pour la dernière relève
Nommer pour réchauffer nommer dans le bleu et l'or du ciel d'Artois du ciel des Flandres
Nommer les morts tous les morts"


Un dernier verre en Atlantide (La Table Ronde, 2010) 
 

Glucksmann


André Glucksmann est un anticommuniste mort et moi je suis un communiste vivant. 
J'ai gagné, mec. 
C'est provisoire, mais j'ai gagné.

Et pour lire quelque chose d'irréfutable sur le sinistre bonhomme, on va chez Serge Q., plus que jamais mon ami.

lundi 9 novembre 2015

Daniel Biga

Lisez les poètes vivants avant qu'il ne soit trop tard pour eux et...pour vous.
le monde est rose et bien aimé
le monde est merveilleux et sont les êtres qui le peuplent
et la douleur
et le désespoir et les larmes merveilleuses merveilleux
-la blessure contient en soi la guérison
la souffrance la consolation
à l'ubac de l'amour croît la haine
comme au revers de la faiblesse
s'éclaire ma tendresse-
bien sûr il aurait mieux valu rire rire rire
à gogo à go-gorge déployée rire de nous rire autant
que nous avons pleuré et pour les mêmes causes;
nous nous sommes tant déchirés
Va! que la la vie t'emporte:
il y a un lieu unique où nous nous aimerons sans fin
quelque part nous nous reconnaîtrons toujours

et que la mort la merveilleuse mort souriante
qui marche à nos côtés et ne nous quitte jamais
nous guide et nous conseille

le monde est merveilleux et merveilleux la jalousie comme la confiance
et merveilleuse la trahison comme l'abandon
Petite soeur à qui j'écris ce soir tu n'es plus mon amour
pour cela tu le deviens enfin -appartenance au Monde seul-
bénie sois-tu dans tes rencontres et tes rires
et bénis soient tes amants rayonnants
leur bite merveilleuse brutale et douce
et bénies soient vos chevauchées
ton odeur de sueur blonde
et bénie soient les saccades de tes reins ton bassin ton pelvis
collés aux leurs
bénis soyez-vous dans vos étreintes
et béni puissé-je être dans ma solitude
en quête de sérénité
le monde tourne et merveilleusement:
le monde est rose et bien aimé


Daniel Biga, Né nu (Le Cherche-Midi)

Point Presse: Bernard Poirette a parlé de Jugan sur RTL

jeudi 5 novembre 2015

Point Presse: Jugan dans l'Huma


On remercie vivement Jean-Claude Lebrun pour sa chronique dans un journal qui est évidemment très cher à notre coeur.

Retour à Brive...

...pour la Foire du Livre. Vendredi, Samedi, Dimanche matin avec une rencontre Vendredi à 14H30.

mercredi 4 novembre 2015

Dans aucune ville...

Je me demande souvent, quand j'arrive dans une ville inconnue, où se trouve le bistrot dans lequel le jeune homme seul se réfugie pour lire pendant des heures Mandiargues ou Hardellet alors que le reste du monde travaille, sauf les buveurs de comptoir qui n'ont plus besoin de téléphone portable et sont par là-même silencieux. 
Si je le trouvais, ce bistrot, j'y rencontrerais peut-être mon fantôme à 17 ans. Je lui donnerais des conseils pour gagner du temps. Il ne m'écouterait pas et il aurait bien raison. 
Et puis tout le monde sait bien que  les fantômes et plus encore ces bistrots-là n'existent plus, dans aucune ville.


© jérôme leroy 11/15
 

C'était hier matin à France-Culture

On était sur la Matinale de France-Culture pour Le Matin des écrivains avec une chronique dans le journal de 7H et une co-interview avec Judith Perrignon de Denis Salas, magistrat, à propos de la loi Taubira entre 7H40 et 7H55 puis 8H15. On a bien aimé l'exercice, en tout cas.

dimanche 1 novembre 2015

Toussaint

Allons voir nos morts, maintenant, dans le Denaisis.
Avec Jules Laforgue sur le siège arrière.

"Blocus sentimental ! Messageries du Levant !...
Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,
Oh ! le vent !...
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !...
D'usines...."

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot


Patrick Pécherot, comme une machine à remonter le temps.

Une plaie ouverte, le grand roman noir de la Commune


 Patrick Pécherot, tantôt sous la casaque noire, tantôt sous la casaque blanche réussit parfaitement, depuis une dizaine de romans, l’hybridation entre polar et roman historique. C’est la force de la littérature populaire et du mauvais genre de pouvoir tout se permettre en la matière. Naguère, pour évoquer le Paris d’entre les deux guerres mondiales, il avait choisi des intrigues fouillées pour nous présenter les milieux libertaires et surréalistes des années 20 dans Les Brouillards de la Butte où émergeaient les silhouettes de Breton et d'Artaud mais aussi les contrecoups de la guerre d’Espagne en France dans Belleville Barcelone et, dans Boulevards des Branques, le Paris de 1940 en pleine débâcle où déjà s’affrontent dans la vacance du pouvoir les factions rivales et où commencent les règlements de compte.[1]
La méthode Pécherot consiste, et c’est toujours assez réussi, à mêler des personnages réels à des personnages fictifs et des faits historiques à des intrigues parallèles tant il est vrai que l’on continue à être jaloux, avide, amoureux avec nos misérables petits tas de secrets même quand la guerre fait rage, même quand une ville se couvre de barricades, même quand on espère des lendemains qui chantent L’Internationale et Le temps des cerises.
Dans Une plaie ouverte, son dernier roman, Pécherot nous ramène à la Commune par des chemins détournés puisque son roman commence au début du XXème siècle, aux Etats Unis dans le sillage du Buffalo Bill’s Wild West Show. Buffalo Bill, de son vrai nom Bill Cody, avait assez vite compris que la légende de l’Ouest était terminée et qu’il était temps d’en faire un spectacle pour les petits et les grands. C’est ainsi qu’on voit une Calamity Jane faire des exploits au tir de précision avec sa Winchester à condition d’avoir juste la dose d’alcool qui lui suffit, ni trop, ni trop peu. Dans les coulisses de cette superproduction, un agent de la Pinkerton enquête pour le compte d’un commanditaire français. Il recherche un certain Dana qui aurait participé à la Commune de Paris il y a plus de trente ans. Ce Dana, habile de ses mains comme un prestidigitateur, et qui fuit obstinément les objectifs des premiers appareils photos, existe-t-il vraiment ? L’agent de la Pinkerton n’est sûr de rien même si on dit que Dana aurait été l’amant de Calamity Jane.
Pécherot nous fait ensuite revenir à la période de la Commune. Le narrateur,  Marceau, fait partie d’une bande assez joyeuse de bohèmes qui réunit au moment de la guerre de 70 une faune variée. Il y a ce jeune voyou androgyne, crasseux et lumineux dont on apprendra qu’il s’appelle Rimbaud. Il y a des généraux qui ont tout de têtes brûlées espérant un monde meilleur comme Cluseret qui s’est battu avec les yankees contre le Sud esclavagiste puis avec les indépendantistes irlandais contre les Anglais, qui a connu prison et la condamnation à mort mais reste loyal à la Commune et organise sa défense dès qu’il s’agit de choisir entre les Versaillais et ce peuple de Paris qui invente pendant quelques semaines une utopie concrète.  On croise aussi, à la pension Laveur ou dans le restaurant coopératif d’Eugène Varlin, Courbet qui ne va pas tarder à faire mettre bas la colonne Vendôme, une certaine Manon dont on peut penser qu’elle a été le modèle du très scandaleux « L’origine du monde », Louise Michel, Jules Vallès, Maxime Vuillaume ou encore, précisément, ce Dana qui louche sur Manon. Parfois, ils sont rejoints par Verlaine, toujours entre deux absinthes, poète et employé municipal en compagnie d’un collègue, un certain Amédée.
Au fur et à mesure que la Commune perd du terrain et ce jusqu’à la Semaine Sanglante de mai 71, la bande se perd de vue. Devant les massacres versaillais, le gouvernement provisoire , en désespoir de cause puisqu’il avait aboli la peine de mort, fait fusiller des otages rue Haxo. Parmi eux, le pauvre Amédée qui n’était coupable de rien. On apprend aussi que dans la confusion, un des derniers transfert de fonds opérés par la Commune depuis la Banque de France jusqu’aux mairies d’arrondissement pour payer les soldes des gardes nationaux, a été attaqué du côté de Saint-Michel.
Marceau survit, lui, à la Semaine Sanglante et enquête dans le Paris de 1898 où après la loi d’amnistie, d’anciens communards devenus flics traquent d’anciens communards soupçonnés d’aider les anarchistes comme Ravachol qui veulent faire sauter l’Assemblée Nationale. Drogué au laudanum, alors que se jouent les prémices de l’affaire Dreyfus, Marceau poursuit sa quête obsessionnelle de Dana, persuadé que c’est lui qui a commandité l’attaque des fourgons de la banque de France et fait fusiller le pauvre Amédée, témoin de ses turpitudes.
Bien sûr, dans ces méandres du temps, les apparences sont trompeuses. Pécherot, qui n’a jamais aussi bien écrit, à coup de phrases courtes, entêtantes, qui scandent la mélancolie du temps qui passe et des rendez-vous ratés de l’histoire et de l’émancipation, nous promène, à tous les sens du terme des grands espaces de l’Ouest américain au dernières barricades de la Commune en passant par le Paris fin de siècle.
Et l'on finit par réciter les vers du jeune homme aux semelles de vents dans un saloon tandis que Courbet peint le sexe d’une femme, que Louise Michel encore institutrice apprend à lire à la future madame Verlaine et que l’on peut retrouver sur les premiers westerns documentaires américains aux images tressautantes, importés par Pathé, la silhouette d’un ami qui a trahi, d’un amour perdu, d’un idéal envolé.


Jérôme Leroy

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot (Gallimard/Série Noire)






[1] Ces trois romans viennent d’être réédités sous le titre La saga des Brouillards en Folio Policier, collection XL

 Codicille: il y a dans La plaie ouverte, une véritable obsession, assez émouvante, pour l'image comme possibilité de voyager dans le temps, d'abolir la durée, de retrouver le temps perdu précisément. Quelques salons du polar passés avec Patrick Pécherot m'ont révélé qu'il partageait comme moi une véritable passion pour le trop oublié André Hardellet dont l'oeuvre, pour l'essentiel, est une méditation autour de ce thème d'une image ou d'un film qui pourrait, dans certaines conditions, nous amener physiquement "au seuil du jardin". Du coup, lisez Pécherot mais lisez aussi Hardellet.

Ho Haï


"China Unicom
Sur l'écran du portable
Je suis revenu
Jour de neige
Sur le quatrième périphérique
Le chauffeur de taxi
Fume dans sa petite cage
Mes yeux vers l'ouest
Cherchent mon vieux jardin
Je suis revenu
Le portable sonne
Rendez-vous tu sais dans ce bar de Ho Haï
Où il y a une si jolie serveuse sichuanaise
Je suis revenu
Les filles du Sichuan
Sont pour moi les plus jolies
Bientôt Ho Haï
Le chauffeur allume une autre cigarette
China Unicom brille sur le toit d'un immeuble
Et sur l'écran de mon portable
Je suis revenu je suis revenu."


Le déclenchement muet des opérations cannibales ( Editions des Equateurs, 2006)