lundi 31 août 2015

31 août


Il y a un monde, en ce moment même, un monde heureux qui mérite le nom de monde mais qui continue sans nous. Le communisme consistera à ce que nous rentrions tous dans l'image, enfin, c'est à dire chez nous, c'est-à-dire dans ce monde-là.
Bonne rentrée à tous. Je vous aime.

samedi 29 août 2015

Georges Darien, l'intempestif

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pour défier l’armée.
Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.
C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volumes de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert.  
Bas les Cœurs ! publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans, il habite Versailles et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécilité unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”
Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous expliquent mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.
Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne au livre l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.

paru sur Causeur.fr

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"Sans doute le mouvement de transformation entrainera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de justice et d'égalité pour tous sans distinction de classes ni d'individus, ou ceux qui veulent maintenir des séparations et par conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie!"
Elisée Reclus, L'anarchie



 "On m'a volé le pouvoir d'être avant même que le monde fût. Si j'ai été contraint de me réincarner, ce fut sans moi-même, sans que je me sois, moi, réincarné. Je suis les faubourgs d'une ville qui n'existe pas, le commentaire prolixe d'un livre que nul n'a jamais écrit."
Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité.


"La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «Il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir."
Chris Marker, Sans Soleil.



jeudi 27 août 2015

Jugan en signature, le 4 septembre et point presse

Viendèze dire bonjour et boire un coup. 
Prolongations souhaitées.

On a aussi parlé de Jugan dans Paris-Match la semaine dernière:

 

mercredi 26 août 2015

Quadruppani contre la gendarmerie: de la bêtise et de la nuisance de l'antiterrorisme.

Au parloir du camp de rétention de la Haute-Vienne, je tente vainement de convaincre Serge de plaider la démence.
Alors que la communion universelle autour des héros du Thalys interdit, comme cela arrive périodiquement, tout recul critique, il sera néanmoins intéressant d'apprendre ce qui arrive à mon ami et mon grand frère Serge Quadruppani ,  l'Ombre Jaune du Plateau de Millevaches, le Fantômas d'Eymoutiers, le Rocambole de la "mouvance anarcho-autonome". Il semble désormais très clair que vouloir vivre autrement, entre les mailles du filet spectaculaire-marchand, devienne en soi un crime contre la sûreté de l'Etat. Ainsi, ce qui en deviendrait presque amusant, que d'écrire des romans noirs où s'exprimerait une certaine critique sociale.

"C'est une histoire bien édifiante qui donne envie de rester paître sur l'Himalaya (mais on résistera à cette envie).
Elle est relatée dans le Monde, Rue 89 et surtout Mediapart. (Pour ceux qui ne seraient pas abonnés au site moustachu, on peut lire l'intégralité de l'article ici)
Je la traite personnellement  chez les amis d'Article 11, et ceux de Siné Mensuel, sur le ton qui convient.

Résumé de l'épisode précédent. En 2011, dans l'élan de l'organisation des Nuits du 4 août, rassemblement festif sur le plateau de Millevaches qui fut porté par l'assemblée populaire locale, événement qui a charrié des milliers de personnes, j'ai décidé de transférer ma base à Eymoutiers. Il faut dire que, hormis les paysages et la riche histoire du terroir, j'avais trouvé là des manières de vivre et de s'organiser à mon goût. L'atmosphère de cette Assemblée, née en 2010 dans le mouvement contre la réforme des retraites m'avait heureusement changé du cirque de la politique radicale parisienne: des sensibilités très diverses (certes pas de droite) y coexistent sans gommer leurs différences ni même leurs différends, mais dans le respect mutuel. L'Assemblée populaire du plateau, ouverte à tous, peut réunir des  centaines de personnes et s'auto-convoque quand bon lui semble et que la situation le requiert. Elle a notamment produit à l'occasion des dernières élections municipales un  document  qui n'est pas vraiment un pamphlet terroriste. 
Cette assemblée s'est notamment réunie après l'assassinat de Rémi Fraisse, il y avait ce jour-là bien 150 personnes dans la pièce, répondant à l'émotion suscitée par ce meurtre, au scandale des mensonges gouvernementaux distillés à cette occasion. Il a été décidé d'aller bloquer par un moyen parfaitement symbolique une gendarmerie et de banqueter devant. Tout s'est passé au mieux dans une ambiance bon enfant, selon la presse locale. Plusieurs gendarmerie de la région avaient vu aussi dans la nuit leur portail brièvement bloqué par la pause d'un cadenas.

Et là patatras, que se passe-t-il? Une enquête à l'intitulé extravagant ("terrorisme, participation à un mouvement insurrectionnel") est ouverte par la gendarmerie. En lisant le rapport d'enquête, je me retrouve bombardé fondateur et idéologue d'une "mouvance anarchiste ultra-radicale". On va jusqu'à faire des expertises vocales pour voir si par hasard ce ne serait pas moi qui lis un texte de l'assemblée dans une vidéo relatant cette grave action de blocage-banquet. Mes liens avec les gens de Tarnac et mes écrits sur l'affaire sont disséqués par les pandores, qui se sont fait une histoire digne de la SDAT sur une fantasmatique "structure clandestine" dont je serais un des chefs… Pour finir, les condés n'ont rien pu prouver, mais il y a quand même un camarade qui passe en procès le 3 septembre pour "entrave à la circulation de matériel militaire en vue de nuire à la défense nationale", un délit inventé durant la guerre d'Algérie.

C'est un délire qui a sa logique:  je l'ai analysée dans la La Politique de la peur (Le Seuil, 2011): on a rarement l'occasion de vérifier à ses propres dépens la justesse de ce qu'on écrit!
Le fait que la gendarmerie en arrive à produire de telles procédures, s'invente de telles histoires, y croie, aie le front de bâtir des procédures judiciaires, tâche de m'attirer des ennuis judiciaires (en m'attribuant au passage des antécédents parfaitement fantaisistes: je n'en tire ni honte ni fierté mais mon casier est à ce jour parfaitement vierge!). Le fait qu'elle s'efforce de faire aux gens du plateau une réputation de classe dangereuse,  de "délinquants d'habitude" tendant vers "le terrorisme",  montre à nu la logique antiterroriste, bien plus que la façon de réagir à une attaque dans un train Thalys."

lundi 24 août 2015

Last call for summer


"Je vous souhaite mille chances et un été de cinquante ans sans cesser."
Arthur Rimbaud, Lettres

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 42

"Pendant la jeunesse, les plus arides indifférences, les plus cyniques mufleries, on arrive à leur trouver des excuses de lubies passionnelles et puis je ne sais quels signes d'un inexpert romantisme. Mais plus tard, quand la vie vous a bien montré tout ce qu'elle peut exoger de cautèle, de cruauté, de malice pour être seulement à 37°, on se rend compte, on est fixé, bien placé pour comprendre toutes les saloperies que contient un passé. Il suffit en tout et pour tout de se contempler scrupuleusement soi-même et ce qu'on est devenu en fait d'immondice. Plus de mystère, plus de niaiserie, on a bouffé toute sa poésie puisqu'on a vécu jusque-là."
Louis-Ferdinand Céline,  Voyage au bout de la nuit.

dimanche 23 août 2015

avec mon nom dans la marge

une copie de français
corrigée en 1979
avec mon nom dans la marge

 une histoire de conquistadors
avec des clichés

je ne devrais pas fouiller dans les cartons
chez ma mère

je cherchais quoi je n’en sais rien
mais pas cette copie vieille de trente-six ans
en tout cas

je cherchais du passé sans doute
comme on va chercher du pain

le professeur qui a corrigé
doit être mort

j’aimais bien le français
et je l’aimais bien lui

je ne me souviens pas pour autant
d’avoir aimé les conquistadors
ou quoi que ce soit de ce genre

en 1979 j’aimais Corinne
je cherchais sans doute Corinne
dans les cartons

mais si Corinne est quelque part
c’est au fond du jardin

il suffirait que je fasse un peu attention
que j’accommode ma vision de myope

pour la voir en 1979
près du tilleul qui n’est plus là

17 sur 20
13 avril 1979
avec mon nom dans la marge

un nom
qui n’est plus moi
ou un moi aussi absent
que le tilleul

et je vois soudain Corinne
j’ai ma copie à la main
oui je vois soudain Corinne
au fond du jardin

et je partage enfin avec elle
avec le tilleul les conquistadors
les cartons le professeur
le jardin et le 13 avril 1979

la même façon de ne plus être là.


© jérôme leroy, été 2015

samedi 22 août 2015

Tant que la cloche n'a pas sonné...


Avant de déchirer Tsipras, comme certains camarades prompts à brûler aujourd'hui ce qu'ils ont adoré hier, deux citations.
"La vie est courte, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience trompeuse, le jugement difficile." (Hippocrate) ou si vous préférez, ce qui revient au même: "C’est pas fini tant que la cloche n’a pas sonné." (Rocky Balboa)
Quand l'ennemi est aux portes de la ville, il faut gagner du temps. 
1°Tsipras en démissionnant met les "mesures urgentes" au point mort. C'est toujours ça de gagner jusqu'au 20 septembre.
2° On remarquera que Zoe Konstantopoulou ex présidente du Parlement et Varoufakis ministre démissionnaire, têtes d'affiche de la contestation "de gauche" n'ont pas rejoint les frondeurs d'Unité Populaire qui eux-mêmes ne sont pas allés au KKE, donc ne ferment aucune porte.
Bref, Tsipras fait de la politique, de la vraie. Je sais on n'est plus tellement habitué chez nous.
Mais voilà un homme de gauche radicale, le premier à être arrivé au pouvoir en Europe (j'attends de voir chez nous...), seul contre tous, victime d'un coup d'état financier, qui trouve encore le moyen de dégager des marges de manoeuvre en mettant son mandat en jeu.  
J'en voudrais bien un comme ça chez moi, tiens...

mercredi 19 août 2015

Les canons de la théorie.

"Devant la crête de l'île de Sérifos, quand monte le soleil, les canons de toutes les grandes théories du monde échouent dans leur mise à feu.
L'intelligence est vaincue par quelques vagues et une poignée de pierres -chose étrange peut-être et pourtant capable d'amener l'homme à ses véritables dimensions. En effet, qu'est-ce qui, sinon, lui serait plus utile pour vivre? S'il aime commencer de travers, c'est qu'il ne veut pas entendre. Sans qu'il en prenne conscience, la mer Egée dit et redit sans cesse, depuis des milliers d'années, par la bouche du clapotis de ses vagues, sur l'immense étendue de ses côtes: voilà qui tu es! 
Et le dessin de la feuille du figuier sur le ciel le répète, le fruit du grenadier s'en saisit, et ferme son poing jusqu'à en éclater. Les cigales le reprennent en canon jusqu'à en devenir transparentes.
La mort peut être plus ou moins juste, je veux dire représenter plus ou moins une perte irrémédiable,  selon la manière dont on l'accueille. "

Odysseus Elytis, L'espace de l'Egée (L'échoppe, 2015)

mardi 18 août 2015

Last but not least: Sauf dans les chansons by Thierry Marignac

Mon ombrageux camarade Thierry Marignac avec qui je ne suis d'accord sur rien ou presque, a lu Sauf dans les chansons. Il a aimé, ce qui me fait plaisir car le bougre s'est toujours réveillé en colère et couché furieux.  C'est ici.
Peu de temps avant leur exécution, au Havre, en juin 2023.
On le remercie et on signale au passage la réédition de son Fasciste chez Hélios malgré un préfacier qui se sent obligé de cracher un peu facilement sur les contemporains et les collègues de TM qui pourtant n'a pas besoin de ça pour qu'on s'aperçoive que le bonhomme avait trouvé, dès ce livre, "le lieu et la formule" comme disait ce vieux Rimbaud.

Jean Vautrin, codicille

Relu coup sur coup, vingt cinq ans après au moins, Billy ze Kick, Bloody Mary et Groom de Jean Vautrin,  récemment arrivé au Walhalla du roman noir. Ca a tout de même remarquablement tenu la route sur le fond comme sur la forme. En fait, c'est la vision prophétique du Ballard de IGH avec l'héritage stylistique de Queneau et de Céline.
Toute la France de 2015 est déjà là en germe en cette fin des seventies: sa faillite urbaine dans les banlieues, son racisme latent qui n'attend qu'une crise économique pour exploser (ça tombe bien, elle se pointe justement), la dinguerie généralisée, galopante et plus ou moins bien contrôlée de sa population soumise aux conditions aberrantes de la vie quotidienne dans une société spectaculaire marchande, une société qui sépare les uns des autres par, disait Debord, "la perte de tout langage adéquat aux faits."
C'est ce langage perdu que retrouve Vautrin, en fait, un langage somptueux, drôle, éblouissant, virtuose, un langage à la fois archaïque et contemporain, bref un langage, précisément, qui échappe au Spectacle. Et l'on peut se demander, de manière plus générale, si ce n'est pas justement le boulot de l'écrivain que d'éviter, quand il raconte, de le faire avec "les mots de la tribu"(là c'est Mallarmé).

jeudi 13 août 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 41


"Il faudrait habiter dans zun arbre. Si nous voulions zavoir vraiment la paix, ze veux dire."
(Zulie-Berthe, sept ans, pré-zadiste et zozoteuse.)

Billy-the-Kick de Jean Vautrin

Propos comme ça, 27


Il y a des filles, par ici, en minishort qui font du hula hoop avec un profil qui a deux mille ou deux mille cinq cents ans. 
Et tu veux que je rentre discuter de Tel-Aviv sur Seine, de Rebsamen, de la rentrée littéraire? Des névroses obsidionales de ceux qui trouvent plus grave le péril islamiste fabriqué en grande partie par leur propre connerie occidentale ou les Arabes en bas de chez eux que la mise au pas d'une démocratie, sa transformation en protectorat allemand sans que soit tiré le moindre coup de feu seulement par une asphyxie financière, ce qui finalement est bien plus terrifiant ? 
Sérieux, mignonne, ressers moi plutôt une Mythos et allons nous baigner,  d'accord?

 Tarnac n'est donc pas une entreprise terroriste. En revanche, l'antiterrorisme...

 Juridiquement, ça veut dire quoi " l'intention terroriste" ? Par exemple, je discute avec un copain grec et on se dit, comme ça, qu'il y a des banquiers, des patrons, des eurocrates, des droitards qui parleraient meilleur à l'ouvrier si on était à l'époque de Prima Linea ou de la Fraction Armée Rouge. Est ce que notre soupir, dans la nuit d'août avec la lune qui éclaire Naxos de l'autre côté, est ce que notre soupir était une "intention terroriste"? Si c est le cas, je me constituerais volontiers prisonnier car j aimerais beaucoup compisser les pompes d'un argousin de la Sdat et/ou de la Dgsi (ex-Dcri, ex-RG)


Tu as moins de dix-neuf ans, tu n'es pas un bébé palestinien des territoires occupés ni un adolescent noir du Texas? Bravo: tu as toutes les chances de finir l'été vivant.

 C'est fou ce que la néo-droite française (en gros la droite pré et post-gaulliste) est sioniste. On dirait qu'ils ont un truc à se faire pardonner. Leur antisémitisme consubstantiel particulièrement visible dans les années trente et sous Pétain?
A moins qu'ils ne fantasment Israël comme leur nouvelle Afrique du Sud, époque apartheid: un îlot de Blancs courageux face à une marée de bougnoules. Saluons leur exploit médiatique, néanmoins: ils réussissent à inverser la charge de la preuve et à faire passer pour antisémites les partis héritiers de Marx et Trotski qui, comme chacun sait, étaient de purs aryens.

Les camarades du KKE, je ne sais pas ce qu'ils disent là mais en gros je suis d'accord avec eux car ils sont communistes. Et les communistes ont toujours raison.


  La Chine dévalue fortement pour enrayer la baisse d'activité.  Ivre,  la BCE proteste avant de se rappeler que la Chine n'est pas dans l'Euro. Comme la Chine millénaire est polie, elle accompagnera, rassurons nous, son doigt d'honneur d'un aimable sourire.

Un Déon pour l'été

 Paru sur Causeur.fr


On réédite un Michel Déon pour l’été. C’est toujours une bonne idée de rééditer un Déon, surtout avec un joli bandeau de Loustal. Déon nous rappelle l’époque, pas si lointaine, où le succès public n’était pas forcément contradictoire avec la qualité littéraire. Et comme tout allait ensemble, cela donnait de très bons films quand on adaptait au cinéma un  roman de Déon: Un taxi mauve de Boisset avec Noiret, Rampling, Fred Astaire et l’Irlande dans le rôle principal, vous vous souvenez? En plus, il y avait quelque chose de plaisant à voir un cinéaste de gauche adapter un écrivain de droite. Si vous voulez trouver l’équivalent aujourd’hui, vous pouvez toujours chercher. Le goût vécu comme manière de dépasser les clivages politiques, c’est une idée qui a dû mourir à l’orée des années 80, la décennie où tout le monde est devenu très moral tout en choisissant le  pognon et la réussite comme valeurs cardinales.
Les gens de la nuit, à l’origine, est un roman de 1958. Longtemps, sa première phrase nous a hantés, nous qui sommes insomniaques comme pas deux: «Cette année-là, je cessai de dormir. » C’est ce qui donne ce caractère d’hallucination précise au livre qui se déroule pour l’essentiel entre le coucher du soleil et l’aube ; dans le périmètre de Saint-Germain-des-Prés, celui que continuent à rechercher les touristes des années 2010 alors qu’il est devenu un continent disparu aussi improbable que l’Atlantide.
Le narrateur des Gens de la Nuit a trente ans. c’est un fils de bonne famille: la preuve, son père va être élu à l’Académie Française. Cela fait un peu ricaner le fils. Michel Déon, dans la préface qu’il donne pour l’occasion, se moque gentiment de son propre revirement sous l’habit vert.
Le fils sort de trois ans de Légion et pour s’occuper fait un métier tout neuf. Avec deux amis, il a monté ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une agence de com’. Dans les années 50, on disait relations publiques. Son activité consiste surtout à promener des clients étrangers dans le « gay paris ». C’est ennuyeux mais ça le distrait d’un chagrin d’amour, un vrai chagrin d’amour, celui qui vous dévaste et vous transforme en fantôme de vous-même.
Comme chez tous les gens pudiques, le narrateur en souffre d’autant plus qu’il en parle peu et seulement à lui-même. On retrouve là, si vous voulez, cette esthétique éminemment française de la retenue qui commence avec Madame de La Fayette et s’arrête avec les Hussards dont Michel Déon fut un éminent représentant. Depuis, on hurle, on pleure, on éructe, on se lamente, dans le roman comme ailleurs, ce qui est encore plus fatigant, à la longue, que de passer ses nuits de bar en bar et de manger des pieds de porcs à l’aube du côté des Halles.
Pour s’occuper le narrateur fait des rencontres dans les caves de jazz et les bistrots ouverts très tard. Il a une liaison avec Gisèle qui est comme lui un oiseau de nuit, mais du genre bohème. Elle vit à l’hôtel avec Maggy, elle porte des pantalons fuseaux, elle aime faire l’amour et à l’occasion, quand elle n’a pas de papier pour prendre une adresse, elle remonte son chandail pour qu’on écrive sur sa peau nue.
On n’est pas très loin de l’Occupation, non plus. Le narrateur devient l’ami d’un peintre très doué qui ne veut plus peindre et qui est un ancien de la Légion Charlemagne puis il sauve de la bastonnade une étudiante communiste, Noire de surcroît. Il se débarrasse avec l’aide du peintre du buste de son aïeul qu’il trouve aussi pompeux que son père dans le bois de Boulogne et il découvre que le peintre  et l’étudiante sont amants.
Bref, il fait un peu n’importe quoi, ses amis aussi, mais ce n’importe quoi enchante. Extrait d’un dialogue avec l’étudiante communiste:
«  -C’est merveilleux, dit-elle, je ne pensais pas que nous étions si bien organisés. Il y a longtemps que tu surveilles le coin?
-J’y arrivais à la minute. Et pourquoi me tutoyez vous?
 - Tu n’es pas un camarade?
Elle s’était rejetée contre la portière, le regard soudain dur.
-Non.
-Alors pourquoi m’avoir tirée de là?
-Pour rien. Pour le plaisir. Pour l’honneur. »
La dernière réplique pourrait faire une belle devise, comme celle du Prince de Ligne
qui avait répondu, quand on lui demandait les raisons de son exil au moment de  l’Empire: « L’honneur. L’humeur. L’horreur. »
Ce qui est amusant, en plus, avec le recul, c’est que l’on s’aperçoit que dans ces années-là, et dans les mêmes parages bistrotiers,  les personnages des Gens de la Nuit auraient pu croiser la bande de Debord et des premiers situs qui dérivaient sur le mode « psychogéographique » afin de réenchanter la ville. Ainsi, cette scène où le peintre fait découvrir au narrateur à l’aube le ballet purement gratuit des arroseuses municipales devant l’Hôtel de Ville avant qu’elles ne se mettent au travail.
Pour le reste, est-il utile de savoir que le narrateur guérira de son chagrin d’amour un peu à la manière de Swann ou de Frédéric Moreau, que le comportement erratique et angoissé de nombre de personnages est dû à la « poudre » qui fait son apparition dans Paris et qu’il y a du roman noir dans Les gens de la nuit ?
Sans doute, mais le plaisir donné par ce roman est ailleurs, dans quelque chose qui ne vieillit pas, qui ne vieillira jamais et qui s’appelle la mélancolie : « Nous ne sommes pas nombreux à connaître ses secrets, pas nombreux mais inguérissables. »

Les gens de la nuit de Michel Déon (édition revue et corrigée, La Table Ronde)

Jo Nesbö sait faire court, aussi.




 Paru sur Causeur.fr

C’est une bonne nouvelle pour les amateurs de romans noir et de thrillers: Jo Nesbö sait faire court. Du sang sur la glace se lit en une soirée et a plutôt la taille d’une novela que celle de ces pavés monumentaux auxquels nous a habitués la star planétaire du polar norvégien. On sait que d’habitude, avec dix aventures au compteur qui sont autant de best-sellers traduits en quarante langues, l’inspecteur Harry Hole nous a souvent entrainés loin d’Oslo pour nous plonger dans les bas-fonds de Bangkok ou chez des Sud-Africains sadiques.
Bien sûr, tout partait toujours de Norvège mais Nesbö avait fini par faire du « world polar » comme il y a une « world music ». Il l’a fait certes bien mieux que d’autres mais au fur et à mesure que ces romans gonflaient en volume, ils perdaient en originalité. On pouvait saluer la virtuosité du maître mais les deux derniers, Fantôme et Police, avaient quelque chose d’inflationniste dans les péripéties et on y perdait en route ce qui faisait la force des premières enquêtes de Harry Hole comme dans l’indépassable Bonhomme de neige. C’est aussi le problème d’avoir un personnage récurrent. On peut admettre que dans la vie d’une personne, même un flic, il puisse arriver une demi-douzaine d’événements personnels ou d’affaires particulièrement tragiques. Au-delà, le personnage auquel on croyait quitte son statut purement humain pour devenir un archétype, façon Tintin. Et ce qui est bon pour la bande dessinée le devient beaucoup moins quand on a voulu construire un personnage réaliste avec lequel on partage ses amours ratées, ses deuils, ses addictions, ses doutes. A la fin, on n’y croit plus, ou beaucoup moins.
Est-ce en  se rendant compte de cette dilution qui aseptise que Nesbö a décidé de faire une pause avec Du sang sur la glace qui ne met plus en scène Harry Hole mais un tueur à gage au service d’un parrain du milieu dans l’Oslo de la fin des années 70, dans les jours qui précèdent Noël ? On apprend d’ailleurs au passage comment à cette époque l’héroïne a envahi Oslo à partir de la très septentrionale île minière du Svalbard, partagée entre URSS et Norvège, là où pouvait passer dans des températures polaires la came venue d’Afghanistan. Toujours est-il que dans Du sang sur la glace, Nesbö se recentre sur les codes du roman noir, tueurs, truands, affrontement entre mafias locales, femmes fatales, pour les réinventer sans les dénaturer, un peu comme un tragédien du dix-septième siècle qui accepte la règle des trois unités pour mieux jouir de la contrainte qui lui permettra de renouveler son inspiration.
C’est le tueur qui a la parole. Il est très attachant, en fait. Au début, on le voit exécuter un homme de main du Pêcheur, le grand rival de son patron.  Il le fait sans sadisme excessif et prend bien soin de préciser à sa victime qu’il ne faut “rien voir de personnel” là-dedans. Notre tueur est, en outre, dyslexique. Il n’empêche qu’il ne cesse de vouloir écrire son histoire ou plus exactement une lettre à une fille sourde et muette dont il a dû « expédier » le petit copain. La fille sourde et muette ne le sait pas, évidemment, et le tueur qui est un peu amoureux d’elle, la protège de loin et s’arrange pour prendre le même train de banlieue qu’elle et lui murmurer tout son amour en s’asseyant derrière elle.
Murmurer son amour à quelqu’un qui n’entend pas, voilà une bien belle définition de l’écriture. Outre l’intrigue très bien menée- le tueur doit tuer la femme infidèle de son patron- et quelques scènes de bravoure comme la fusillade dans la crypte d’une église où  il s’est introduit dans un cercueil, on comprendra que Nesbö a aussi fait de ce conte de Noël noir une réflexion sur son travail d’écrivain, sur la nécessité de raconter des histoires pour comprendre la vie ou, comme le dit le tueur lui-même, de trouver « la narration adéquate »: à la fois celle qui lui permettra de saisir les mobiles cachés de son patron mais aussi et surtout de trouver un sens à ce qui se présente devant nous comme un désordre tour à tour mélancolique et violent, désordre qu’on appelle la vie, faute de mieux
Et cela est bien plus difficile que d’échapper aux balles qui sifflent un peu partout dans Du sang sur la glace.

Du sang sur la glace (Série Noire) de Jo Nesbö

dimanche 9 août 2015

Economie réelle


J'ai appris que la bourse d'Athènes
après cinq semaines de fermeture
avait chuté de 23%.
Assez bizarrement
ce matin
les filles sur la plage n'étaient pas de 23% moins belles
elles n'avaient pas l'air d'avoir joui de 23% moins fort la nuit d'avant
(mais c'était avant l'ouverture des cours il faudra vérifier demain)
le ciel et la mer  de 23% moins bleus
mon petit pont byzantin qui ne mène nulle part dans la campagne brulante de 23% moins émouvant
les cigales dans le figuier de Georges de 23% moins bruyantes
le vin rouge de Lefkès  de 23% moins alcoolisé
le meltemi  de 23% moins rafraichissant
le temps (hélas) de 23% moins rapide
les vers de Titos Patrikios de 23% moins beaux
et mes amis et mes amours de 23% moins mes amis et mes amours.

© jérôme leroy, été 2015



La chaise éclectique,

Chaise éclectique, édition été 2015
Billy-ze-kick de Jean Vautrin (r)
Bloody mary de Jean Vautrin (r)
Groom de Jean Vautrin (r)
Canicule de Jean Vautrin 
(les 4 dans le volume Romans Noirs parus chez Fayard en 1991)
Brut de Dalibor Frioux (Seuil)
Le jardin du bossu de Frantz Bartelt (Gallimard, Série Noire)
Sur la barricade du temps de Titos Patrikios ( Anthologie bilingue, Le temps des cerises)
Des savons pour la vie de Harry Crews (Gallimard, Série Noire)
La grande peur dans la montagne de CF Ramuz (Livre de Poche)
Un manifeste pour les morts de Dominic Stansberry (Gallimard, Série Noire)
Du sang sur la glace de Jo Nesbö (Gallimard, Série Noire)
Les gens de la nuit de Michel Déon (La Table Ronde) (r)
Donnybrook de Frank Bill (Gallimard, Série Noire)
Isabelle ou l'arrière-saison de Jean Freustié (La Table Ronde)
Missing: New-York de Don Winslow (Seuil-Policiers)
Une adolescence en Gueldre de Jean-Claude Pirotte (La Table Ronde)
Disparaître de soi de David Le Breton (Métaillé)
Une semaine en enfer de Matthew F.Jones (Folio/noir)
Silo de Hugues Howey (Actes Sud)
Y-a-t-il un  docteur dans la salle? de René Fallet (Denoël)
Et comme d'habitude, dans le paquetage Homère (trad Jaccottet) et Rimbaud( cette fois-ci aux éditions du Sandre,  établi et préfacé par Dominique Noguez
 

lundi 3 août 2015

La nageuse

Et à la fin il te suffira de voir la nageuse reprendre pied sur la plage d'Agia Irini vers huit heures du soir, seule dans le bleu et l'orange, pour te dire que tout ça, malgré tout, avait valu le coup d'être vécu, nom de dieu.

Ramuz, écrivain panique.


 paru sur Causeur.fr

En France, on ne lit pas Ramuz parce qu’on a Jean Giono. C’est injuste mais c’est comme ça: Giono est français, Ramuz est suisse. On a toujours tort, malgré tout, de se priver d’un grand écrivain. On objectera que Ramuz est depuis 2005 édité en Pléiade en deux volumes. C’est parce que les autorités helvètes ont mis la main à la poche et, de toute manière, la Pléiade n’est pas forcément la garantie de lecteurs nouveaux: on ne découvre pas un écrivain en Pléiade, on le conserve. On le conserve parce qu’on a aimé ses livres sous une autre forme avant et que le papier bible nous fait gagner de la place et s’abime moins vite. Mais allez trouver les romans de Ramuz en poche… C’est pratiquement mission impossible y compris pour son titre le plus connu: La grande peur dans la montagne.
Ramuz, Charles Ferdinand de son prénom, est né en 1878 à Lausanne et mort à Pully en 1947. On voit qu’il ne fit que quelques kilomètres dans sa vie. La Suisse lui a suffi, et dans la Suisse, le canton de Vaud. Les grands écrivains n’ont pas forcément besoin de voyager. L’infini est sur le pas de leur porte, il suffit de trouver l’angle et la lumière pour en donner toute la mesure. Ramuz, c’est l’anti-Cendrars, l’anti-Morand, l’anti-Larbaud qui à la même époque voyagent beaucoup dans les cargos, les steamers, les aéroplanes, les trains express aux « bruits miraculeux ».
À part une période parisienne qu’il interrompt en 1914 parce que ce qu’il sent venir l’horrifie, Ramuz n’aura pratiquement pas bougé du canton de Vaud. Il a eu raison. Rien n’est plus exotique que le canton de Vaud pour peu que vous ayez un style pour le dire : ce qui compte, c’est le prisme, pas le décor. Et le style de Ramuz rend étrange, épique ou tragique ce qu’il y a de plus banal. Nous ne disons pas que le canton de Vaud est banal, nous ne voudrions pas nous attirer les foudres de Roland Jaccard mais tout de même, le lecteur est toujours un peu surpris en lisant La grand peur dans la montagne d’avoir l’impression d’être dans un monde aussi brutal, primitif, plein de sortilèges et de violences que chez Faulkner ou Giono. Mais on sait aussi, justement, que le Sud de Faulkner ou la Provence de Giono sont largement oniriques, fantasmatiques et que la précision avec laquelle ils nous sont rendus au travers de l’épaisseur des personnages, les couleurs inédites, la description d’une nature panique, c’est cette fausse précision des rêves et des hallucinations psychotiques.
La grande peur dans la montagne peut d’ailleurs être lu comme le roman d’une psychose si l’on veut rester cartésien ou comme un texte fantastique si on garde une âme d’enfant. Depuis Todorov, il est clair que le fantastique, c’est précisément l’hésitation, l’incertitude et que c’est de cette hésitation, de cette incertitude que naît notre malaise, voire notre angoisse. On a beaucoup de mal à comprendre ça, dans le fantastique contemporain où l’existence des fantômes nous est donnée comme allant de soi dans les pénibles romans de Marc Levy, par exemple.
La grande peur dans la montage, qui refuse  le temps et l’espace, peut néanmoins par déduction être situé dans un village de montagne reculé dans les années vingt. C’est sûrement un village suisse car les personnages disent « septante » et qu’il n’y a pas de montagnes en Belgique.
Là comme partout et de tout temps, les vieux s’opposent aux jeunes. En l’occurrence, à propos d’un pâturage. Ce pâturage, à 2300 mètres d'altitude, reste inutilisé depuis vingt ans. Et ça ne plait pas au nouveau maire qui est du parti des jeunes. Les vieux, eux, préfèrent laisser ce coin-là tranquille et tant pis pour les pertes engendrées pour la commune: il s’est passé là haut une tragédie. Une force mystérieuse a décimé les hommes qui y passaient les deux mois d’été à faire paître les vaches et à fabriquer du lait. Par une belle majorité au conseil général qui est, si on a bien compris, la réunion de tous les habitants et pas seulement du conseil municipal, ce qui tendrait à prouver qu’un village suisse des années vingt a un fonctionnement qui le rapproche davantage d’Athènes au Vème siècle que de Bruxelles au XXIème, il est donc décidé d’en finir avec les superstitions anciennes. 
On monte une expédition pour réparer le chalet où sera fait le fromage et puis sept volontaires se rendent là haut. Ils ont des intentions diverses. Il y a un amoureux qui veut avoir de quoi épouser sa belle, un garçon très laid qui veut trouver de l’or (chez Ramuz comme dans l’Antiquité, l’habit fait le moine), un vieux qui était déjà là vingt ans plus tôt mais qui se croit protégé par un verset biblique trempé trois fois dans l’eau d’un lac.
À partir de ce moment, La grande peur dans la montagne prend l’allure de Dix petits nègres dans les alpages. Les morts suspectes, les coups du sort se succèdent. A chaque fois, le rationaliste veut trouver une explication rationnelle. Il y arrive de moins en moins. Ramuz a remarquablement distillé la peur, notamment dans la spatialisation du roman: en bas le village, en haut l’alpage, au milieu un chemin compliqué entre forêts, torrents, glaciers. Et toute la peur vient aussi de ce qu’il ne faut absolument pas que le haut contamine le bas, et on parle ici de contamination au sens propre puisque le bétail commence à crever.
On est étonné, à la fin, par la force  tellurique de ce bref roman. Même l’écriture de Ramuz, si critiquée en son temps pour son mélange de trivialité réaliste, de répétitions bibliques et de syntaxe homérique, finit par séduire ou au moins par créer chez le lecteur qui veut bien se laisser faire, cet envoûtement hypnotique qui est ce qu’on demande d’abord à la littérature.



La Grande Peur dans la Montagne de Charles Ferdinand Ramuz (Livre de poche, édition 1972, 30 centimes, vide-grenier du quartier Tujac à Brive)

samedi 1 août 2015

Tsipras ou Ménard? Non, mais sérieusement...


Au bout du compte,  me disait Anna  dans une taverne de Lefkes, vers minuit, c’est quand même un gouvernement de gauche radicale, allons, appelons les choses par leur nom, un gouvernement communiste, qui aura  donné l’exemple, le seul exemple à ce jour, d’une résistance au totalitarisme ultra-libéral en Europe. Ils ont perdu (pour l’instant,), et alors ? La Commune aussi a perdu. Ce qui compte, c’est l’exemple.
 Aucun de ces partis cryptofascistes, créés comme autant de fausses alternatives par le capitalisme mourant pour nous égarer, n’aura été en mesure de jouer cette carte : sérieux, tu préfères Ménard ou Tsipras ? Le danger, c’est Mohamed ou le banquier qui se rembourse sur la bête ? 
Nos échecs solaires seront toujours plus beaux que vos résignations crépusculaires. Pour bien aimer une nation, il faut être internationaliste… 
Never surrender.