dimanche 31 mai 2015

Sans soleil

"II m’écrit du Japon, il m’écrit d’Afrique. II m’écrit que maintenant il peut fixer le regard de la dame du marché de Praia, qui ne durait que le temps d’une image. Y aura-t-il un jour une dernière lettre ?"
Chris Marker, Sans Soleil (film de 1983)

samedi 30 mai 2015

Le juke-box de Delphes, pas loin de la rue Moncey


On est rentré assez tard à notre hôtel d'une soirée chez T., l'organisateur du festival. Les derniers bars qui avaient la permission de 2 heures fermaient leurs portes.  Il est agréable de connaître assez la forme d'une ville pour s'orienter dans la nuit de printemps et remarquer, au passage, qu'il ne doit pas y avoir de tonnes de rues Charles Nodier en France. On avait bien aimé Charles Nodier, à une époque.  Et Aloysius Bertrand ou Petrus Borel. Notre période romantico-fantastique, Smarra, Ines de Las Sierras, Gaspard de la Nuit, Champavert, tout ça...
Et puis tout a été balayé par une chanson que l'on n'avait pas entendue depuis des années, sortant d'un bistrot, une chanson qui nous a ému plus que de raison et qui, va savoir pourquoi, sans doute une légère ivresse aidant, nous a semblé la chose la plus juste, la plus poignante jamais écrite sur la fin d'un amour. Du coup, on a repris un dernier verre, pour écouter jusqu'au bout et remonter le Temps...

jeudi 28 mai 2015

Retour à B'zac!

On y sera pour une rencontre à la médiathèque de Besançon dès 10H30 samedi et ensuite un ouiquènde de signatures. Besançon, que ce soit pour Les Petites Fugues, Les Mots Doubs ou son excellent festival de polar dirigé par l'ami Thierry Loew, c'est une ville qu'on aime vraiment bien, surtout après un dernier verre au Marulaz.

mercredi 27 mai 2015

Entre ici, Martha Desrumeaux!

C'est pas pour dire, mais il serait temps de lui trouver une place au Panthéon, à elle. d'autant plus que la grève des mineurs de 41 fait voler en éclats les petites crapuleries mémorielles droitardes sur une résistance communiste qui n'aurait commencé qu'après la fin du pacte germano-soviétique. Mais bon faut pas contrarier la vulgate des disciples du tennisman François Furet.

"Il avait passé sa vie à partir."


 Ce dont je ne me lasse pas dans les romans de Simenon, homme que je trouve par ailleurs profondément antipathique, c'est une certaine qualité de solitude chez ses personnages, une solitude qui les conduit à vouloir être encore plus seuls, c'est-à-dire injoignables. Rien n'est plus actuel que ce désir là, aujourd'hui. Sortir des écrans radars, des réseaux, des statistiques pour pouvoir se retrouver enfin, se ressaisir loin des impératifs catégoriques de l'instantané, du présent perpétuel, de la confusion toujours plus grande entre espace privé et espace public. Les personnages de Simenon n'en sont pas là, évidemment, mais ils savent, intuitivement, que toute société, toute classe sociale, enferme. On pourra lire, par exemple, le trop méconnu Passage de la ligne. Le degré de cet enfermement, son caractère impitoyable est aujourd'hui renforcé par la technologie. Il est devenu impossible comme me le confiait dans un salon du polar un ancien flic reconverti à l'écriture, d'entrer en cavale comme on pouvait le faire jusque dans les années 80. 
Les personnages de Simenon n'en sont pas là, tant mieux pour eux. C'est ce qui nous inspire sans doute à la lecture de leurs évasions réussies, une certaine nostalgie. Qu'ils fuient un crime ou plus intéressant encore qu'ils ne fuient rien du tout sinon une angoisse diffuse, celle de L'Etranger de Camus ou du Feu Follet de Drieu qui sont leurs contemporains et leurs cousins, ils construisent, pour ce faire, une ou plusieurs identités  tout au long de leur vie, comme l'a fait ce monsieur Bouvet qui meurt de sa belle mort, par un matin d'été à Paris, sur les Quais: "Et alors quand tout fut en place, quand la perfection de ce matin là atteignit un degré presque effrayant, le vieux monsieur mourut, sans rien dire, sans une plainte, sans une contorsion, en regardant les images, en écoutant la voix de la marchande qui coulait toujours,  le pépiement des moineaux, les klaxons dispersés des taxis."
On est encore au début des années soixante. Il n'y avait pas de caméra de surveillance, de réseaux sociaux. On pouvait falsifier des papiers, passer loin des fichiers qui n'étaient pas informatisés, payer sans carte de crédit les meublés de quartiers excentrés ou les billets de train pour Eymoutiers ou Dinard. La mort de monsieur Bouvet aurait donc pu passer inaperçue. Un jeune touriste américain, qui est là par hasard, prend cependant une photo et la vend à un journal à sensation pour se faire de l'argent de poche. Et cela suffit pour que beaucoup de gens, beaucoup trop, reconnaissent monsieur Bouvet, ce solitaire qui ne demandait rien qu'une solitude calme rue de Poissy, sous le regard affectueux de sa concierge et à deux pas des bouquinistes. 
On apprend ainsi, pendant les quelques jours caniculaires de juillet où son corps repose dans son appartement puis à l'institut médico-légal, que le retraité aimable en costume blanc qui s'est éteint Quai de la Tournelle, avait eu plusieurs vies, plusieurs noms, auxquels il a toujours su échapper comme s'il refusait, passé un certain moment, d'être assigné à un rôle, à une case, à un destin tout écrit. Les anciennes épouses, les soeurs, les maitresses qui l'ont toutes connu sous un nom différent tracent un portrait en creux d'un homme plutôt agréable, gentil mais curieusement insaisissable. Elles ne se montrent pas plus intéressées que ça, au bout du compte, par la fortune de Bouvet qui est découverte par hasard, une fortune dont il n'avait lui-même pas grand chose à faire, sinon comme assurance pour son invisibilité. Comme la police n'a pas non plus beaucoup d'intérêt pour cette affaire qui l'embarrasse plus qu'autre chose dans la torpeur de l'été, on autorisera assez vite l'enterrement de monsieur Bouvet qui ne s'appelait pas monsieur Bouvet.
Finalement, le roman consiste à faire l'inventaire des masques qu'il aura utilisé toute sa vie parce que l'homme selon Simenon, cet homme étrange né avec le vingtième siècle, est habité par ce désir d'escapisme comme disent les psychologues, car il sent obscurément qu'il risque de perdre beaucoup plus en jouant le jeu qu'on veut lui faire jouer. Mourir seul, pour lui, est moins insupportable vivre avec les autres qui sont l'enfer, comme on le sait depuis Sartre. C'est finalement ce que comprennent à la fin, à défaut de forcément l'accepter, les femmes qui assistent à l'enterrement de monsieur Bouvet: "Elles n'étaient là que quelques unes et il y en avait eu d'autres dans sa vie, y compris les petites négresses de l'Ouélé à qui il avait fait des enfants. Ils les avaient quittées les unes après les autres. Il était parti. Il avait passé sa vie à partir, et c'était maintenant son dernier départ, qui ne s'était pas organisé sans peine, qu'on avait failli lui faire rater."

L'enterrement de M.Bouvet de Simenon (Presses de la Cité, vingt centimes d'euros, Pêle-Mêle, Bruxelles)

mardi 26 mai 2015

Propos comme ça, 24




Vienne, Creuse, Cher, Indre. Je suis le Jimmy Cliff du Limousin et du Berry.

 Surendettement: payez mille fois sang frais.


Palmyre. Ne JAMAIS oublier que le bordel monstrueux, sans nom, qui règne dans la région est la cause directe de délires néocons américains, politiques et intellectuels confondus sans compter leurs relais collabos en Europe dont la France avec la bêtise atroce de l'expédition en Libye sponsorisée par Sarko et l'autre histrion. Il faudra songer à un Nuremberg pour ces criminels contre l'humanité.

 Train vers Lisieux. La Normandie sous le soleil. Une fille blonde s'étire à la fenêtre d'une maison un peu avant Evreux, jolie comme un premier amour. 
 

Je ne sais pas pourquoi, mais je ferais bien sauter une basilique avant de quitter Lisieux, moi...


Espagne, Irlande, Grèce, sans doute Portugal. Des scientifiques assurent qu'il y aurait des traces de vie en Europe.

Luchini et le créneau "Il faut aimer la langue française". Il y en a tout de même un certain nombre qui l'ont aimée avant lui. Et ils ne se servent pas de cet amour comme masque pour un poujadisme profond qui fait jouir à mort ce qu'il y a plus de connement réac en France. Faire rire du socialisme festiviste est une chose. Mener un combat idéologique contre la gauche, toute la gauche en se servant des JT comme d'une tribune en est une autre. 

Celles qui ne nous tuent pas nous rendent plus morts. 

"Celle qui doit venir il guette
son pas léger mais son sourire
n'est qu'un reflet de souvenir
le passé ronge l'avenir."
Jean-Claude Pirotte, avoir été (Le Taillis Pré)








dimanche 24 mai 2015

Comme dans un film de Chabrol

Un dîner à Collonges-la-Rouge, un vide grenier à Aubazine et l'impression, pas franchement désagréable, d'être dans un film de Chabrol où je serai assassiné par une femme jalouse avant la fin du ouiquènde.

samedi 23 mai 2015

L'hypothèse d'Argenton-sur-Creuse

Bon, là, mec, c'est pas pour dire mais ça fait quatre fois en moins d'une semaine que tu passes devant la gare d'Argenton sur-Creuse. Et une bonne dizaine depuis le début de l'année.  Alors que tu habites Lille.
Hypothèse 1: Tu es en fait enfermé dans une cellule capitonnée en proie à une hallucination psychotique sévère. 
Hypothèse 2: Tu joues malgré toi un remake d'Un jour sans fin car tu es déjà mort et que l'éternité ressemble à une petite ville calme comme un matin français.
Hypothèse 3: Il y a quelque chose ou quelqu'un qui t'attend à Argenton-sur-Creuse et tu ne le sais pas encore. La jeune veuve du pharmacien, par exemple, avec ses seins commaques et ses yeux verts un peu tristes.

mercredi 20 mai 2015

Quitter Aubusson

Parfois on est loin
ou avant
bien avant
ou après
bien après
mais au fond
loin avant après
tout ça
c'est la même chanson
à Aubusson.


© jérôme leroy 5/2015
 





mardi 19 mai 2015

Le poète qui signait d'un soleil.


"Je t'aime.

Tu es forte comme un comité de gestion

Comme une coopérative agricole

Comme une brasserie nationalisée

Comme la rose de midi

Comme l'unité du peuple

Comme une cellule d'alphabétisation

Comme un centre professionnel

Comme une parole de meddah

Comme l'odeur du jasmin dans la rue de Tayeb

Comme une gouache de Benanteur

Comme le chant des murs et la métamorphose des slogans"
Extrait de "Citoyens de beauté"  de Jean Sénac

dimanche 17 mai 2015

Mad Max, Fury road: demain, les femmes...


 paru sur Causeur.fr
On se souvient encore du premier Mad Max, celui avec Mel Gibson, arrivé dans les salles en 1982. Il était précédé d’une aura sulfureuse d’ultraviolence et avait mis trois ans à venir en France à cause de démêlés avec la censure. C’est Mad Movies qui le disait, le fanzine des amateurs du cinéma d’horreur, de gore et de SF. On en faisait partie. À l’époque, cela n’avait pas la cote. C’était à peine au-dessus du porno. On se souvient pourtant encore du choc. George Miller, le metteur en scène australien, possédait une forme de rage héritée du Nouvel Hollywood des seventies. La même radicalité aussi. En même temps, quand on tourne un film sans un rond, ou on est radical, ou on est nul. Baudelaire appelait ça la jouissance éternelle de la contrainte et c’est cette radicalité-là que l’on trouve encore dans le cinéma-bis aujourd’hui, ces fameux films d’épouvante interdits aux moins de seize ans : ils fourmillent, que ce soit en Europe ou aux USA, de metteurs en scène brillantissimes et encore inconnus qui osent tout, parfois pour le pire, souvent pour le meilleur, car ils n’ont rien à perdre.
C’est pour cela qu’on avait un peu peur pour ce Mad Max, estampillé Fury road. Voir George Miller reprendre sa franchise trente-cinq ans après, avec les moyens d’une superproduction, ce n’était pas forcément une bonne idée au départ. Il y avait un risque d’aseptisation : le Mad Max de 79 était une fable janséniste, violente, dépouillée, sur la lutte à mort entre flics en V8 et motards dégénérés, sur fond d’Australie désertique bouffée par le choc pétrolier. Qu’allait-être celui de 2015? Eh bien disons-le tout net, un chef-d’œuvre: il ne s’agit pas d’un remake avec tout l’arsenal pyrotechnique et numérique des effets spéciaux ramenards mais plutôt un mix des trois films avec Mel Gibson au service d’une nouvelle vision, bien surprenante.
Le personnage de Max Rockatansky, incarné par un Tom Hardy intelligemment mutique, est bien celui de Mel Gibson dans Mad Max I. La poursuite acharnée entre un groupe qui cherche à survivre et des chefs de guerre qui les poursuivent dans des véhicules tous plus monstrueux les uns que les autres, c’est Mad Max II. Et l’on retrouve aussi la réflexion sur l’utopie possible qui était au cœur du Mad Max III avec la toute divine Tina Turner.  Mais cette recréation dans Fury road est tout sauf une resucée. Nous sommes dans un monde désertique où les petits lézards ont deux têtes, un monde qui a été dévasté par la pollution, la disparition des énergies fossiles et de l’eau ainsi que par la pollution qui a créé une humanité aux trois quarts malade, ayant subi à des degrés divers des mutations génétiques. Le pire, c’est qu’en 2015, cela ne nous semble finalement pas plus invraisemblable que ça. Ces peurs écologiques et politiques, qui travaillent l’inconscient collectif depuis trois générations, sont devenues encore plus prégnantes : la guerre à bas bruit généralisée de tous contre tous, la mondialisation prédatrice, les catastrophes climatiques sont passées par là.
Fury road ajoute aussi un enjeu nouveau qui fait le vrai ressort dramatique du film : c’est le ventre des femmes. Pour avoir des enfants normaux, il faut que les chefs sélectionnent les rares "épouses" qui soient viables. Un seigneur de la guerre contrôle l’eau, un autre les armes et un troisième le pétrole. Ils s’entendent comme s’entendent aujourd’hui les grandes multinationales mais le problème demeure: comment avoir de la main-d’œuvre qui ne meure pas trop vite. Alors quand la conductrice d’élite Furiosa (incarnée par la bad girl archétypale Charlize Theron)  fuit en emmenant avec elle les jeunes reproductrices du chef Immortan Joe, un fou furieux post-viking qui a fanatisé des esclaves leucémiques dépendant de lui pour les traitements, la traque infernale commence.
C’est là que le film prend une dimension étonnamment féministe. Max ne sera pas le héros, il est indécis, poursuivi par des visions du passé, il a même du mal à tirer juste (ô Lacan!) comme dans cette scène où il ne reste que trois balles dans un fusil de sniper pour stopper un poursuivant, qu’il rate ses deux premiers tirs et qu’il cède bon gré mal gré l’arme à Furiosa qui se sert de lui comme d’un banal affût pour faire, elle, un carton plein.  Et ce sont les restes de l’ancienne tribu de Furiosa, uniquement composée de vieilles femmes, qui seront décisifs dans la victoire.
Si Fury Road hante à ce point, c’est aussi que Miller pousse très loin la logique des précédents Mad Max pour recréer un univers total qui a sa logique propre: les personnages usent par exemple d’un nouveau langage comme les voyous d’Orange Mécanique, langage qui nous en raconte plus sur l’histoire et l’état présent de cette société que ces artifices narratifs que l’on trouve trop souvent dans les films post-apocalyptiques: voix off ou traces du passé trouvées par hasard. Il faudrait aussi parler de cette poésie effroyable et fascinante du couplage homme/machine que seul un Cronenberg dans Videodrome, Crash ou ExistenZ avait su pousser à ce point.
Bref, le Max version 2015 tient autant de la SF  gonflée comme un moteur trafiqué que d’un cauchemar de Lautréamont, ce qui finalement n’a rien de contradictoire.

samedi 16 mai 2015

Jean-Pierre Verheggen, encore une fois.

On vient de recevoir le dernier livre de Jean-Pierre Verheggen. On va presque bénir, du coup, la semaine qui s'annonce où l'on sera souvent dans le train entre Aubusson, Lisieux et Brive. Voici ce qu'on écrivait de ce poète hénaurme et subtil, il y a deux ans, pour Causeur.
 Portrait de l'artiste en pied de porc
Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets aux champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.

Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil ; Un jour je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.

Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mot, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».

Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »

Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son CV à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».



Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».

De toute manière, Verheggen a raison d'avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.

Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».



Jérôme Leroy



Un jour, je serai prix Nobelge de Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)

Le bleu du temps

« Daimler, qui redoutait depuis des siècles le coup de la petite fille blonde courant dans les blés, se dit que ça y est, c’est arrivé. »
Frédéric Berthet, Daimler s'en va 

"Et la ville, elle aussi, est belle dans le bleu du temps ; les tours
Sont comme des femmes qui, de loin,
Regardent venir leur amour."

O.V de Lubicz-Milozc, Symphonie de Printemps

"Et j’étais seul dans la maison que tu n’as pas connue,
La maison de l’enfance, la muette, la sombre,
Au fond des parcs touffus où l’oiseau transi du matin
Chantait bas pour l’amour des morts très anciens, dans l’obscure rosée. "

O.V de Lubicz-Milozc, Symphonie inachevée.

A travers le passé ma mémoire t' embrasse.
Te voici. Tu descends en courant la terrasse
Odorante, et tes faibles pas s' embarrassent
Parmi les fleurs.

PJ Toulet, Contrerimes

 


vendredi 15 mai 2015

Propos comme ça, 23

Le communisme...ou alors Mad Max. On ne pourra pas dire qu'on n'était pas prévenus.

 Le patron de la FNAC profite d'un amendement voté par les sénateurs sur la loi Macron pour généraliser en loucedé et sans compensation le travail du dimanche.Quand j'étais jeune à Rouen (vos gueules, les mouettes, je sais...), la FNAC avait la réputation d'un patron social et ça se bousculait pour les jobs étudiants. Le vieux Max Théret, le fondateur, un ancien de la guerre d'Espagne, était toujours vivant. Mais bon, ça, c'était avant. En moins d'une génération, la librairie alternative est devenue le symbole du tueur des petits libraires qui vend des Mac et des machines à Espresso. Parallèle avec le club Med des débuts. Bref, cela semblerait accréditer l'idée que trouver des alternatives ponctuelles au capitalisme dans une société capitaliste est voué à l'échec. La Bête fait semblant de vous tolérer avant de vous bouffer. Il faut donc qu'Elle meure. Et vite.

Durant son adolescence, il était tellement laid qu'il s'empêchait de respirer. Les médecins classèrent cette pathologie sous le nom d'apnée juvénile.

Qui a bu a bu.

Sondage des lecteurs du Figaro: 75% pour sanctionner plus durement les consommateurs de cannabis. Je ne sais pas s'ils sont au courant, les lecteurs du Figaro mais leurs journalistes sont à l'image de la société française et il n'y aurait plus grand monde pour l'écrire, leur journal, si on commence à mettre les fumeurs de oinjes en zonzon. Sauf Ivan Rioufol. Lui, il n'a même pas besoin de shit pour être défoncé en permanence.Il sécrète son acide tout seul.

J'aime bien quand on me met sur un pied de vestale.

C'est pas pour donner raison à la Corée du Nord, mais exécuter un ministre (de la défense en plus) avec un canon anti-aérien, je trouve que
1°) Ca ne manque pas d'un certain sens de l'humour.
2°) Ca peut donner des idées quand l'insurrection sera venue.

Je ne compte pas les Noirs et les Arabes dans le métro tout simplement parce que ça ne me saute pas au visage. Après tout, je suis pas Richard Millet. En revanche, ce qui ne laisse pas de me frapper, c'est le nombre grandissant de gens avec des comportements de type psychotique : monologue, dodelinage, mains scandant le rythme d'une musique qui n'existe pas et, bien sûr, comptage des Noirs et des Arabes.

Tomber dans ses bras mais pas entre ses mains.

Je suis d'un pays qui, pour qualifier une certaine nuance de rose, a inventé "la cuisse de nymphe émue". Et puis après je tombe, par hasard, sur une chaine de téléréalité. Et j'ai quand même le sentiment d'avoir perdu quelque chose en route. Vraiment.



jeudi 14 mai 2015

Perdu pour perdu

à Thierry Roquet, cow-boy de Malakoff


Je ne demandais pas grand chose

des espadrilles

des pantalons en toile

des chemises en lin

Je ne demandais pas grand chose

de l’ombre

des citronniers

des chapeaux de paille

Je ne demandais pas grand chose

une petite maison

un transat devant

un bout d’Egée au loin

Je ne demandais pas grand chose

des livres de poésie

du temps devant moi

de la bière fraiche

Je ne demandais pas grand chose

du poisson grillé

des sommeils ailés

des semaines sans parler

Et si je l’avais eu

ce pas grand chose

je n’aurais pas trahi

je n’aurais pas menti

je n’aurais pas senti

ma peau s’en aller

mes nuits se trouer

mes matins s’étrangler

Je ne demandais pas grand chose

Il faut croire que c’était trop

Du coup mettez vous bien

dans la tête que

perdu pour perdu

je

n’ai

pas

l’in

ten

tion

de

vous

faire

grâce

de

quoi

que

ce

soit.





©Jérôme Leroy, mai 15

Les jours d'après sur Actu du Noir

On remercie pour sa bienveillante fidélité Jean-Marc Lahérrère. C'est ici.

Sauf dans les chansons, point presse

Merci à Christian Authier dans L'Opinion Indépendante, à Toulouse
Et à Roland Jaccard sur Causeur.fr où l'on pourra lire son éloge amical

samedi 9 mai 2015

9 mai 1945-9 mai 2015


François Hollande, définitivement atlantiste et manifestement inculte en histoire, ne sera pas au cérémonies pour le soixante-dixième anniversaire du 9 Mai en Russie qui célèbre à cette date  la capitulation de l'armée nazie en 1945. Il paraît qu'il trouve que Poutine est un peu léger avec les droits de l'homme ou qu'il lui reproche de ne pas être clair dans l'affaire ukrainienne dont on rappellera au passage qu'elle est le fruit d'une manipulation ratée de la part des USA, de l'UE et de l'OTAN. Non, ces derniers temps, François Hollande a préféré aller se montrer dans des pays où pour le coup, on ne plaisante pas avec les droits de l'homme comme le Qatar et l'Arabie Saoudite.
Que l'Armée Rouge ait été décisive, et même un peu plus que ça,  dans la victoire sur le nazisme, ça ne peut pas vraiment rentrer dans les schémas d'un type qui dirige la France comme une PME en difficulté. 
Que les héroïques aviateurs français de l'escadrille Normandie-Niemen aient leur carré toujours fleuri dans le cimetière de Lefortovo ne doit pas lui sembler très important. Il est vrai qu'en cette époque furetienne où l'on a mis un signe d'équivalence abject entre Hitler et Staline, il est toujours compliqué de faire comprendre qu'Auschwitz, il y a ceux qui l'ont construit et ceux qui l'ont libéré. 
Et que l'Armée Rouge, dans la Grande Guerre Patriotique, en perdant 32 millions de soldats et de civils, a sauvé une certaine idée de la civilisation.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 36

"Il va de soi qu'il m'est aussi arrivé de me réveiller dans le lit d'une belle et jeune inconnue. Mais sans être autrement fier. Car étais-je parvenu à mes fins en usant de mon talent ou n'avait-elle joui qu'à cause de l'idée qu'elle se faisait d'un poète?"
Charles Bukowski,  "Observations sur la vie d'un vieux poète" in Un carnet taché de vin 

vendredi 8 mai 2015

La mort n'éblouit pas les yeux des partisans

8 mai 2015, Lille, ce matin au cimetière de Lille-Sud puis rue des Postes.




Traditionnel dépôt de gerbes par le PCF et la JC pour honorer la mémoire de:

.Roger MIELLET et René DENYS,  compagnons d'Eusebio Ferrari, qui reconstituent à Lille dès l’été 40 un groupe clandestin de la jeunesse communiste.
.Emile VERZELE, mort à 32 ans dans les combats de la Libération de Lille
.Roland LECLABAERT, fusillé à Rouen en 1943
.Marcel BOUDERIEZ, responsable du comité de défense de l’usine de Fives, bastion de la résistance ouvrière, fusillé en 1943
.Octave LAMEND, originaire de Wazemmes, artisan au faubourg St Antoine , arrêté à Paris en 1941, avant d’être fusillé en Normandie.

Le contraste avec l'article précédent sur le têtard préfasciste peut vous paraitre violent.  De fait, il l'est.



jeudi 7 mai 2015

Statistiques ethniques mon cul



À propos de ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Ménard, Emmanuelle Ory-Lavollée souhaite qu’on appelle un chat un chat. Alors je vais le faire, ne serait-ce que parce que j’ai la fâcheuse impression que c’est toujours du même côté que l’on se plaint de ne pouvoir le faire. Je pourrais pourtant faire remarquer qu’en matière de tabou et de confiscation langagière, les gens de gauche, je veux dire de la vraie gauche et pas du social-libéralisme au pouvoir, n’ont plus le droit, sous peine d’être accusés de bisounoursisme ou de néostalinisme, de critiquer en « appelant un chat un chat »  la politique du gouvernement en matière économique. Dire que les « réformes” qu’on nous vante sont des régressions pures et simples, que la « modernisation » de l’économie est un retour aux rapports sociaux les plus archaïques, que le patronat à force de cadeaux fiscaux se croit à peu près tout permis au point comme Philippe Varin de prendre quand même sa retraite chapeau - malgré ses engagements et des résultats désastreux. Le Medef ose même promettre un million d’emplois supplémentaires si on supprimait deux jours fériés. Pas 950 000 ou 1 200 000, non un million tout rond, ce qui prouve le sérieux de l’histoire…

Mais revenons à Robert Ménard. Robert Ménard a compté les élèves musulmans des écoles primaires de sa ville et il faudrait trouver cela : primo normal, secundo courageux. Ce n’est pas normal, d’abord, et c’est même passible des tribunaux. Oui, c’est effectivement un tabou. Et il y a de très bonnes raisons pour ça dans une France qui n’a jamais « communautarisé » sa vie sociale et politique. Il faut appeler un chat un chat? Alors allons-y. Cela rappelle de très mauvais souvenirs à la République Française quand elle n’était plus la République, justement, ces comptages divers et foireux en se fiant aux prénoms ou autres patronymes. Je ne me laisserai pas paralyser par le point Godwin. Il y eut bien une période où l’on compta dans les écoles, dans la fonction publique, chez les médecins, les juges, les avocats. On compta qui était Juif ou communiste ou socialiste ou franc-maçon.  Et cette parenthèse de notre histoire, même lointaine, ne doit pas être oubliée;

Secundo : Robert Ménard aurait été courageux.À moins de confondre le courage et la provocation, on voit surtout qu’il a mis en contradiction une partie de la gauche, comme Esther Benbassa qui plaide pour les statistiques ethniques afin de réduire les inégalités sociales qu’elle impute essentiellement à la discrimination. Ménard aura au moins rendu ce service aux gens de gauche qu’ils auront vu à quoi cela peut mener quand on se met à compter. Parce que le problème n’est pas de savoir pourquoi on compte, le problème, c’est simplement de compter. C’est dangereux quel que soit le but: jouer sur la panique identitaire chez Ménard ou se tromper d’égalité chez Benbassa.

Dernière remarque, toujours dans le jeu « appelons un chat un chat ». Ménard n’est pas n’importe qui, ce n’est pas l’enfant de la dernière pluie ni un perdreau de l’année. En linguistique, on distingue toujours l’énoncé de la situation d’énonciation. Quand on me dit que tel maire de telle commune a comme Ménard les listes des écoles primaires et agit en conséquence, que tel principal de collège dans sa répartition par classes fait sans le dire de l’équilibrage ethnique, ça ne légitime en rien les propos de Ménard. Parce que le maire de telle commune ou le principal de tel collège ne se sont pas, j’en passe et des pires, déclarés pour la peine de mort, n’ont pas interdit le linge aux fenêtres, décrété des couvre-feux pour ados dans certains quartiers, supprimé la garderie pour les enfants de chômeurs, installé des crèches dans leurs mairies (en réduisant au passage la laïcité à « Tout sauf l’Islam ») et last but not least débaptisé des rues d’une commune afin de continuer la guerre d’Algérie par plaques interposées.

Alors, non, décidément, je ne trouve pas que Ménard ait brisé quelque tabou que ce soit. Il poursuit seulement une stratégie de la tension, en flattant les crispations identitaires et, dans la foulée, en jouant la carte habituelle de victime de « la meute des bien-pensants ».

Ne tombons pas dans le panneau.

paru sur Causeur.fr

mercredi 6 mai 2015

Ouïghour

Sortir d'un bar de Sanlitun la nuit
Dans une ville étrangère
Où rien ne semble étrange
-monde unifiée de la production-
Si ce n'est le profil perdu
D'une rockeuse ouïghour
Et peut-être la douceur sableuse de l'air
Printemps obscur du jet-lag
Les décalages horaires valent
Toutes les métaphores
Et l'avenue illuminée d'idéogrammes
M'enchante mais me surprend à peine
Comme une lettre d'amour de qui on aime

Le déclenchement muet des opérations cannibales (Equateurs, 2006)

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 35

"Si je partais sans me retourner, je me perdrais bientôt de vue."

lundi 4 mai 2015

Merci pour Hammett, Sébastien Lapaque!

On remercie Sébastien Lapaque pour son article sur Hammet détective (Syros) découvert alors que l'on était à Radio PFM avec Tim Willocks himself lors du Salon du 1er mai à Arras.

dimanche 3 mai 2015

Tombeau pour Ben E.King




A mes slows
A mes petites amoureuses qui reviennent vers moi
-You don't know how good it feels to call you my girl-
dans la cour du Lycée Corneille
A Rouen bleu et or
dans la fin de l'été
quand tout était encore possible
A la rentrée des classes sous les platanes
A l'odeur des livres neufs
des vinyles de l'encaustique
Aux derniers flirts dans les jardins
A cette chanson qu'il ne faut pas jouer pour moi
et qui venait quand même jusqu'au laurier
là où l’on s'embrassait 
A ce moment magique 
-sweeter than wine, softer than the summer night-
A la pochette de disque dans l'herbe à côté d'Albertine disparue
dans l'édition du livre de poche
celle qui reproduit des manuscrits
et des photos de Proust en couverture
Au laurier qui sentait plus fort dans le soir
A ta main qui passait dans tes cheveux
Au dernier baiser quand la nuit arrivait
-and the moon is the only light we'll see-
A la grille qui se refermait sans bruit
Au laurier sans nous
Au bras du pick-up qui ne s’était pas relevé
et répétait
dans la chambre du haut
ce qui pourrait bien être le vrai bruit du passé
A la douceur oui surtout à la douceur
Au Temps aussi
qui gardera j'en suis bien convaincu
sa dernière danse pour moi
A la Soul
et à la fin
coeur serré coeur vagabond
à Ben E. King
mil neuf cent trente huit
deux mille quinze.


© jérôme leroy (fqg)mai 2015


Encanaquons-nous!

Si la défense de la Civilisation Phrançaise signifie vivre dans un pays peuplé par, mettons, des Robert Ménard et autres boutiquiers roteurs,  poujadistes pétomanes ou punaises de sacristie, je préfère m'encanaquer définitivement selon la taxinomie ci-dessous exposée:
"Je crois surtout qu'il avait envie de vivre dans la brousse, de s'encanaquer comme nous disions là-bas. Vous ne connaissez pas ça. Il y a des Blancs qui restent Blancs ou que ce soit, des civilisés. Certains, comme les Anglais, se mettent en smoking pour dîner seuls sous leur tente. D'autres vivent avec une indigène ou avec plusieurs. Beaucoup boivent. Enfin, il y a ceux qui s'encanaquent, perdent le souci de leur toilette et de leurs manières et qui, après quelques années, se comportent à peu près comme des nègres."
Simenon, L'enterrement de monsieur Bouvet
Et en attendant de vivre à la colle avec des indigènes, de boire avec excès et de ne prendre aucun soin  de notre toilette, écoutons un grand encanaqué:



samedi 2 mai 2015

Jean Rolin: la guerre civile près de chez vous

Les Evénements de Jean Rolin (P.O.L)

Alors, voilà, dans Les Evénements, le dernier roman de Jean Rolin, vous êtes en France, incontestablement. Quand ? Difficile à dire précisément. Un futur proche, d’ici dix ou quinze ans. On a sombré dans une guerre civile à bas bruit qui a balkanisé l’ensemble du territoire. Une multitude de milices d’obédiences diverses se sont taillées des zones d’influence de taille variable. Elles se font parfois la guerre avec du matériel un rien obsolète. Si vraiment on veut s’y retrouver, on peut les regrouper en deux grandes familles, les Zuzus (pour les Unitaires) et le Hezb (pour le Hezbollah). Mais les renversements d’alliance entre petits seigneurs de la guerre sont tellement fréquents qu’il est difficile de tracer une cartographie idéologique précise. On note aussi la présence d’un reste de gouvernement légal sur l’île d’Arcachon, une enclave néocommuniste du côté de Port-de-Bouc et la présence de la FINUF, la force d’interposition des Nations Unies pour la France. Elle est composée de Ghanéens et de Finlandais pour l’essentiel. Ils ne font pas grand chose sinon arrêter à l’occasion quelques criminels de guerre trop voyants.

Dans ce chaos, un narrateur. On ne saura pas grand chose de lui: il est doué en botanique, il décrit les paysages avec une minutie hyperréaliste et il a été un temps plus ou moins au service de Brennecke, un chef zuzu avec qui il a partagé une maîtresse, Victoria. Victoria aurait un fils dans l’enclave néocommuniste. Elle ne sait pas s’il est du narrateur ou de Brennecke mais c’est le narrateur qui accepte de l’accompagner puisque Brennecke est occupé à étendre son royaume vers le Berry.

Tout l’intérêt des Evénements est dans le point de vue adopté, c’est à dire pour l’essentiel celui du narrateur qui nous renseigne sur cette guerre civile à peine plus que Fabrice l’a fait pour Waterloo dans La Chartreuse de Parme. On ne verra que quelques cadavres au bord de la route, quelques check-points hargneux, des prêtres en soutane abattus dans une friche commerciale ou encore les panaches de fumée  d’une bataille lointaine, vus depuis la terrasse d’une villa de Marignane. Sur l’origine du conflit, nous ne saurons rien ; sur son issue non plus. En revanche, il y aura, par exemple, des réflexions aussi minimalistes que précises sur ce qu’est une guerre : «  Premièrement, que celle-ci, indépendamment de l’ampleur des combats ou de leur intensité, peut être envisagée comme un certain volume d’air à l’intérieur duquel des morceaux de métal, de poids et de forme variables, volent en tout sens à la recherche de chairs à déchiqueter et d’os à rompre. Deuxièmement, que là où la densité de tels fragments, si on essaie de se la représenter, devient mentalement acceptable – par exemple, là où peuvent exploser de temps à autres une roquette ou un obus de mortier mais où il n’en tombe pas à tout instant –, même si elle continue d’entraîner un risque vital bien supérieur à celui que l’on serait prêt à affronter en temps de paix, l’activité humaine se poursuit, ou reprend, presque comme si de rien était. »

On mesure à quel point  il y a, sur un sujet similaire – la France à quelque temps d’ici – une différence entre la littérature démonstrative, de circonstance, façon Soumission de Houellebecq (qui est avec le recul le moins bon roman de son auteur) et Les événements de Jean Rolin, qui tendent vers l’archétype. On croit beaucoup plus à l’archétype, en l’occurrence à cette France devenue un Liban ou une Yougoslavie comme les autres, où l’on se bat dans les Carrefour Market de l’Essonne, où l’on se massacre autour de l’Hôtel de la Poste de Saint-Amant-Montrond, où les VAB blancs de la FINUF franchissent un pont sur l’Allier et où l’on traîne avec les réfugiés sous les tentes du CICR dans le jardin Lecocq de Clermont Ferrand. Le réalisme, malgré les noms de personnages réels, passe à la trappe chez un Houellebecq trop sarcastique pour croire à son histoire tandis qu’il se déploie chez Rolin dans l’ironie, l’humour noir et aussi une certaine mélancolie sous-jacente, derrière l’apparente froideur et le traitement impersonnel et fragmentaire d’un chaos étrangement familier.

Les Evénements, à vrai dire, sont infiniment plus inquiétants parce qu’ils ont cette forme de logique interne des mauvais rêves et qu’ils laissent au lecteur cette impression double : le plaisir d’avoir lu un très bon roman et un malaise durable à l’idée, somme toute, que tout cela pourrait très bien avoir lieu en France puisque cela a déjà eu lieu, et tellement de fois, ailleurs…


Paru sur Causeur.fr

Affinités électives

 "Pour moi, il y a longtemps que c'est fini.
Je comprends plus grand-chose, aujourd'hui
Mais j'entends quand même des choses que j'aime
Et ça distrait ma vie..."

Michel Delpech, When I was a writer 

A Milan contre l'Exposition
A Paris contre la Dédiabolisation, 
J'aime bien ces jeunes-là, en fait
Et je me sens comme Michel Delpech dans Quand j'étais chanteur. On pourra,  sur les beaux événements de Milan lire aussi, et utilement, le blogue de Serge Quadruppani.




Quand j'étais chanteur - michel delpech par damienmailis