mercredi 2 décembre 2015

Mandiargues, encore une fois


"D'un geste (car il est plus sûr de ses mouvements que de ses mots en ce pays étranger), il écarte l'enfant et presse le pas pour se tenir à la hauteur d'une jeune femme qui va dans la même direction que lui, le long du mur opposé. Musclée, les cheveux coupés aussi court que ceux d'un homme et décolorés jusqu'au ton de la paille, elle revient probablement de la plage, si elle porte sous le bras une serviette roulée qui pourrait bien contenir un maillot humide qui aurait contenu son corps. Le soleil a rougi son visage que nul fard n'accentue, ses épaules qui sortent largement d'une étroite robe blanche. Ses pieds, dans les sandales de cuir beige, sont nus; l'une de ses chevilles, la gauche, est écorchée; les ongles de ses orteils n'ont que des traces de vernis.
(...)TINTOREIA LINA, BAR GALLEGO, ces inscriptions et les établissements qu'elles désignent lui sont des prétextes à s'assurer que derrière lui la passante ensoleillée n'a pas reparu. "Pourquoi la peau marquée par le soleil a-t-elle en même temps quelque chose d'offert et de fuyant?"


Vous savez comment ça se passe. On range  -ou on tente de ranger- une partie de sa bibliothèque. Découragé, on arrête. On prend un livre au hasard, dans les piles sur le sol, on feuillette et puis on commence à lire. Et c'est comme cela que l'on s'aperçoit que Mandiargues, que l'on n'avait plus lu, sauf peut-être des poèmes, depuis une éternité, c'est aussi beau que la première fois. On s'est pourtant méfié, au premier abord: on avait découvert ses livres vers dix-sept ans, épaté par le mélange d'érotisme et de fantastique, par la sensualité animale et précieuse à la fois, par les descriptions d'une précision  maniaque, ironique et hallucinée.
On a eu tort: ou bien l'on n'a pas vieilli (hypothèse hélas hautement improbable) ou Mandiargues tient la route et peut être lu à différentes saisons de la vie en provoquant l'envoutement, même si pour le coup cet envoutement est d'une nature légèrement différente aujourd'hui et se teinte d'une mélancolie qui nous atteint davantage encore, précisément parce que nous avons vieilli. 
La Marge (1967 et prix Goncourt, je crois bien) est l'histoire d'un homme qui se perd dans Barcelone après avoir découvert quelques lignes d'une lettre à lui adressée en poste restante. Il s'appelle Sigismond et il va désespérément chercher à s'éviter, à s'oublier dans une ville qui n'a pas grand chose à voir avec la destination hipster qu'elle est devenue. Il ne faut surtout pas qu'il revienne, ni sur ses pas, ni sur sa vie. Alors entre les portraits de Franco, -le "Furhoncle"-, les bordels, les rues, les bars, les passantes, le ciel bleu impitoyable et la mer, il essaye de "faire comme si". Avant de s'apercevoir que c'est impossible, bien entendu, et que tout ça n'est qu'un sursis, dans la marge.

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